‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 77 sur 155 · BATAILLE DE PAVIE · texte numérisé non relu

BATAILLE DE PAVIE

La captivité du roi, la dispersion complète de l'armée française , répandirent la consternation en Italie ; les Vénitiens surtout se demandaient avec inquiétude quels seraient les sentiments de l'Empereur, resté sans rival. Heureusement Charles-Quint avait été pris à l'imprnviste par son triomphe , de même que François I*' l'avait été par sa défaite, et ses généraux se trouvaient hors d'état de recueillir les fruits de leur victoire. En présence des ambassadeurs étrangers il affecta même d’en rapporter à Dieu toute la gloire. La Seigneurie envoya également des congratulations officielles ; mais le triomphateur, les écoutant à peine, dit aux courtisans dont il était entouré : « Le doge pourrait bien m'envoyer « tous ses uvogadort, leur éloquence réunie ne parviendrait pas a me convaincre u de la loyauté de la république ! » Ce froid accueil fit comprendre aux Vénitiens que le moyen d'étre traités avec quelque ménagement était de prendre une attitude ferme, et ils ne s’occupèrent plus que d'organiser une nouvelle ligue contre Charles-Quint. Les circonstances s’y prêtaient admirablement.

L'Italie était de nouveau la proie des bandes espagnoles et allemandes ; le duc de Milan venait d'être dépouillé de son duché par les généraux de l’Empereur, a qui ils forçaient le peuple de prêter serment ; d’un autre côté , la régente de Franee faisait offrir secrètement à la république un subside de quarante mille écus destinés à l'entretien des troupes suisses, cinq cents lances françaises, et l'engageait à faire soulever l’Italie par l’envoi d'habiles émissaires. Sans plus tarder , le doge se mit en mouvement , et le pape , la république de Florence, François Sforza , accédèrent à ses propositions. Aucun d’eux cependant ne prenait ses mesures pour commencer les hostilités, lorsque François I", bien résolu à ne pas exécuter le traité de Madrid qui le rendait à la liberté , fit dire au sénat qu’il tiendrait les promesses faites par sa mère, et plus encore. Sur cette assurance, les confédérés députèrent des agents chargés de s'entendre avec lui , et après quelques pourparlers il fut convenu qu'il renoncerait à ses prétentions sur le duché de Milan, dans lequel Sforza serait maintenu en payant une somme annuelle de cinquante mille ducats; que le roi obtiendrait en toute souveraineté le comté d'Asti et les États de Gênes. Deux mille cinq cents gendarmes , trois mille chevau-légers , trente mille hommes d’infanterie, une flotte de trentequatre galères, telles étaient les forces destinées à conquérir le Milanais et le royaume de Naples. Venise en fournissait le tiers. Ce traité fut signé à Cognac le 2-2 mars 1526.

Assiégé dans le clulteau de su ville capitale , le duc de Milan n'avait des vivres que pour quelques mois : sans attendre la lin des négociations, les Vénitiens,

« de votre accoutumée prudence, car j'ai espérance à la (in que Dieu ne m'ahandomiera point, « vous recommandant vos petits-enfants et les miens; vous suppliant faire donner sûr passage , pour « aller et retourner en Espagne, au porteur qui va devers l'Empereur» pour savoir comment il veut « que je sois traité. » Sa lettre à Charles-Quiut, d'une humilité qui approche de la bassesse, se termine par ces mots: « Par quoi, s'il vous plaît avoir celte honnêteté et pitié de moi , vous pou- " vc t faire un acquêt , au lieu d’un prisonnier inutile, rendre un roi à jamais votre esclave. »

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de concert avec le pape, prirent leurs mesures pour le secourir. Le due d’t'rbin, général en chef de la république , s'avança jusqu'à l'Adda, pendant que Guido de Rangoni , avec une partie des troupes pontiiirales , marchait vers Plaisance. I.cs galères vénitiennes allèrent chercher celles du pape, rallièrent celles de France dans la mer de Toscane , et la flotte combinée, après quelques dévastations commises sur les côtes de Ligurie , forma le blocus de Gènes. Cette fois encore les secours promis par le roi se firent attendre, ce qui n’aurait pas empêché les troupes pontificales et vénitiennes d'affranchir In Lombardie si le duc d'Urbin déjà maître de l.odi, mais dominé par la mauvaise opinion qu’il avait de ses troupes et par la crainte que lui inspiraient les Espagnols , ifeiU mis de l'hésitation à attaquer dans Milan ceux qui formaient le blocus du château. Le 7 juillet, il échangea quelques coups de canon, et, la nuit suivante, fit sa retraite sur Melegnano. Le duc aux abois capitula, trop heureux de trouver un asile dans le camp du général qu'il n’avait pas eu le courage de dégager.

Bientôt de nouvelles troupes allemandes descendirent en Italie. Principalement composées de luthériens, elles prétendaient s’emparer du souverain pontife, et leur chef, Georges Frendsberg, avait même fait fabriquer une magnifique et lourde chaîne d’or qu'il destinait à cet usage. Le duc d'Urbin faiblit encore, et elles se répandirent sans obstacle dans les plaines de la Lombardie. Ralliées sur le Pô par le connétable, elles pénétrèrent dans le Bolonais, menaçant à la fois la Toscane et les Étals Romains. Les intempéries du la saison, les débordements des rivières, le voisinage d'ennemis supérieurs en nombre qui avaient peureux les populations, rien ne ralentit leurs progrès. Clément VII n'avait pas eu la précaution de mettre Rome en état de défense ; il crut échapper à sa ruine en achetant une trêve de huit mois par l'envoi direct d'une somme d'argent à l'Empereur , ce qui n'empêcha pas le connétable de continuer sa marche. Le 20 avril il était à Arezzo; le 5 mai ses colonnes arrivèrent aux portes de Rome, et le lendemain, à la pointe du jour, elles coururent à l'assaut en chantant les louanges de leur chef. Bourbon planta lui-même la première échelle ; mais au moment où il atteignait les créneaux une arquebusade lui donna droit dans le flanc et le fit rouler par terre. A cette vue, un cri s’élève : Sang el carnage pour liourbon !... et ses soldats culbutent les milices inaguerries des Romains. Le pape se réfugia au château Saint-Ange.

v Jamais peut-être », dit M. de Sismondi, « une grande capitale n’avait été aban- « donnée à un abus plus atroce de la victoire ; jamais une puissante armée n'avait « été formée de soldats plus féroces , et n'avait plus effroyablement secoué le a joug de toute discipline ! » Les richesses rassemblées dans la capitale du monde chrétien devinrent la proie d'une soldatesque ivre de sang et de vin ; la riche bibliothèque du Vatican fut barbarement saccagée; ceux des habitants que les dévastateurs soupçonnaient d’avoir Caché leurs trésors étaient mis à la torture, et lorsqu'ils avaient donné satisfaction , de nouveaux tourments les forçaient à

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iridiquer ceux de leurs amis qui possédaient de l’or et de l'argent, lin grand nombre moururent des suites de ces violences plusieurs fois répétées. Ces barbares, cent fois plus féroces que les Vandales de Genséric, promenaient sur des ânes les évéques revêtus de leurs habits pontificaux , traînaient outrageusement par les rues les membres du sacré collège ; dans les places et les églises, ils vendaient à vil prix leur butin, femmes, enfants, chevaux, statues , meubles précieux, vases sacrés! Deux mois de pillage leur suffirent à peine. Benvenuto Cellini, témoin oculaire, assure dans ses Mémoires qu'il serait impossible de décrire le spectacle d'horreur qu'on découvrait du haut du château Saint-Ange, et le célèbre sculpteur florentin réclame pour lui en même temps que pour deux de ses compagnons l'honneur d’avoir porté au connétable le coup mortel. « Ayant « tous les trois tiré chacun deux coups, » dit-il, a je regardai avec précaution « au-dessus du mur, et je remarquai parmi les assaillants un grand tumulte, « parce qu'un de nos coups avait tué Bourbon , et ce fut le premier que je vis « relever par les autres, comme on le sut clairement ensuite. »

Les confédérés, toujours sous la conduite du duc d'Urbin, s’étaient bornés à suivre avec une extrême circonspection les traces de l'armée impériale ; quoiqu'ils eussent appris les malheurs de Clément VII, ils perdirent le temps en expéditions qui les éloignaient de Rome, et les ordres du conseil des Dix les trouvèrent à plusieurs journées de cette ville. Soit lâcheté , soit haine contre Clément, le duc refusa d'obéir, et le malheureux pontife qui déjà était en pourparlers avec les principaux chefs de l'armée impériale, restés maîtres d'agir suivant leurs vues particulières , signa , le 0 juin , une capitulation par laquelle il s'engageait à payer quatre cent mille ducats, à se constituer prisonnier soit à Gaëte, soit à Naples, en attendant la ratification de l'Empereur, à livrer les villes de Plaisance, de Parme et de Modène, et à recevoir garnison dans le château Saint -Ange, dans Ostie , Cività - Castellana et Cività- Vecchia.

L'Empereur, affectant une douleur hypocrite en face de l’Europe indignée de l'horrible saccagement commis en son nom, lit faire des prières publiques pour la délivrance du chef spirituel de la chrétienté, tandis qu’il envoyait de nouvelles troupes en Italie et qu’il'se gardait bien de rabattre une obole sur le prix exorbitant de la rançon de Clément VII. Cette déloyauté fut pour Venise un avertissement salutaire : elle se hâta de recruter son armée, d'équiper uue flotte , et fit de pressantes instances auprès de François I" pour qu'il envoyât les fonds nécessaires à l'enrôlement de dix mille Suisses ; elle aida le duc de Milan à remonter la sienne, et, sous prétexte de protéger les possessions de l'Église, se saisit de Havenne et de Cervia. Loin de pouvoir s'opposer à ces préparatifs, les généraux de Charles-Quint ne pensaient pas même à sortir de Rome , où la peste sévissait avec violence et où leurs soldats, sourdsà la voix de la raison, se livraient à des excès de tout genre jusqu'à ce que la mort vint les frapper. L'arrivée d'une armée

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française, conduite par Lautrec , mit lin à ccs dévastations ; elle relevait aussi l'espoir des confédérés , car François I" s’était assuré du concours de l'Angleterre.

Lautrec s’empara sans coup férir d'Alexandrie et de tout le pays à l'ouest du Tésin, tandis que Gènes, bloquée du rôté de la mer par André Doria, du côté de la terre par César Fregose , chassait son doge Antonietto Adorni et recevait avec acclamations Théodore Trivulce, nommé gouverneur. Après avoir opéré sa jonction avec les troupes de Florence, de Venise et du duc de Milan, le maréchal entra dans l’avie , d’où il se dirigea sur Rome afin d’en expulser les Impériaux ; mais ceux-ci ne l'attendirent pas et s’acheminèrent vers le royaume de Naples. Il les y suivit, obtint sur eux des avantages signalés, avantages qui auraient été plus grands encore si Pierre de Navarre ne lui eût conseillé de surprendre la capitale, qu'il croyait sans défense. Il se trompait : Naples fit bonne résistance, et il dut se borner à établir un étroit blocus. La flotte génoise, commandée par Philippine Doria , vint croiser dans le golfe , en attendant les galères vénitiennes. Sur ces entrefaites , des différends s'élevèrent entre Gênes et le gouvernement français relativement à l'administration intérieure de cette république ; André Doria , oncle de Philippine , en conçut un tel déplaisir , qu’il offrit ses services et ses navires à Charles-Quint ' ; son neveu l'imita, et la flotte qui devait foudroyer Naples fut la première à lui porter secours. Ce renversement de rôles causa la ruine des Français. Lautrec mourut de la peste; harcelés par les troupes hispano-allemandes, affaiblis par la peste et la famine, les débris de son armée se retirèrent dans Aversa sous le commandement du marquis de Saluées, où les Impériaux les forcèrent à capituler (30 août 1528).

Leduc Sforia, les Vénitiens et le comte de Saint-Pol, que François I" avait envoyé dans le Milanais , tinrent pendant quelques mois et reprirent même Pavie. Au printemps, les confédérés essayèrent de reprendre les hostilités; mais ils ne surent pas s'entendre : les Français voulaient avant tout qu’on reprit Gênes ; les Vénitiens, que l'on commençât par rétablir sur son trône le duc de Milan. Par suite de ce ronflit, ils se séparèrent, et Saint-Pol se porta sur Landriano. Assailli au passage d'Olona par une partie de l’armée impériale, son imprudence fut punie par une défaite signalée. Quant aux Vénitiens, ils ne sortirent pas de la défensive.

Il y avait lassitude et épuisement général. Faute d’argent , ni François Ier ni Charlos-Quint netaient en état de faire la guerre ; d’ailleurs le mouvement religieux qui agitait l’Allemagne absorbait toute l'attention de l'Empereur. Sentant le besoin déterminer leurs différends à l’amiable, ils s’en remirent, l'un à sa mère Louise de Savoie , l'autre à sa belle-mère Marguerite d’Autriche. Ces deux

1. Cette défection de Doria lit perdre Géues aux Français , el la république fut rétablie sous la protection de l'Empereur, qui prit des mesures efficaces pour l'extinction des factions guelfe et gibeline. Jusqu'à ta révolution française, elle cuiiserva son indépendance nominale.

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