GUERRE AVEC LES TURCS
avec faveur : on pensa qu'elle cachait quelque intention perfide; et comme on comptait sur l'appui de Charlcs-Quint, l’opinion des partisans de la guerre l'emporta. Des ambassadeurs furent envoyés au pape Paul III (élu en 1534), afin de l'engager à former une ligue contre les Ottomans. Ce pontife, non moins désireux que Clément VII de pourvoir sa famille , se préoccupait fort peu des intérêts de la chrétienté; cependant, guidé par la crainte beaucoup plus que par l'ambition, il contracta une alliance offensive et défensive avec l'Empereur, les Vénitiens et l'archiduc Ferdinand d'Autriche , roi des Romains. Sur une flotte de deux cents galères et de cent batiments de moindre dimension fournie par l'Empereur et les Vénitiens , le pape en prenait trente-six pour son compte ; les autres parties contractantes se chargeaient d'entretenir quatre mille cinq cents chevaux et cinquante mille fantassins. Le commandement supérieur fut confié à André I)oria; celui des galères vénitiennes à Vincent Cappello, vieillard septuagénaire qui avait conservé toute la vigueur de la jeunesse ; Marc (irimnni , patriarche d'Aquilée, dirigeait les galères pontificales. On avait une telle confiance dans le succès, que le partage des futures conquêtes était fait d'avance.
Les différents contingents étaient réunis dans la rade de Corfou vers 1a lin de mars 1338, mais celui de l'Empereur ne fut au complet que le 7 septembre; retard très-nuisible aux Vénitiens, dont l'infatigable khaîr-ed-Din ravageait alors les colonies dans l’Archipel. Malgré leurs instances réitérées , Doria refusait de prendre In mer; il ne s'ébranla pour attaquer le château de Drevesa que quand les Turcs furent entrés dans le golfe de Liertn. Khnïr-ed-Din Ont à sa rencontre avec cent vingt-deux bâtiments ; mais dès qu'il vil l'amiral génois s'apprêter il le bien recevoir, il vira de boni. Les galères défilaient avec lenteur; Doria les poursuivit chaudement. Déjà une vive canonnade portait le désordre parmi elles, lorsque par une fausse manœuvre lui-même se trouva compromis, et, nu grand mécontentement de ses lieutenants, il donna le signal de la retraite. Quelques jours après, on se disposait à franchir la passe pour s'emparer de Prevesa ; Doria, s'apercevant que l'ennemi avait fait ses dispositions pour recevoir la bataille, proposa aux amiraux , réunis en conseil de guerre , de ne pas attaquer, conduite qui ne trouve guère d’explication que dans la haine profonde qu'il portait aux Vénitiens, ou dans les secrètes instructions de Charles-Quint , peut-être aussi dans la jnlousic du commandement. Quoi qu'il en puisse être, sou opinion n'nvant pas prévalu, il déclara qu'il commencerait lui-même l'attaque; puis, au lieu de se diriger sur les galères turques embossées le long de la côte , il gagna le large. Indigné de ce manque de foi. Vinrent Cappello aborda la capitane, et s'adressant à Doria : « Malheureux , » lui cria-t-il , « tu perds une vicloire et une armée ! i> paroles prophétiques qui ne produisirent aucun effet sur un homme déterminé à ne pus vaincre. Tous les équipages demandaient le combat , les ollicicrs protestaient hautement contre le trailre; en un mot, l'ardeur était si grande que plusieurs capitaines s'élancèrent isolément pour rompre la ligne turque. Ces
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attaques partielles amenèrent un engagement sérieux ; et si Doria était revenu sur sa fatale résolution , il eut incontestablement accablé son adversaire : pour la troisième fois, il donna le signal de le suivre. Alors khaïr-ed-Din déploie toutes ses voiles et se précipite sur la flotte combinée. Ses rein firent un butin considérable, et les Vénitiens curent à déplorer la perle de trois galères, dont deux incendiées et une capturée.
Doria voulait-il entraîner la république dans une guerre ruineuse, ou bien triompher de la Porte ottomane? Dilemme diflieile à résoudre sans heurter la susceptibilité de Chftrtes-Quint. Pour sortir de cette incertitude, le provéditeur vénitien engagea l'amiral à s'avancer vers l’Archipel afin de saisir une nouvelle occasion de combattre; mais celui-ci s'y refusa obstinément, donnaut pour motif qu'il valait mieux porter le ravage sur les chies de l'Albanie : c’était déclarer assez ouvertement ses intentions, line condescendance forcée lit déférer à son avis, et il se contenta de mettre le siège devant la petite place de Caslel-Nuovo. Pendant qu’il s'eu occupait, une effroyable tempête assaillit khaïr-ed-Din et lui brisa ses meilleurs navires; au lieu de tirer parti de cette heureuse circonstance pour donner la chasse à l'ennemi , peut-être même pour l’écraser complètement , l'amiral reconduisit en Sicile la flotte impériale, sous prétexte que lu saison était trop avancée.
Il était diflieile de tromper longtemps un gouvernement aussi sagace que celui de Venise ; l'alliance de Charies-Quint fut jugée nuisible aux intérêts de la république, et l'on songea aux moyens de s'en affranchir. A cet effet, le sénat lit partir pour Constantinople un agent secret , chargé de sonder les intentions du divan et de s’assurer s'il était possible de faire avec lui une paix particulière; mais la reprise de Castel-Nuovo par khaïr-ed-Din , l'apparition d’une nouvelle flotte ottomane de cent cinquante voiles dans l’Adriatique, rendirent cette mission plus diflieile qu’on ne l'avait supposé d'abord, la Porte se montrant intraitable en raison de ses derniers succès et de la situation prospère de sa marine. Ainsi , lorsqu’il fut question de la restitution de quelques villes, le vizir répondit avec dédain que son maître ne voulait rien céder, qu'au contraire il réclamait l'abandon de Malvoisie et de êiapoli de Homanic. KITrayé de ces exigences , le négociateur rev int à V enise, ou il trouva le sénat plus disposé que jamais à entrer en accommodement, car on savait que Charles-Quint et François I" allaient entrer en conférence nu sujet des affaires de l’Italie, et dans une telle circonstance il paraissait sage de se concilier le sultan , toujours en relations amicales avec la France.
Au printemps de 1510, Louis Itadoer alla renouer les négociations. Badoer était porteur de doubles instructions : le sénat lui prescrivait de stipuler que toutes choses seraient remises sur le pied où elles étaient avant la guerre, en offrant toutefois de payer, pour la conservation des deux places en litige, un tribut annuel de six mille ducats ; mais le conseil des Dix, qui se croyait le droit d’étendre ses
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attributions quand l’intérêt public l’exigeait , l'autorisa secrètement à les abandonner, si cette question soulevait des obstacles insurmontables. Le divan rejeta ces premières offres , puis les secondes, et Gnit même par déclarer qu'il ne traiterait que sur des bases plus avantageuses pour la Porte EnGn, après trois mois de négociations ( 20 octobre là!»0), la république abandonna Napoli de Romanie et Malvoisie en Murée , les châteaux- forts de Nadino et l'rana, sur la côte de Dalmatie , et les îles de l’Archipel surprises par Khafr-cd-Din ou ses lieutenants 9 ; elle dut même ajouter A ces douloureux sacriGces relui d'une somme de trois cent mille ducats , à titre d'indemnité de guerre. C’était acheter bien cher la tranquillité dont elle axait besoin.
Éclairée par l’expérience, épuisée par des efforts si longtemps soutenus, Venise prit la résolution de rester indifférente aux démêlés qui allaient éclater de nouveau entre François I" et Charlcs-Quint, et se renferma si étroitement dans ce système de neutralité , que, quoique amie du sainl-siége , elle refusa au concile qu'avaient nécessité les progrès du luthéranisme la faculté de se réunir dans ses possessions de terre-ferme3. L'n incident imprévu faillit pourtant la rappeler sur les champs de bataille : des aventuriers , la plupart sortis des anciennes bandes soudoyées par les Vénitiens, s’étaient emparés de Marano; l'archiduc les accusa d'être de connivence avec ces bandits, et voulut qu'en preuve du contraire ils l’aidassent à les chasser de cette petite ville. La république aima mieux donner quelques milliers de ducats , et par une sorte de convention tacite Marano lui resta en toute propriété.
Fie IV essaya aussi de troubler la paix dont jouissait Venise en faisant revivre les anciennes prétentions du saint-siège relativement aux bénéliccs ecclésiastiques, et de sa pleine autorité il nomma uu sujet de la république à l'évêché de Vérone. Cette infraction aux lois générales de l'État parut d’autant plus grave que l'impétrant était ambassadeur de la république à Rome et qu'un règlement trèsexprès défendait à tout Vénitien d'accepter aucune grdee ni promotion de la part
I. Celle ténacité s'explique aisément : une insigne trahison avait mis dans les mains du sullan les doubles instructions dont Louis Badoer était porteur; et il ne pouvait douter de leur authenticité , car l'évèque de Monl|>ellicr, ambassadeur de Frauce à Venise» eu avait eu communication par Constantin et Nicolo Cavazza , Pau secrétaire du conseil des Dix » l'autre secrétaire du sénat, et les avait fait passer à Constantinople.
i. Nous rappellerons ici que la paix de 1479 avait déjà coûté aux Vénitiens Plie de Négrepout . ainsi que plusieurs places de la Morée et de l'Albanie, et qu'après la guerre de 1199 elle fut obligée de céder plusieurs villes sur les côtes de la Grèce.
3.' Ce concile, le dix-neuvième cl dernier des conciles o*cuméuiques, fut provoqué par les protestants, qui n*en récusèrent pas moins son autorité. Ouvert a Trente (13 décembre 1545), sous le |K»nliliral de Paul lit, continue sous celui de Jules III , il tut fermé par Paul 1V( 1563). Son principal objet lut de condamner les erivim de Luther, de Calvin et de Zwiogle, d'expliquer la croyance catholique, de réformer les abus qui s'étaient introduits dans la discipline. Plus de deux cent cinquante rtéque&Ofi prêtais, les plus savante théologiens .d’habiles Jurisconsulte*, des ambassadeurs, y assistèrent.» de déférence pour les décisions de cette assemblée en matière de dogme, le séuat ne voulut poiot recevoir ses règlements relatifs à la discipline , qu'il jugeait attentatoires à la souveraineté 4b la république vénitienne
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des souverains près desquels ils se trouvaient aeerédités Le pape insista pour que la nomination fût déclarée valide , et envoya même un ambassadeur spécial h Venise; mais on lui opposa constamment cette maxime célèbre : a Nous serons « toujours esclaves de nos lois, pour demeurer toujours libres! » Ce sont là les seuls nuages qui, de 1515 à 1570, obscurcirent passagèrement l'horizon politique; nous n'en avons parlé que comme servant à constater le calme dont jouissait Venise après tant d'agitations, ces vingt-cinq dernières années ayant été exclusivement consacrées au développement des arts et de l'industrie.
Dans un chapitre spécial nous retracerons les splendeurs de l'école vénitienne; bornons-nous à indiquer ici les travaux les plus importants exécutés en vue d'utilité publique. On rendit à la culture toutes les terres que le défaut de bras avait fait abandonner; on lit écouler les eaux amenées dans les plaines pour satisfaire au besoin de la défense ; de nouvelles routes furent établies en terre-ferme, et des citernes publiques dans toutes les villes de la lagune ; on releva les remparts des principales villes fortes qui avaient été démantelées par l’ennemi ; grâce à un nouveau système de fortilirations , Bergame et L'dine devinrent deux postes avancés tout à fait inexpugnables ; les églises et les palais de la capitale , celui du doge surtout , reçurent de magnifiques décorations, car les simples particuliers rivalisaient aver les Conseils pour embellir leur ville de toutes les manières. Qu’on ne s'y trompe pas cependant, ce luxe immense déguisait mal une décadence prochaine : le commerce diminuait sensiblement ; les Turcs étaient loin île s’arrêter dans leur carrière de conquêtes; un maître puissant commandait à Naples et à Milan ; l'Italie avait perdu son indépendance. Il y avait donc plutôt lieu de s'attrister que de se réjouir; mais les peuples, comme les individus, aiment à s'éblouir : souvent ils lie s'entourent du prestige des arts et du faste de l’opulence que pour précipiter leur ruine en se la dissimulant à eux-mêmes.
Il nous reste à mentionner les doges qui pendant cet espace de temps présidèrent aux destinées de la république.
Andrea Gritti , qui avait supporté tout le poids des affaires pendant les dernières campagnes, ne vécut pas assez longtemps pour signer le traité de paix avec la Turquie; Pierre Lnndo , son successeur, ne porta la couronne ducale que jusqu'en 1515, et fut remplacé par François Donato, sous le règne duquel les beauxarts prirent un essor remarquable ; Marc-Antoine Trevisani , qui succéda à Donato, ne fil que passer sur le trône, épuisé qu'il était, dit-on, par les austérités de la pénitence ; après lui vint François Venier, sous l'administration duquel rien de mémorable ne fut accompli; Laurent Priuli, successeur de Venier, vit la peste
1. Nous avons déjà vu combien le gouvernement vénitien était rigide envers ses ambassadeurs: ils étaient tenus d'inscrire jour par jour leurs principales actions et de déclarer la valeur des dons qu'ils recevaient; quant à ceux qui résidaient à Rome, l'inquisition d’Élal avait décrété la saisie des revenus des bénéfices qu'ils auraient obtenus soit pour eux-mémes , soit pour quelqu’un de. leurs parents, et la lutine de mort contre ceux qui élêvciaient la moindre réclamai ion.