NOUVELLE GUERRE AVEC. LES TURCS
et la famine désoler Venise; il s it aussi la paix rendue à l'Europe par le traité de Cateau-Cambrésis , qui réconcilia la France, l'Empire, l’Espagne et l'Angleterre. Mort en 1550 , Laurent Priuli fut remplacé par son frère Jérôme , sous le règne duquel un affreux tremblement de terre ravagea les côtes de l'Albanie; enfin , c'est avec Pierre Lorédan que s'ouvre la période dans laquelle nous allons entrer.
Les Vénitiens ne songeaient qu'a maintenir leur système de politique parilique ; tout à coup des avis réitérés du balle résidant à Constantinople apprirent au sénat que le sultan préparait une grande expédition maritime, et que, selon toutes les apparences , cette expédition devait être dirigée contre les possessions de la république. Le sénat ne put y croire, et différa de se mettre en mesure de conjurer l'orage dont il faut d'abord expliquer l'origine.
Depuis leur établissement sur les rives du Bosphore, les Turcs n'avaient cessé d’étendre leur domination , et en moins d’un siècle Venise leur avait cédé successivement de notables portions de territoire. Sélim II , surnommé Hest ( l’ivrogne j , fils et successeur de Soliman II , eouvait depuis 1566 le projet d’ajouter file de Chypre à ses conquêtes , principalement incité à cela par un juif portugais , Joseph Nassy, qui était devenu son favori en flattant tous ses penchants et surtout sa passion pour le vin. En exagérant la facilité de l’entreprise, Nassy lit naître chez son maître un tel enthousiasme, que dans un moment d’effusion, d’ivresse peut-être , Sélim lui promit de le faire roi de Chypre ( il était déjà duc de Naxos et des douze Cyclades les plus importantes ). A ces suggestions se joignaient l'opinion du vizir Piali et celle de l'ancien capoudan-pacha Lala-Mustapha, qui tous les deux inclinaient à la guerre dans l'espérance de regagner la faveur que des revers leur avaient fait perdre ; enfin le muphti Ebou-So’oud acheva d’entraîner le sultan par un fetfa qui le dégageait des engagements contractés avec des inlidèles : doctrine très-commode, et dont les princes chrétiens ont usé dans d'autres occasions
Vers ce même temps , une épouvantable catastrophe plongea Venise dans la consternation ; au milieu de la nuit du 13 au 11 septembre 1569 , les poudres renfermées dans l’arsenal prirent feu, et l'explosion arracha au sommeil ceux des habitants qui ne furent pas écrasés sous les débris de leurs maisons ; quatre églises s'écroulèrent de fond en comble ; les navires, s’entre-choquant dans le port, ou venaient se briser contre le môle, ou allaient échouer sur la plage. Au milieu des ténèbres et du tumulte on cherchait les causes de cette affreuse commotion, lorsque la lueur des flammes las fit connaîtra : l'arsenal était en feu !
Cet événement, qu'on peut aisément attribuer à des émissaires de Nassy, jeta quelque inquiétude dans les esprits, mais les pertes furent promptement réparées ; à Constantinople, au contraire, il prit des proportions tellement grandes, que Sélim, la joie dans l'âme et l’espérance au cœur, envoya l'interprète Mahmoud accompagné du chaouch Kobad exposer au sénat de Venise ses nombreux griefs
HISTOIRE DE VENISE
et en demander le prompt redressement ; faute de quoi la république devait se préparer à la guerre. « Elle sera terrible » , dirent-ils, « et s'étendra sur toutes « vos provinces ; si vous ne cédez Chypre , nous vous l’arracherons ; et ne vous » confiez pas en votre trésor, car il s’écoulera comme un torrent I » Indigné d’une telle arrogance, le sénat répondit qu’il préférait la guerre à la honte, et demanda des secours à toutes les puissances de la chrétienté.
Malheureusement , l’Empire germanique venait de conclure une trêve avec les Turcs; le roi de France, Charles IX, n’avait pas de marine, et son royaume était déchiré par les factions religieuses: l’Espagne et l'Italie étaient donc les seules qui pussent prêter leur aide à la république : le pape promit deux galères; Gênes et l’ordre de Malte, quatre ; le duc de Savoie , sept ; Philippe II, roi d’Espagne, ordonna à son amiral de réunir soixante galères à Messine, et de se tenir prêt à se joindre à la flotte vénitienne, forte elle-même de quatre-vingt-dix galères ou gros galions. Enfin , la Seigneurie fit passer dans l’ile de Chypre un renfort de trois mille hommes
Aussitôt que la réponse du sénat fut arrivée , le sultan mit l'embargo sur les navires vénitiens qui se trouvaient dans ses ports , et fit arrêter le baïle ainsi que les autres agents de la république, accrédités ou non accrédités. En vain le grandvizir Mohamet Sokolli , ennemi secret de Nassv , et peut-être aussi gagné à prix d’argent, chercha-t-il à détourner Sélim de son entreprise, en l'engageant à secourir les Maures d’Espagne , qui étaient venus implorer son appui ; Sélim se contenta de faire aux ambassadeurs de Mansour de riches présents, et les congédia en leur promettant son assistance dés qu'il aurait réglé ses comptes avec Venise. Lala-Mustapha et Piali, renégat hongrois, furent mis a la tête de l'expédition : le premier, avec le titre de séraskier, avait sous ses ordres cinquante mille hommes d'infanterie , trois mille pionniers et deux mille cinq cents chevaux ; le second , créé ( apoudan-parha , dirigeait trois cent cinquante nav ires destinés nu transport des troupes et à appuyer leurs opérations.
Les Turcs inaugurèrent la campagne par une descente dans l’ile de 'fine , l’une des Cyclades; mais Jérôme Paruta, gouverneur de la citadelle , les ayant contraints à se retirer, ils cinglèrent vers le golfe de Fenika, et, le 1" juillet 1 570 , ayant jeté l'ancre dans la rade de Limassol (Amathonte), ils s'emparaient sans coup férir du fort de Leftari. Quinze jours après, l'artillerie étant complètement il terre et sur’ ses affûts , ils commencèrent le siège de Nicosie ( l’ancienne iimo.ua ) , capitale de l’ile de Chypre, au centre de laquelle elle s’élève sur une colline. Nicosie aurait été inexpugnable si In grande étendue de ses murailles n’en eût rendu la défense difficile : de neuf milles de circuit , elles avaient été réduites à trois , développement beaucoup trop considérable encore eu égard il la garnison et au mauvais état de l'armement. Trois assauts consécutifs furent repoussés avec la plus grande bravoure; mais l’armée assiégeante ayant été renforcée par vingt mille soldats de murine , sous les ordres du capoudan, la place , enlevée de vive force
SIP.GE El PRISE UE FA MAGOUSTE. Mu
(9 septembre), subit pendant huit jours toules les horreurs du meurtre et du pillage. Déjà plusieurs nu vires chargés d'un précieux butin dans lequel tiguraient deux mille jeunes gens des deux sexes, s'apprêtaient à sortir du port; une des prisonnières, grecque ou vénitienne, y mit le feu, et les vainqueurs perdirent en un instant le meilleur fruit de leur conquête. liaffa (l'ancienne Puphos ), Limassol, Larnaca , Cercyne , tombèrent l'une après l'autre , et la tête de llaridolo , provéditeur de Nicosie, fut portée au gouverneur de Famagouste par le begler-bey de Mcrach, qui en lui présentant ce sanglant trophée comme un sinistre avertissement du sort qui l’attendait, le somma de se rendre. Trois jours après, le séraslier était devant Famagouste', où Astor llaglione, gouverneur général de Die; Hragadino, commandant supérieur; Louis Marlinengo, commandant de l'artillerie , jurèrent de se défendre jusqu’à la dernière extrémité.
Pendant ce temps, que faisait la flotte vénitienne? Du 25 avril au 11 juillet, quatre-vingt-dix galères étaient restées stationnaires dans le port de Zara, n'osant, vu leur infériorité numérique, attaquer la Hotte turque; le 12 juillet, elles s’avancèrent jusqu'à Corfou, afin d'ètre plus à portée des contingents d'Espagne, de Malte et du pape, qui devaient se réunir à Messine; enfin la nécessité de renforcer les équipages, dont une grande purtie avait été enlevée par le scorbut , détermina Jérôme Zani à se porter sur Candie, où , arrivé le V août , il ne fut rejoint par les alliés qu'à la fin du même mois. L'amiral espagnol prit le commandement supérieur de l'armée combinée. Avec plus de deux cents vaisseaux de guerre , qu'accompagnaient un grand nombre de bâtiments de transport , et quinze mille hommes de débarquement , il lui eût été certainement possible d'entreprendre quelque chose de sérieux : Jean-André Doria fit des incursions sur les côtes de l’Asie Mineure ; puis, lorsqu'il cul appris ce qui se passait dans l'ile de Chypre, il déclara qu'étant venu pour défendre Nicosie, et que cette ville se trouvant au pouvoir des Turcs , il n'avait plus rien à faire ; enfin , prétextant que la saison était trop avancée pour tenir la mer, il se retira sur les côtes de la Sicile , et l'amiral vénitien n'eut d'autre parti à prendre que d’aller hiverner dans le port de Candie.
Maître de ses mouvements , le séraskier commença le siège de Famagouste ; mais bientôt la rigueur du froid et l’éloignement de la flotte ottomane, qui était retournée à Constantinople, l'obligèrent à ne former qu'un blocus : il dressa ses tentes entre les remparts et la mer, au milieu de bois de cèdres et de citronniers , et envoya quelques galères louvoyer en vue du port, ce qui n’empêcha pas Marc- Antoine Querini d'introduire dans la place des vivres, des hommes et des munitions. Au printemps, l'arrivée du capoudan-pacha fit reprendre les travaux avec la plus grande activité. Un rhemin creux de trois milles de longueur et tellement
1. Famagouste, Fane renne Arsinoé , sur la côte orientale de File de Chypre, à 31 kilomètres de Nicosie , lut fondée par la soeur de l'ioléinée rhiladelphe. Sous la domination romaine elle changea sou nom en celui de Fama Auguata. Les Turcs l'appellent Magouta.
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profond qu’un homme à cheval pouvait le parcourir sans être aperçu du dehors , dix forts en arriére de ce chemin , cinq batteries de brèche, n'intimidèrent pas les assiégés. Déterminés à s'ensevelir sous les remparts, ils chassèrent de la ville toutes les bouches inutiles et réparèrent de leur mieux les fortilications délabrées. Rragadino élablit une fonderie de canons, des ateliers d’armes , et, déployant toutes les ressources d'un esprit aussi actif qu'entreprenant , fit passer dans toutes les âmes l'ardeur qui animait la sienne.
Dans les premiers jours de mai , les Ottomans firent jouer la mine , qui renversa un pan de murailles , et donnèrent le premier assaut , dans lequel ils perdirent inutilement beaucoup de monde ; les suivants ne réussirent pas mieux, car aux remparts détruits la garnison substituait des ouvrages de terrassement. Le 1" août il ne restait plus dans les magasins que quelques barils de poudre , tous les vivres étaient épuisés; on arbora le pavillon parlementaire, et des commissaires turcs furent reçus dans la place. L’héroïsme des défenseurs de Famagouste avait tellement excité l'admiration de leurs ennemis, qu’on tomba bientôt d'accord : la garnison sortirait avec armes et bagages , cinq pièces de canon et trois chevaux ; elle serait transportée à Candie sur des vaisseaux turcs ; les habitants seraient libres de quitter la ville en emportant tout ce qui leur appartenait ; ceux qui voudraient rester seraient respectés dans leurs personnes, dans leurs biens, dans leur culte religieux. Le lendemain, quarante vaisseaux venaient d'entrer dans le port, aux termes de la capitulation ; pendant qu'on portait à bord les malades cl les blessés, Mustapha fit venir dans sa tente les quatre principaux chefs, loua leur courage, et termina son allocution en leur demandant qui lui garantirait le retour de ses navires? « La loyauté de notre gouvernement » , répondit fièrement Rragadino. — « Elle, ne me suffit pas ; il me faut des otages. — Les articles de la capitulation n’en font aucune mention , et je ne saurais qui désigner en ce moment. — Eh bien ! moi, j'en trouverai. » Et sur un signe du pacha, ses gardes les garrottèrent malgré leurs énergiques reproches, auxquels il ne répondit qu'en faisant égorger sous ses yeux Querini , Martinengo et Raglione , réservant à Rragadino les plus cruels supplices. On commença par lui couper le nei et les oreilles , et ainsi mutilé on le promena dans les rues de Famagousle; dix jours après, il fut livré aux bourreaux. Hissé sur une vergue , d'où on le plongea à plusieurs reprises dans la mer, contraint ensuite à porter des paniers remplis de terre pour la reconstruction des bastions, écorché vif en présence de Mustapha, qui prenait un plaisir féroce à lui crier ; «Où donc est ton Christ? Pourquoi ne vient-il pas à ton secours? » ce héros, ce martyr chrétien rendit le dernier soupir en récitant à haute voix les versets du Miserere, sans laisser échapper une seule plainte. Enfin, par un raffinement de cruauté, l'Osmanli ordonna que son corps écartelé fût exposé sur les batteries, que sa peau , remplie de foin sous la forme d'une vache , fut promenée par le camp et par la ville, abritée sous un parasol rouge, suspendue ensuite à une vergue , et envoyée