‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 82 sur 155 · BATAILLE DE LÉPANTE · texte numérisé non relu

BATAILLE DE LÉPANTE

en signe de leur double triomphe Des cris de joie, partis de tous les vaisseaux chrétiens , saluent cet heureux présage; chacun redouble d'ardeur, et l'armée ottomane est mise en déroute, sauf cependant l'aile droite, commandée par Hassan-Pacha. Digne fils de Khaîr-ed-Din, Hassan s'est attaché à tourner la division Doria , et il la tenait encore en échec , quoique la panique causée par la mort de Piali eut gagné ses équipages, lorsque voyant s’approcher une division vénitienne, conduite par le pmv éditeur Canale et le capitaine Jean Contarini, il prit le parti de virer de bord, frémissant de honte et de douleur, il ne ramena à Constantinople que quarante btUiments, seuls restes de cette brillante flotte qui, quelques mois auparavant , quittait les rives du Bosphore aux acclamations d'un peuple transporté d'admiration.

Quelques historiens portent à trente mille morts la |>ertc des Ottomans dans cette mémorable journée ; cinq mille officiers ou soldats , cent quarante galères tombèrent au pouvoir dos allies , et vingt mille esclaves chrétiens , composant les chiourmcs turques, recouvrèrent leur liberté. Elle coûta aux vainqueurs quinze galères et huit mille hommes, parmi lesquels le provediteur Rnrbnrigo et vingt-neuf personnages des premières familles patriciennes2. A défaut de résultats immédiats , cette v ictoire navale arrêta l'essor des Turcs vers l'Occident ; aussi causa-t-elle dans toute la chrétienté une profonde sensation de joie : Pie V combla d'honneurs son amiral1, et l’Europe entière répéta l'ingénieux éloge que le pontife avait fait de l'archiduc en lui appliquant ces paroles de l'Évangile: u l-uit homo, nt issu s à Oro, cui numen et al Jouîmes • . Des ornements religieux, de magnifiques œuvres d'art, rappellent encore aujourd'hui dans Rome et dans Venise la glorieuse journée des Cursolaires *, à laquelle, de l’aveu môme de leurs rivaux de gloire, les Vénitiens prirent une très-grande part. En effet, leurs galéasses contribuèrent puissamment à porter le désordre parmi les musulmans, autant par la supériorité de leur artillerie que parce que, placées comme six redoutes en avant du corps de bataille, elles divisèrent l’attaque en deux parties; leurs galères, ayant la proue moins élevée que celles dont on se servait alors, frappaient plus sûrement dans les œuvres vives des batiments ennemis; le dévouement, l'habileté des officiers et des équipages, furent au-dessus de tout éloge. Pendant que les capitaines Lorédan et Mnlipier combattaient le capoudan

I. En repoussant avec horreur ce hideux trophée qu'on dé|>osait devant lui , don Juan avait obéi a une impulsion toute naturelle ; comme général , il fallait bien qu'il le laissât exposé aux yeux de> siens pour les eocourager ; aux yeux des Turcs, pour produire dans leurs âmes l'effet contraire.

i. Ko célèbre auteur de Don Quichotte, Michel Cervantes, qui se trouvait à celte bataille, recul au bras gauche une grave blessure dont il resta estropié

3. Marc-Antoine Colonnn monta au Capitole, comme les anciens triomphateurs romains, et del>osa sur l'autel de la Vierge une coloune d'argent , par allusion à son nom.

t. Quelques auteurs italiens désignent ainsi la bataille de Lépante, du nom des écueils qui se trouvent au milieu du golfe. Venise institua une fête religieuse et nationale, à la date du 7 octobre, en commémoration de cette grande journée.

HISTOIKK DE VENISE.

en personne, le provéditeur Querini forçait trente galères turques à se jeter à la côte; ce furent encore des Vénitiens qui dégagèrent l’aile droite des alliés, fortement compromise par llassan-Pucba , et la division maltaise était menacée d’une complète destruction , lorsque Benoit Soranzo vint à son secours. Soranzo périt au milieu des flammes , victime de son héroïque abnégation.

Les alliés ne surent pas tirer parti de leur victoire : les Vénitiens auraieul voulu qu'on en produit pour reprendre aux Turcs quelques-unes des places que ceux-ci leur avaient enlevées ; mais les Espagnols refusèrent d'y concourir. Sous prétexte que la saison était beaucoup trop avancée, empressé peut-être d'aller recueillir à Naples ou à Madrid les louanges qu’il avait si bien méritées , don Juan ramena sa flotte à Messine , et les Vénitiens n'eurent plus qu'à faire rentrer la leur. C'était perdre à plaisir tout le fruit de la campagne. Quant à Sélim , accablé d'abord , il resta trois jours sans vouloir prendre de nourriture ; prosterné le visage contre terre , s'humiliant sous le bras de Dieu , il le suppliait d'avoir pitié de son peuple ; enfin, la lecture du Coran, et sans doute aussi l'inexcusable inaction des vainqueurs, lui rendit le courage, et il ne songea plus qu’à réparer son désastre.

Mécontent de ses alliés, le sénat chargea son baïle à Constantinople de faire nu divan quelques ouvertures amicales. Malheureusement celui-ci déploya dans sa première visite un appareil des plus pompeux, et Mohamed Sokolli, justement blessé d'une afl’ectation si maladroite lui dit aussitôt qu’il l’apqrçut : « Tu nous u crois abattus sans doute par le revers que nous venons d'éprouver, et tu viens « jouir de notre défaite; mais apprends que si vous nous avez fait la barbe de a près en battant notre flotte, nous, en vous arrachant le beau royaume de Chypre, « nous vous avons privé d'un bras; or, un bras coupé ne peut renaître, tandis que « la barbe rasée repousse plus épaisse et plus vigoureuse que jamais. » En effet, neuf mois a peine s'étaient écoulés que la marine ottomane était sur un pied très-respectable , grâce à l'activité du grand vizir, grâce surtout aux éléments de force et de prospérité que possédait l'empire. « Sa richesse et sa puissance sont telles » , dit à cette occasion l'infatigable Sokolli , « que s'il le fallait , on ferait des ancres d'argent, des cordages de soie et des voiles de satin. »

Bientôt une escadre ottomane porta le ravage dans les colonies de la république ; à cette nouvelle le sénat envoya des ambassadeurs au vice-roi de Naples pour l'inviter à reprendre immédiatement la mer avec les cent galères promises par le roi d'Espagne ; mais il n'en fournit que vingt-deux , nombre beaucoup trop faible pour se mesurer avec un ennemi qui comptait plus de deux cent cinquante voiles ; ce ne fut même qu'au milieu de septembre que les alliés réunirent devant Corfou cent quatre-vingt-quatorze galères, dix galéasses et quarante-cinq vaisseaux armés : c'était attendre bien tard. Quoi qu'il en soit , les deux flottes se rencontrèrent à la hauteur du cap Matapan , puis devant I'ilc de Cérigo , où elles échangèrent quelques bordées sans en venir à un combat sérieux. Fatigué de

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