Tnillasson
LES liEAIX-ARTS.
Paix , de la Grandeur et de la Félicité , avec un pompeux cortège d'autres Bgures d hommes, de femmes, d'enfants, de guerriers, de prisonniers, trophées, armes, portiques, d’un effet de couleur et de lumière incomparables. Un morceau non moins extraordinaire par la maestria de l'exécution est le tableau de la salle dite du Collège, où le Sauveur, accompagné de la Foi. de sainte Justine, de Venise, parait présider au triomphe du doge Venier, vainqueur à Lépante, auquel des anges présentent des palmes. Son Enlèvement d'Europe , dans la salle de l'anti-collége , autre morceau d'élite, retourné en Italie avec tant d’autres en 1815, est d’un style et d'un goùl moins décoratifs, d'une touche plus fine, plus subtile , plus élaborée que la plupart des grandes machines de ce maître , dans lesquelles l’exécution est en général , comme on dit, un peu enlevée.
Les églises de Venise ont un grand nombre de peintures de Paul Véronèse; mais là, comme pour tous les artistes qui ont longtemps vécu et toujours travaillé, il y a a choisir. Donc, pour faire un choix, on pourra se contenter d’aller voir à Saint-François de la Vigne la Résurrection , de sa plus belle et plus grande manière; à Saint-Jcan-et-Paul une Nativité , du goût le plus piquant comme couleur et composition; à Saint- Luc, V Evangéliste sur son bœuf , avec la Vierge dans le ciel; à Sainte-Catherine, église fort peu visitée, le Mariage de la sainte avec Jésus-Christ; à Saint-Jacques dell’ Orio, dans un plafond à compartiments, les Vertus théologales , accompagnées d'anges et de docteurs , et sur un autel un tableau à trois figures de Saints; à Saint-Sylvestre, l’ Adoration des rois , tableau fameux et digne de sa renommée; à l'église du Rédempteur, à la Giudecra, le Baptême de Jésus -Christ; enfin à Saint -Sébastien, où reposent les cendres du grand artiste , on a tout un musée de ses peintures, de toutes les époques, de toutes les manières, à fresque, à l'huile, en clair-obscur.
Véronèse eut, comme tous les talents originaux, une foule d’imitateurs; il fit école. Son frère d'abord, Benedetto Caliari, puis ses deux fils, Carlo et Gabrielle, suivirent ses traces, non passibus œquis. Entre cette foule de disciples, le plus marquant fut Baptiste Zelotti, de Vérone, qui l'imita avec assez de bonheur pour qu on ait gravé plusieurs de ses œuvres sous le nom de Véronèse. Il y a au palais ducal, à l'ancienne bibliothèque, à l'Académie des Beaux-Arts, plusieurs ouvrages de ce maître habile.
C’est par Paul Véronèse que la peinture vénitienne développa sur la plus grande échelle le côté de l'art purement pittoresque, sensible, décoratif, matérialiste, réaliste (car on a employé tous ces mots) , que les autres écoles avaient ou ignoré ou dédaigné , et qui , monté à ce degré de puissance , a aussi sa grandeur et sa poesie. Pendant qu’il se tenait dans cette région encore assez supérieure, d autres artistes suivaient la même tendance sur un mode moins élevé , et créaient une école qui eut , autant que cela se pouvait au xvT siècle , sous le ciel italien , les caractères de l’école hollandaise et flamande, en ce sens qu’elle prit pour sujets ordinaires de représentation les srènes et les objets de la vie
HISTOIRE DE VENISE
domestique, sans autre but et sans autre élément d'inté rét qu'une imitation vive et lidèle de la nature. Ces artistes furent les Bassans, ainsi nommés de Bassano leur ville natale, et leurs élèves. Le chef de cette école , Jacopo da Ponte, commença par faire de la grande peinture à la manière du Titien et de Tintoret, et s’y distingua. Mais il abandonna ensuite ces hauteurs et se mit & représenter dans des tableaux de moyenne dimension des scènes d'intérieur domestique , les travaux des champs , des paysages , des animaux , des ustensiles de ménage. Ses quatre Gis, Francesco, Leandro, Gianbattista et Girolamo, son petit-GIs Jacopo Appollonio , et une foule d’autres Bassanais, avec et après eux, suivirent cette nouvelle veine, mais non d'une manière exclusive, car la plupart d’entre eux, et notamment Leandro, peignirent aussi l'histoire. Tous ces artistes Turent d'habiles et brillants coloristes. C'est par eux que fut créée , en Italie , cette spécialité de peinture qu'on a appelée plus tard le genre, dont l'apparition est d'ordinaire un signe, non de stérilité et d'impuissance dans les artistes, mais d'une chute de l'idée de l'art. Remarquons pourtant que la peinture de genre ne se développa pas il Venise, ni autre part en Italie , d'une manière franche et complète, ta vie domestique , et principalement la vie des champs , ne se sont pas vulgarisées et trivialisées en Italie comme partout ailleurs. Hommes et choses ont conservé là , sous ce ciel lumineux, à côté des monuments anciens de l’art, une sorte de dignité, de simplicité antiques , qui ennoblissent et poétisent les détails les plus communs et les plus familiers de la réalité. La nature elle-même prend, à ce qu’il semble, au delà des Alpes, un air de grandeur et de majesté singulières, et les campagnes et les forêts y paraissent , comme le voulait Virgile , cunsule digna. Aussi les peintres de cette race gréco-romaine, soutenus par les traditions et par leur instinct natif, n'ont jamais fait complètement divorce avec cet idéal de beauté , d’élégance , de noblesse et de grâce . révélé par l'art antique. Il sufBt de mettre un Bassan à côté d'un Ostadc ou un Téniers, un paysage de Winants, de Ruysdaël, à côté d'un paysage de Titien, du Dominiquin, du Poussin, pour comprendre que la peinture de genre , proprement dite , est antipathique au génie italien, et ne pouvait s’y établir avec les caractères qu'elle a pris en Flandre , en Hollande , en Angleterre et en France. Par la même raison, la littérature italienne n'a jamais eu et n’aura peut-être jamais de romans.
Quant aux Bassans, ou plutôt aux tableaux des Rassansqui se rapprochent du genre , ils sont fort rares à Venise, mais ils sont, en revanche , très-répandus dans les galeries de l’Europe. Le Louvre en a sept de Jacopo, dont deux, X Entrée des animaux dans l'arche et la Vendange, suffisent pour donner une idée du goût dans lequel lui et les siens ont traité les sujets familiers.
Après les grands maîtres , après les Bellin , Giorgione , Titien, Tintoret , Paul Véronèse, et quelques-uns de leurs brillants compagnons, Pâris Bordonc, le Pordenone , le vieux Palma , Jacques Bassan , l’école vénitienne donna dès la Gn du vi* siècle, des signes de fatigue et d'épuisement. Les peintres et aussi les talents
LES BEAUX-ARTS
ne manquent pas, mais ils ne produisent plus que des redites, et ceux qui tentent des voies nouvelles ne sont que des maniéristes. Mais qui songe aujourd'hui à ces innombrables ouvrages des six ou sept générations de peintres qui se sont succédé à Venise depuis la belle époque? Certains noms pourtant ont surnagé dans çette déroute générale ; ils se réduisent à cinq ou six : Palma le jeune, le PadonauTt’Orbctto , J. -B. Piazzelta, J. -B. Tiepolo, le Canaletto.
Antonio Palma était pelil-nevcu du vieux Palma. Ses maîtres furent, à Borne les ouvrages de Michel-Ange, de Raphaël et de Poli dore de Caravage, à Venise le Tintoret. Il essaya d’une sorte de fusion entre le goût de l'école romaine et celui de l'école vénitienne. Protégé par Vittoria , qui avait alors la haute main dans la direction des travaux publics , il obtint beaucoup de commandes, et pour y suffire adopta une manière expéditive et lâchée qui fait ressembler plusieurs de ses outrages à des ébauches. Il fut du reste coloriste habile et brillant , et s'acquit assez de vogue dans son temps pour faire école. Comme échantillon de sa peinture , on peut voir à Venise, dans une des salles du palais ducal où il a beaucoup peint, sa grande composition du Jugement dernier.
Le l’adouan 1 se distingua entre tous les disciples du Titien par la grâce de ses compositions, la suavité de sa couleur, et par une certaine originalité de style qu'il sut garder dans l'imitation de son modèle favori. On cite, comme son chefd’œuvre , les Noce s de Cana, aujourd'hui à la galerie de l'Académie des Beaux- Arts, magnifique composition qui se fait encore admirer à côté de celles de Paul A’éronèse, de Titien et de Tintoret.
Alexandre Turchi , dit l'Orbetlo , appartient à la branche véronaise de l’école vénitienne. Il étudia les Carrache , qui alors commençaient à dominer, et de ce style , associé à celui des maîtres de son paxs, il se créa une manière éclectique qui eut du succès. Il n’y a rien à voir, que nous sachions, de ce maître à Venise; la plupart de scs ouvrages sont à Rome, à Vérone, ou dans les galeries de l'Europe.
C’est dans la première moitié du xviii" siècle que J. -B. Piazzelta se distingua, entre tous les maniéristes de ce temps, par une aiTectation singulière pour le noir, et pour ces violents contrastes d’ombre et de lumière, employés avec génie par Guerchin , le Caravage , les Espagnols , et devenus eusuite le pont aux ânes des chercheurs d'originalité. Il ne réussit guère que dans des tableaux de chevalet, qui furent pendant nn temps très-recherchés. 11 n'y a pas de si petit astre qui n'ait ses satellics ; il y eut donc une école de piazzettistes qui ne dura que ce que dure une mode. Il y a dans les églises de Venise une douzaine de tableaux d'autel de Piazzctta.
Une réputation plus retentissante fut celle de J. -B. Tiepolo , un des plus abondants et intrépides machinistes qui aient paru. Il couvrit d’immenses surfaces de