‹ Histoire de la république de Venise sous Manin (volume 2)Chapitre 10 sur 60 · PRISE DE MESTRE PAR LES VÉNITIENS · texte numérisé non relu

PRISE DE MESTRE PAR LES VÉNITIENS

Le 1 1 octobre 1848, devant l'assemblée réunie dans la salle du grand conseil , le président Rubi , après avoir fait connaître les motifs de la convocation , lut une adresse dans laquelle on proposait d'assigner aux triumvirs des traitements comme aux autres fonctionnaires publics. Manin monte aussitôt à la tribune « et, sous les plus vifs applaudissements , il déclare qu'aussi longtemps que Venise se trouvera dans une position gênée, il n'acceptera pas un denier. Si je me trouve dans le dernier besoin, dit-il, je chercherai des secours auprès de mes amis, mais jamais je ne tendrai la main à ma patrie mendiante (patria mendicà). Puis il termine en annonçant que les dangers n'exigeant plus comme au 1 1 août un pouvoir absolu, il propose la cessation de la dictature^ » Un député, Malfatti, rendant justice à la conduite des triumvirs, demande la continuation de leurs pouvoirs. Bellinato lui succède à la tribune et dit : « Lorsque la dictature fut instituée, il y avait deux périls, l'un extérieur et l'autre intérieur. Que le premier nous menace encore, il n'est pas possible d'en douter : la canonnade de Malghera nous le répète tous les jours, et d'un instant à l'autre nous sommes exposés à une terrible at-

' Gazfiite (V Anqs^hQurg y numéro du 12 octobre 1848.

taque. Quant au second danger, au danger intérieur, il est aussi à craindre, parce que la cherté toujours croissante des vivres peut amener le peuple à des excès. » (Ici les murmures de l'assemblée couvrirent la voix de l'orateur.) — « Il est dangereux, lui répondit Manin, de jeter ainsi sans cesse l'alarme dans le pays, d'autant plus que la situation de Venise n'est pas aussi fâcheuse que Bellinato le suppose. Cette situation est meilleure qu'au mois d'août. Le territoire se trouve en bon état de défense ; le nombre des troupes qui le protègent, augmente continuellement. Les approvisionnements sont assurés pour plusieurs mois. Enfin, ajouta-t-il, j'affirme qu'il n'y a rien à craindre de la part du peuple de Venise qui, en toute circonstance, s'est montré si soumis et si dévoué : supposer le contraire, serait lui faire injure. » A son tour Benvenuti demanda la parole: «La continuation de la dictature est nécessaire , dit-il , et chacun ici doit au bien de la patrie le sacrifice de ses droits privés et de ses opinions personnelles. « De longs applaudissements répondirent à ces quelques paroles. Le second triumvir, le colonel Cavedalis, monte à la tribune et, au milieu des marques de la sympathie générale, il expose ce qui a été fait depuis deux mois sous le rapport militaire. 11 prouve que le chiffre total des troupes en garnison à Venise, s'élève à plus de vingt-quatre mille hommes. Sous le rapport financier, il signale une économie notable ^ Puis il démontre la nécessité des modifications introduites dans les hôpitaux, les casernes et les localités occupées par la garde civique, si zélée dans son service. Cavedalis parle ensuite d'Osopo, des héroïques défenseurs de la liberté italienne. 11 raconte dans quel

• Un million cent deux mille trenle-quatre zwanzigs.

état il a laissé ses six cents hommes, qui, semblables aux héros des Thermopyles , sont peut-être tous tués à l'heure qu'il est. « Osopo partagerait-il le sort de Messine? Ce sont nos frères, nos enfants , ce sont des Italiens qui sont là! » Un moment l'émotion devint si vive qu'elle empêcha l'orateur de continuer. Des larmes jaillirent de ses yeux. A la vue de ce vieux soldat attendri sur le sort de ses défenseurs, l'assemblée éclata en transports enthousiastes et en applaudissements. Cavedalis se recueillit un moment et reprit : (( Ne désespérez pas! Venise s'est défendue jusqu'à ce jour et elle a triomphé; elle doit se défendre et triompher encore! Un découragement subit a conduit nos provinces à leur perte et une confiance prématurée en a fait autant de Milan. Pourquoi faut-il que cette généreuse cité n'ait pas continué à se confier en elle-même comme dans les cinq glorieuses journées de mars ? Mais nous, du moins, profitons de ces exemples pour rester étroitement unis, pour persévérer et éloigner de nous quiconque agirait autrement. On nous parle de libertés, à quoi bon? ne devons-nous pas les reconquérir nos libertés, en face de cette armée de cent cinquante mille hommes qui veut à tout prix nous les ravir encore? » Après avoir prononcé ce discours, Cavedalis demanda à résigner ses fonctions, mais l'assemblée ne répondit que par des protestations et des vivats. Puis à la majorité de cinq cents voix contre treize sur la proposition du secrétaire Varé, les députés adoptèrent la motion suivante : « Considérant que le danger existe comme par le passé, l'assemblée vénète ordonne le maintien de la dictature et veut qu'elle soit exercée par les mêmes hommes. Ce n'est pas nous seuls qui racontons ces faits, car la Gazette tV Augshourg que nous suivons presque mot à mot reproduit, sous la

dictée des écrivains allemands , cette séance mémorable d'une assemblée digne interprète des sentiments d'un grand peuple. Fortifié par là consécration nouvelle de son mandat, le gouvernement dictatorial de Venise songea à prendre les mesures nécessaires pour entretenir le feu sacré de la guerre dans le cœur des habitants. A cet effet un décret, proclamant que la cause de la Hongrie était la même que celle de l'Italie, autorisa la formation immédiate d'une légion hongroise, destinée à combattre dans Venise jusqu'à la fin de la lutte de l'indépendance. Le commandant de cette légion était Charles Wi?ikler, le brave lieutenant du régiment Kinski, qui, au 22 mars, avait brisé son épée, ne voulant pas s'en servir contre un peuple, objet de toutes ses sympathies. Sur le théâtre de la guerre, un événement d'une haute importance venait, en s'accomplissant, d'exciter l'enthousiasme frénétique des Vénitiens; nous l'avons déjà dit, c'était la prise de Mestre. Le 27 octobre, à deux heures du matin, les troupes sortirent de Malghera sous le commandement du général en chef Pepe; animées par le succès qu'elles avaient obtenu quelques jours avant à Cavallino, ces troupes, formées en trois colonnes, attaquèrent avec fureur l'armée ennemie placée derrière un double retranchement. Les dispositions prises par le général italien étaient habiles; l'aile gauche, composée en partie des chasseurs du Sile, se dirigea sur Fusina, sous la conduite du colonel Amigo. L'aile droite, commandée par Zambeccari, s'avança le long du canal de Mestre et vint tomber en avant de la ville, sur une formidable barricade défendue par des canons. La colonne du centre marcha contre les redoutes élevées par les Autrichiens sur le chemin de fer. Un moment, les volontaires lombards entraînés

trop loin par leur ardeur, se virent enveloppés de tous côtés et presque écrasés sous le feu de Tartillerie et des mousquets de l'ennemi. Pepe, présent et plein de sang-froid, envoya à leur secours le colonel Ulloa avec un bataillon de gendarmerie de réserve. Partout où passait ce jeune officier, la victoire s'attachait à ses pas. Non-seulement il dégagea les Lombards, mais il refoula les Autrichiens jusqu'au delà de leurs retranchements. Le combat fut terrible et meurtrier. Une des colonnes de Pepe, celle qui s'était emparée de Fusina, étant restée en arrière, les deux autres colonnes durent agir seules contre un ennemi deux fois plus nombreux et fortifié, au centre d'une ville derrière des maisons garnies de tirailleurs. Trois fois repoussées, les troupes italiennes revinrent une quatrième fois à la charge et finirent par pénétrer jusque sur la grande place deMestre. Là il fallut encore soutenir une lutte acharnée. Trois cents Croates, retranchés dans une maison, opposèrent une résistance de deux heures. Enfin, cernés de tous côtés et à bout de munitions, ils furent obligés de se rendre. Sur toute la ligne alors l'ennemi prit la fuite et Mestre demeura au pouvoir des troupes italiennes. Un butin considérable, six cents prisonniers, huit pièces de canon, trois cents hommes tués à l'ennemi, une grande quantité de munitions de guerre enlevées, tel fut pour l'armée vénitienne le résultat de cette brillante journée , durant laquelle officiers et soldats avaient tous rivalisé de sang-froid et de courage. Un journal abandonné dans la chambre du général autrichien, apprit aux vainqueurs qu'un espion avait informé l'ennemi de l'attaque méditée, car on y lisait le passage suivant : « Le général et brigadier Mittis vient d'apprendre (6 heures du soir) que l'armée vénitienne exécutera

demain une sortie de Malghera contre Mestre. » Heureusement cet avis n'avait pas empêché les défenseurs de Venise de réussir, mais il dut nécessairement rendre l'action plus meurtrière. Le major RosaroU, le capitaine Sirtori, le capitaine Castabene et le colonel Ulloa s'étaient particulièrement signalés. Le général en chef en fait mention dans son ordre du jour, oià nous regrettons de ne pas lire les noms de ces deux braves enfants, l'un de quatorze et l'autre de douze ans, qui se conduisirent en véritables héros. Le premier Jean-Baptiste Speciali, petit tambour de la garde civique, avait suivi les troupes dans leur sortie de Malghera et voici ce que raconte un témoin oculaire : « Il assista au combat jusqu'à la fin, en battant le pas de charge avec un autre tambour à la tête du bataillon lombard, qui durant toute l'action fut très-exposé au feu de l'ennemi. Tout à coup le malheureux camarade de Speciali tombe atteint d'une balle à la hanche. Celui-ci ne voulant pas qu'un frère d'armes devienne la proie de l'ennemi, charge le blessé sur ses épaules, continue à battre la charge jusqu'à la fin de l'action et rapporte au fort son précieux fardeau. » — Antoine Zorziy le second de ces deux nobles enfants de Venise, jeune mousse de la pirogue n" 1 , voit son pavillon abattu par un boulet et jeté à la mer. L'intrépide Zorzi s'y précipite et va nageant sous la mitraille ennemie saisir le pavillon , le rapporte et le hisse de nouveau sur le bâtiment en s'écriant : Viva V llalia! Quelques jours après, une grande revue de toutes les troupes qui avaient pris part aux victoires de Cavallino et de Mestre, fut passée par le général Pepe, sur la place Saint-Marc. Quand les canons conquis sur l'ennemi abordèrent à la Piazzetta, le peuple ivre de joie, réclama l'honneur de les débarquer et des fem-

mes, des vieillards et des enfants y prêtèrent les mains. Le triumvirat vint en grande pompe assister à cette touchante fête de famille, dans laquelle Venise reconnaissante célébrait le courageux dévouement de ses défenseurs. Les applaudissements et les cris d'allégresse redoublèrent surtout au moment où le général Pepe donna l'ordre aux troupes de commencer le défilé, ayant à leur tête l'intrépide mousse Zorzi , armé du pavillon qu'il avait sauvé au péril de ses jours. Puis après avoir honoré les vivants, on songea à prier Dieu pour les morts, et cette même foule, tout à l'heure si bruyante et si joyeusC;, alla dans l'église des saints Giovanni et Paolo, rendre à la mémoire des victimes de Mestre, un dernier et solennel hommage.

Au fur et à mesure que la lutte se prolongeait à Venise, la dépense s'élevant déjà à plus de deux millions et demi par mois augmentait sans cesse. D'un autre côté les revenus ordinaires de tout le territoire des lagunes atteignaient à peine deux cent mille livres. En face d'une telle disproportion entre les dépenses et les ressources, on comprend que les trois millions de la monnaie patriotique mis en circulation au l*"" octobre ne durent pas aller bien loin. Aussi avait-il fallu créer promptement un second emprunt de la même somme; ce qui porta presque tout d'un coup l'émission de ce papier à six millions. On en était là des dépenses lorsque, vers la fin de novembre, le gouvernement se vit forcé de décréter un nouvel impôt extraordinaire de douze millions sur tous les immeubles de la Vénétie. Le conseil municipal fut chargé d'opérer le recouvrement de cet impôt pour l'amortissement duquel les charges communales devaient être augmentées de six cent mille livres pendant vingt ans. Ces ressources permirent au triumvirat

d'assurer convenablement les services publics et de suffire pour quelque temps encore à tous les besoins. Nous avons promis à nos lecteurs en commençant ce récit de nous appuyer constamment sur les témoignages de la Gazette dWugshourg. Voici comment elle apprécie la situation de Venise à l'époque dont nous parlons* : « La nouvelle de la révolution romaine arrivée aujourd'hui a produit une grande sensation , et est venue rompre la monotonie de notre existence. Quiconque visiterait maintenant Venise ne pourrait pas se croire dans une ville assiégée. La population paraît jouir de la plus grande sécurité. Dans ses réunions du soir, elle s'occupe de la médiation anglofrançaise, du rôle du parlement de Francfort envers l'Autriche, et de la conduite de Charles-Albert. Enfin elle discute comme si elle n'était pas à chaque instant menacée dans son existence. Nous autres Allemands , nous ne pouvons nous plaindre en rien du séjour de Venise et de la manière d'être des Vénitiens à notre égard. Je hais profondément tout esprit de parti et je dois avouer loyalement qu'on nous traite avec beaucoup de prévenances et de politesse. Le gouvernement émet de nouveau douze millions de papier-monnaie (monnaie dite communale), garantis par tous les propriétaires de la terre ferme. Grâce à cette mesure, Venise est pourvue d'argent jusqu'à la fin d'avril. Du reste je ne puis m'empêcher d'exprimer mon blâme à propos des rapports qui vous sont envoyés de Trieste, attendu que la majeure partie de ces rapports ne confirment que des bruits sans fondement. Il n'y a pas un mot de vrai dans ce que l'on vous écrit sur la situation désespérée de Venise, le manque de vivres,

. ' Nijincro du M (Jécembre.

la défiance contre le gouvernement et autres fables du même genre. Les vivres abondent ici ; ils arrivent non-seulement par la voie de terre où les Autrichiens ont dû reculer leur ligne de siège , mais ils arrivent aussi par la voie de mer qui est toujours ouverte. Quant au triumvirat, nous souhaiterions à tous les autres gouvernements de jouir d'une confiance pareille à celle qu'il inspire : les sacrifices considérables que la population s'impose courageusement à chaque nouveau décret ne le prouvent que trop. » INous n'ajouterons rien à cette narration allemande; elle confirme l'opinion de tous les hommes impartiaux sur la situation de Venise, en même temps qu'elle donne aux faits que nous racontons ici un double caractère d'authenticité. •

Le temps marchait dans cette succession rapide des événements politiques dont la Vénétie était le théâtre. On touchait déjà au mois de février 1849 et la situation de la péninsule alors était devenue mauvaise. Les Etats romains succombaient sous les efforts de tous les gouvernements de l'Europe, réunis dans une nouvelle sainte-alliance. Le pape renfermé dans Gaëte, circonvenu, menacé même par la diplomatie étrangère et par de dangereux conseillers, faisait taire les inspirations de son âme naturellement douce et aimante pour suivre celles de la peur et de la superstition. Et THomme-Dieu, Pie IX, l'immortel réformateur du xix*' siècle, oubliant que le premier il avait lui-même enseigné aux Romains le chemin de la liberté, appelait à son secours les baïonnettes françaises pour refouler son peuple dans la voie rétrograde. 11 livrait Rome avec tristesse , avec regret peut-être, mais il la livrait' au joug étranger, celui qui naguère avait mérité le beau surnom de Sauveur de l'Italie.

Après ses réformes , après tant d'autres preuves touchantes de son dévouement à la cause du progrès , de la civilisation et de l'avenir, le représentant sur la terre du Dieu qui a dit : (( Je régnerai par la douceur, « laissait bombarder Rome encore toute parée des arcs de triomphe qu'elle lui avait élevés ! Il y a là un triste enseignement pour la philosophie de l'histoire; c'est une douloureuse leçon donnée aux peuples qui mettent trop facilement leur confiance dans les promesses et les intentions libérales d'un prince quel qu'il soit, et surtout d'un prince de l'Église. D'un autre côté, il est vrai, Charles-Albert se préparait bien à recommencer la guerre contre l'Autriche, mais il avait assez prouvé déjà à l'indépendance italienne qu'elle ne devait rien attendre de lui pour que Ton pût fonder quelque espoir sérieux sur son concours. D'ailleurs ni Milan, ni Venise qu'il avait si indignement livrées n'eussent voulu désormais accepter l'appui d'un souverain déloyal dont les perfides promesses avaient trop longtemps trompé Fitalie. Naples en lutte contre la Sicile, révoltée pour reconquérir ses vieilles libertés, ne pouvait être disposée à soutenir une guerre contre Radetzki. Elle imitait au contraire ses cruautés en renouvelant en plein xix® siècle les horreurs brutales du moyen âge. La Toscane manquant de forces suffisantes et agitée elle-même ne pouvait rien faire pour Venise agitée. Enfin la Lombardie , épuisée par toutes ses luttes et violemment contenue sous la main de fer des généraux autrichiens , n'avait que des vœux et des prières à adresser au ciel pour le salut de son antique alliée. Voilà quelles étaient les conditions politiques de la péninsule au moment où Tommaseo rentrait dans Venise. Son retour fut un véritable événement; car, outre les sympathies bien naturelles qu'é-

veillait partout la présence du poëte, on attachait un grand prix à connaître le fond de sa pensée sur les intentions définitives de la république française envers la république vénète. Tommaseo avait été choisi par ses concitoyens comme ambassadeur à Paris parce qu'ils espéraient que le prestige de son nom , sa célébrité d'écrivain et les liaisons politiques qu'il avait précédemment contractées lui permettraient de rendre d'utiles services à la cause italienne. Malheureusement ni l'amitié de Lamartine, ni celle de M. de Montalembert pour Tommaseo n'amenèrent de résultat. On se bornait à un échange de sentiments affectueux et d'expressions vagues et flatteuses, mais presque confidentielles sur l'admirable altitude des peuples de la Vénétie. Avant même l'arrivée du poëte dalmate en France, la question italienne était sacrifiée aux passions aveugles de l'Assemblée. Les ministères avaient beau se succéder, la politique extérieure au fond restait toujours la même. Une influence occulte d'abord , mystérieuse mais toute-puissante , qui devait plus tard jeter le masque, l'influence cléricale avait décidé que la république proclamée par le suffrage universel à Rome périrait sous les coups de la république proclamée par le suffrage universel à Paris. Après cet effort de logique, il n'y avait plus rien à espérer en faveur de l'Italie, parce que du jour oii l'armée française attaquait la liberté dans les États romains, elle était attaquée dans tous les autres États à la fois. Depuis la fuite de Pie IX à Gaëte , le gouvernement vénitien, dans une intention purement patriotique, s'était étudié à ne se mettre en lutte ni avec le pape, ni avec le triumvirat romain. La reconnaissance le liait au premier, puisque c'est à l'aide de son nom et de sa popularité qu'on avait commencé la révolution. La

fraternité politique, une certaine communion d'idées l'unissait au second, puisqu'ils soutenaient la même cause et défendaient le même principe. Or au moment où Venise s'efforçait de rester dans les limites de cette politique prudente, un article parut à Paris dans VÈre nouvelle \ Cet article portait la signature de Tommaseo. Il n'en était pas besoin; l'éloquence entraînante , le laconisme et la sombre tristesse de l'écrivain, en s'y reflétant, le révélaient tout entier. Malheureusement l'ambassadeur vénitien , oubliant la réserve commandée par sa situation officielle et l'attitude expectante de son gouvernement, avait attaqué violemment les révolutionnaires romains et écrit que « une seule larme de Pie IX valait plus que tout le sang versé pour la liberté italienne. » Ces lignes eurent un immense retentissement, au delà des Alpes surtout. Elles jetèrent le gouvernement dans un grand embarras. 11 ne voulait pas infliger son blâme à l'un de ses plus illustres et plus dévoués défenseurs, et cependant il devait décliner la responsabilité des opinions inconsidérément émiàes par son ambassadeur. Un poëte, c'est-à-dire un homme d'imagination, d'in spiration, d'humeur vagabonde et indisciplinée, peut être quelquefois un grand politique, presque toujours un noble cœur, jamais un bon diplomate. Tommaseo, jusqu'à la révolution du 22 mars, avait vécu dans la retraite. Il aimait l'isolement qui lui permettait d'être tout entier à ses études favorites, à ses travaux , à la nature de son génie. C'est par pur dévouement à son pays que, sacrifiant ses goûts et son indépendance, il s'était mêlé aux luttes qui le firent jeter avec Manin dans les prisons de l'Autriche. Plein de résolution et

' Journal fondé après la révolution par l'abbé Lacordaire. II 11

d'audace, on Ta vu narguant même son ennemi vainqueur jusque sous les verrous de son cachot. Tommaseo , avec l'âme la plus loyale et la plus chevaleresque qu'il y ait au monde, avait toutes les susceptibilités de l'homme habitué à vivre seul. Les démarches tortueuses de la diplomatie, ses puérilités de forme et sa manie de protocoles, la patience qu'elle exigeait, ces mille et un riens enfin qui composent une large partie de sa science ne pouvaient convenir aux libres et ûères allures du penseur italien. 11 se révoltait au moindre retard. Un jour le général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, ne peut le recevoir; il prie Tommaseo d'attendre un instant. Le poëte voit sortir la princesse Belgoioso ; il s'irrite, s'emporte et part sans attendre son tour d'audience en disant à haute voix : « Ma plume peut blesser plus qu'une épée. )) Lorsqu'il s'agit des conférences de Bruxelles, le gouvernement vénitien l'avertit qu'on envoie Lodovico Pasini. Tommaseo le reçoit, le présente, mais s'en plaint comme d'un successeur importun expédié malgré lui. Or dans chacune de ses dépêches au triumvirat, le poëte répétait depuis plus d'un mois qu'il voulait quitter Paris où sa présence était désormais inutile. Il se dispose donc à retournera Venise, mais avant de partir, il demande une audience au président de la république. Louis-Napoléon le reçoit gracieusement, lui parle de ses œuvres qu'il a lues, de la cause italienne pour laquelle il a combattu, de Venise enfin qu'il admire et qu'il aime. « Malheureusement, ajoute-t-il, la majorité de l'Assemblée ne me laisse pas libre de traduire mes sentiments par des actes. » Enfin Tommaseo sort de l'Elysée : « On voit bien , dit-il , que celui-ci est un prince et que l'autre n'était qu'un roturier. » Toutes ces réflexions; cette

franchise, ces colères peu diplomatiques, racontées et commentées dans les cercles politiques, produisaient, on le pense bien, un effet assez étrange, et il était temps que le départ du poëte ambassadeur vînt y mettre un terme. A peine arrivé à Venise, Tommaseo, loin d'aider le gouvernement de ses lumières et de son influence , de le bien renseigner sur la politique étrangère qu'il a pu étudier à Paris, se jette dans la polémique des journaux où il publie sur des questions brûlantes des articles qu'on dirait écrits avec une plume de feu. Bientôt nous allons le voir entrer dans l'assemblée et là devenir le chef d'une opposition avancée et ardente, mais élégante et polie, dont la tendance manifeste consistera à vouloir mettre tous les pouvoirs entre les mains du parlement au moyen de commissions chargées de contrôler le gouvernement. En résumé , Tommaseo , sans cesser un instant de soutenir avec zèle les intérêts nationaux , les soutenait à sa manière , selon ses plus intimes convictions, et sans jamais consentir à se soumettre aux conseils plus pratiques de ses supérieurs, non pas en génie, mais en science politique. A dater de ce jour , l'illustre poëte qui avait été si longtemps l'auxiliaire intrépide et dévoué de Manin, se déclara son adversaire. Toutefois , hâtons-nous de le dire, la lutte entre ces deux hommes ne fut et ne pouvait être qu'une différence de choix dans les moyens. Pour tous deux le but était le même ; l'un comme l'autre , ils eussent volontiers sacrifié leur sang et leur vie au triomphe de l'indépendance italienne; mais, répétons-le, ils espéraient y arriver tous les deux par des voies différentes. Leurs descendants seront leurs juges.

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