‹ Histoire de la république de Venise sous Manin (volume 2)Chapitre 9 sur 60 · TRIUMVIRAT · texte numérisé non relu

TRIUMVIRAT

Une seconde révolution était accomplie à Venise par la chute du gouvernement sarde. La vieille cité républicaine allait se trouver la seule ville italienne levée encore pour la défense nationale. Dans ces conjonctures, Tommaseo partit pour la France afin de réclamer l'assistance que le manifeste de Lamartine avait solennellement promise. Nul ne pouvait douter encore de l'accomplissement de cette promesse, qui engageait l'honneur d'une grande nation et intéressait l'existence d'une autre. Cependant Manin , dont le système politique consistait à ne rien cacher au peuple, ne chercha pointa lui faire entrevoir par de belles paroles de vaines espérances. 11 avait pour maxime que la dissimulation qui n'abuse qu'un instant déshonore et affaiblit le pouvoir sans utilité pour le pays. Aussi disait-il toujours la vérité, même lorsqu'elle était dangereuse à dire. Voici la proclamation qu'il adressa à l'armée à sa rentrée aux affaires: « Soldats italiens, la guerre de l'indépendance à laquelle vous avez voué votre sang est actuellement entrée dans une phase remplie de dangers. Ces lagunes sont peut-être à l'heure qu'il est le seul lieu de refuge de la liberté italienne; il faut qu'à tout prix Venise entretienne la flamme sacrée. Braves, au nom de l'Italie pour laquelle vous avez combattu, je vous conjure de ne pas

vous laisser décourager. Vous tous qui, de l'autre côté du Pô, de l'autre côté du Mincio, de Tautre côté du ïessin, êtes accourus ici pour le triomphe de la cause commune, songez que si vous conservez Venise vos familles vous béniront, et le jour où la péninsule pourra dire qu'elle est ressuscitée, elle élèvera au milieu des monuments qui attestent la valeur et la gloire de vos pères un autre monument sur lequel seront inscrits ces mots : Les soldats italiens en défendant Venise ont sauvé l'indépendance nationale. »

Le 13 août, l'assemblée vénète créa, en raison de la gravité des circonstances , un pouvoir dictatorial qu'elle remit tout entier aux mains de Manin, mais celui-ci ne voulut pas en accepter seul la responsabilité. Il demanda qu'on lui adjoignît deux collègues , l'un pris dans les rangs de l'armée , le colonel Cavedalis; l'autre dans ceux de la marine, le contre-amiral Graziani. Ainsi fut formé le nouveau gouvernement; c'était un triumvirat dont Manin avait la présidence. Le premier résultat prévu dans ce changement de l'administration des affaires de Venise, fut le départ de la flotte sarde. Ce départ portait un coup funeste à la défense de la ville : à partir de ce moment la flotte autrichienne, renfermée à Pola, et bien supérieure en nombre à celle de Venise, allait sortir de sa retraite et bloquer l'entrée des lagunes, libre jusque-là. Depuis longtemps l'escadre napolitaine avait quitté l'Adriatique.

Tandis que ces revirements de la fortune publique s'opéraient à l'intérieur, l'armée autrichienne, poussant vigoureusement ses travaux de siège, avait tenté, vers la fin de juillet, une attaque contre le fort de San Georgio en Alga. Dans ce but, elle chercha, au moyen de barques incendiaires, à mettre le feu aux

pirogues qui gardaient le canal ; prévenus à temps^ les vaisseaux vénitiens opposèrent à l'ennemi une si énergique résistance, qu'ils lui coulèrent deux barques et lui en brûlèrent une troisième. Le 10 août, abusés sans doute par de faux rapports sur la valeur des troupes chargées de la défense de Malghera, les Autrichiens démasquèrent quatre batteries dressées dans la direction de Campalto, et ils ouvrirent contre la forteresse un feu assez vif. L'artillerie vénitienne répondit chaudement à l'attaque de l'ennemi, et telle était la précision de leur tir, que ces jeunes soldats, presque encore des enfants, firent en quelques heures taire complètement le feu des Autrichiens, qui eurent dans cette affaire quatre pièces démontées , leurs redoutes détruites, et environ cinquante hommes de tués. A la vérité , ce qui devait inquiéter beaucoup plus Venise que les attaques par terre et par mer de l'ennemi, c'était le mauvais état dans lequel les commissaires sardes avaient laissé les finances. La dépense quotidienne augmentait continuellement, et les ressources, au contraire, allaient en diminuant. Cette question vitale renfermait pour le gouvernement de grandes difficultés, et ce ne fut qu'à force de zèle et de patriotisme que le triumvirat parvint à les surmonter. Des deux hommes élus par l'assemblée pour composer, avec Manin, le gouvernement, un surtout, Cavedalis, fit preuve alors de la plus remarquable habileté. Cet officier, plein d'instruction et d'énergie, avait Tesprit éminemment organisateur. Devant sa prodigieuse activité, les obstacles les plus graves disparaissaient comme par enchantement. Doué d'un caractère persévérant, économe des deniers publics, préoccupé du but que lui imposait la défense commune, il ne négligeait pas pour cela les détails qui contribuent toujours à en

assurer le succès. Au sein de l'assemblée , Cavedalis avait d'abord refusé les hautes fonctions qu'on lui offrait ; « Je suis, disait-il (c'est la Gazette cV Augshourg qui raconte *), un vieux soldat de la vieille école^ avec de vieux, c'est-à-dire de sévères principes. Ma manière* d'agir ne plairait certainement pas. (Si, si, répondaiton de tous les côtés de l'assemblée.) Je ne pourrais, par exemple, m'abaisser jamais à rendre compte de mes actions au peuple sur la place Saint-Marc; je ne pourrais pas plus consentir à ce que le peuple montât vers moi pour m'arracher des décrets : en pareils cas je résisterai jusqu'à mon dernier soupir. Je refuse donc vos offres flatteuses ,* je perdrais en quelques jours la popularité et la confiance que je crois posséder en ce moment, et vous seriez alors obligés de procéder à une nouvelle élection. Épargnez-vous cette peine en reportant sur un autre les suffrages dont vous vouliez bien m'honorer. » Castelli et Manin prièrent l'assemblée de ne pas tenir compte des paroles de Cavedalis. Dans la situation critique où se trouvait Venise, il n'y avait pas à hésiter; elle ne pouvait se passer des services du seul homme peut-être capable de supporter alors le poids des affaires. Manin, après avoir rappelé les services militaires de Cavedalis, services récompensés par Napoléon lui-même, termina en disant: « Maudit soit celui qui ne sait pas sacrifier au salut de la patrie sa fortune, sa vie et ses opinions. » Vaincu par ces derniers mots, Cavedalis consentit, selon le vœu de l'assemblée, à faire partie du triumvirat, où, comme nous venons de le voir, il sut rendre tant de précieux services. Malheureusement les efforts les plus intelligents, joints à la plus stricte économie possible, ne

* Numéro du 43 aoûH 848.

pouvaient empocher la multiplication des dépenses , et il fallut encore recourir à un emprunt pour se créer de nouvelles ressources. Venise , après avoir fait un appel au patriotisme de toutes les villes d'Italie, recevait bien journellement les adresses les plus chaleureuses et les plus amicales, mais presque pas d'argenté Le 19 septembre, le gouvernement donna cours public aux billets émis et garantis par la banque. Cette opération, équivalant à un emprunt, procurait à l'État trois millions de lires. Elle était volontairement supportée parles plus riches familles de la Vénétie; aussi prit-elle immédiatement le nom significatif de monnaie patriotique, parce que, comme le remarquait fort bien la Gazette d'Augsbourg ^, celte émission nouvelle était une preuve de la confiance des bons citoyens dans le succès de la cause commune.

C'est vers ce temps-là que se répandit à Venise le bruit qu'une médiation de la France et de l'Angleterre était acceptée par l'Autriche pour la pacification des affaires d'Italie. Les amis de la paix sourirent à cette espérance confirmée par une lettre de Tommaseo. L'ambassadeur de la république de Venise à Paris, ajoutant foi aux belles paroles qu'on lui adressait, crut sincèrement que l'arrivée de quelques bâtiments de guerre français dans le port de Venise allait résoudre toutes les difficultés. Et déjà le généreux cœur du poëte, dans une adresse éloquente % s'écriait : « Le remercîment avant la prière ; le pavillon français flotte dans l'Adriatique, c'est pour protéger Venise et l'honneur de la France. » Malheureusement il ne de-

* Voy. aux documents la circulaire du gouvernement vénitien à ce sujet.

* Numéro du 28 septembre 1848.

^ Voy. aux documents , V Appel à la France.

vait pas en êlre ainsi , et ce drapeau tricolore que le noble poëte, dans l'ardeur de ses illusions, saluait comme le signe de ia rédemption italienne, n'apportait dans ses plis qu'une indifférence coupable envers la plus sainte des causes. Le vaisseau le Jupiter, et la frégate la Psyché venaient à peine de jeter l'ancre, que, à la portée de leurs canons, les trabaccoli de la république de Venise étaient coulés bas par l'artillerie de la flotte autrichienne. Un pareil fait passé sous les yeux de notre marine a-t-il besoin de commentaires? N'en dit-il pas assez sur les dispositions de la république française à Tégard de sa jeune sœur de l'Adriatique, Pauvre Venise! elle avait compté sur l'appui d'une France noble et généreuse; elle avait cru à la parole donnée par un de ses plus illustres enfants; elle s'était même sentie un moment rassurée au contact et aux promesses de sa diplomatie, et voilà que, à l'heure où le péril presse, oii une armée et une flotte autrichiennes étreignent ses lagunes d'un cercle de fer et de feu, au moment où la cause de l'indépendance italienne est tout entière engagée dans la latte qui va se livrer, Venise se voit abandonnée! Il dut lui en coûter moins, à cette malheureuse cité, de perdre une à une toutes ses espérances de secours qui n'étaient que des illusions, que de perdre les sentiments d'admiration et d'estime qu'elle avait toujours professés pour cette terre de France, d'où aurait dû partir alors le signal de l'affranchissement des peuples. Ce ne sont cependant pas les éloges, les promesses, les témoignages de cordiale entente do la part des ministres, des diplomates et des orateurs de la république française qui avaient manqué à Venise. Enumérons-en quelques preuves. C'est d'abord notre consul général, M. Limperani , témoin oculaire et

oiriciel de la révolution; il écrit à Manin en lui annonçant l'arrivée de son remplaçant au consulat : « Parmi les souvenirs que j'emporterai de Venise, je n'oublierai jamais l'admirable attitude qu'elle a su conserver sous votre administration, au milieu des circonstances les plus difficiles et des préoccupations les plus graves. Elle a offert un spectacle dont l'Italie et l'Europe entière ne peuvent manquer de lui tenir compte; ce spectacle, c'est celui de la modération dans la victoire et de l'ordre dans la liberté. Nul ne fait des vœux plus sincères que moi pour que cette situation s'aiîermisse et qu'un nouveau cours de prospérité recommence pour cette ville illustre, qui a rendu tant de services à la civilisation. )) Ailleurs, c'est M. de Montalembert lui-même , le célèbre et fougueux défenseur du catholicisme, l'ami de Tommaseo , qui, dans un discours à l'assemblée , cite la révolution de Venise comme devant servir de modèle aux autres peuples de l'Italie. C'est M. Ricaudy, le premier commandant français de la station navale dans l'Adriatique, qui, plein d'estime pour le caractère des Vénitiens, ne cache pas le regret que lui inspire la sévérité de ses instructions. Plus tard, ce sera M. Belvèze , son successeur, qui, moins bien disposé peut-être en faveur de l'indépendance italienne et visant à remplir un rôle politique, ne peut s'empêcher de donner des témoignages réitérés de son admiration pour la conduite de Manin \ Nous ne citerons pas tous les morceaux d'éloquence composés sur ce même sujet par Lamartine; chacun les sait par cœur, mais nous transcriron.s ici deux courtes dépêches^ destinées à mettre

* Lire ses lettres à la fin de ce volume. ^ Voy. les autres aux documents.

en relief le caractère des deux hommes politiques dont elles émanent. L'une est du président de la république de Venise, Manin; l'autre, du ministre des affaires étrangères de la république française, Bastide. Voici la première : « Monsieur, à une lettre particulière que j'avais adressée à lord Palmerston, le 20 août dernier, je viens de recevoir la réponse (16 octobre), dont vous trouverez ci-joint la copiée Le ministre anglais y avoue ses desseins à l'égard de Venise avec la plus grande franchise ; eh bien, monsieur, je réclame de votre part une franchise semblable. Il est juste que nous sachions si le peuple vénitien, qui, dès le commencement de la révolution, a proclamé le principe républicain et s'est adressé à la France, doit se résigner à être abandonné par elle et ne compter désormais que sur son désespoir et sur la Providence. Ce n'est pas le président de la petite république de Venise qui le demande au ministre de la puissante république française, c'est le citoyen qui le demande au citoyen, Thonnête homme à l'honnête homme. » A ce touchant appel d'un grand patriote, le ministre Bastide fit la réponse que l'on va lire; elle n'est pas moins noble que la demande, c'est le plus grand éloge que nous puissions en faire: « Monsieur, j'ignore quel avenir Dieu réserve à mon pays, mais tant que je dirigerai ses affaires au dehors, la France n'abandonnera pas la cause de Venise, car vous êtes de braves gens qu'une nation de cœur ne peut laisser périr. Je considère qu'une attaque contre Venise serait de la part des Autrichiens une violation de notre médiation acceptée; qu'il en serait de même d'un blocus conduit de manière à amener la reddition forcée de Ve-

^ Consulter les documents.

nise. J'ai en conséquence pris toutes les mesures en mon pouvoir pour empêcher attaque et blocus effectif. Les bâtiments de notre station de l'Adriatique ont été forcés de se retirer pour faire des vivres, d'autres les remplacent immédiatement. Il y a, je le sais, une politique qui voudrait faire de Venise la rançon de la Lombardie^ Cette politique n'est pas la mienne; jamais je n'accepterai un traité de Campo Formio. Si donc j'étais sûr de rester au pouvoir, je vous dirais d'avoir toute confiance; mais la France touche à une crise qui peut amener d'autres hommes et d'autres principes. Je ne réponds que de ma bonne volonté et de celle de mon gouvernement. Voilà ce que j'avais à dire pour répondre à la franchise avec laquelle vous m'adressez votre question. » Malheureusement cette lettre généreuse et loyale, qui renferme déjà comme le pressentiment d'une chute prochaine, devait être en quelque sorte le testament politique du vrai parti républicain en France. Les intrigues parlementaires allaient bientôt renverser Bastide et ses collègues, et livrer la direction de la république française aux mains du parti rétrograde, impatient d'accomplir l'expédition de Rome et de consommer par contre-coup la perte do Venise. Ces deux actes sont les deux plus beaux titres de ces hommes politiques qui ont eu l'outrecuidance de s'appeler le parti des honnêtes gens et de se poser devant l'Europe étonnée comme les sauveurs de la civilisation. Voilà donc comment furent anéanties les légitimes espérances que les Vénitiens avaient placées dans une intervention fraternelle de la France. Ils ne pouvaient pas compter davantage sur l'appui du gouvernement anglais. Lord Palmerston,

' Nous croyons que cette politic^v^ . U'ioMIe de Lamartine.

on l'a déjà vu, s'était nettement prononcé en faveur des traités de 1815; ses agents diplomatiques avaient tous parlé et agi dans le même sens. Dès le mois d'août 1848, plus d'un an avant sa chute par conséquent, Venise recevait du consul général anglais le conseil de capituler. « Il n'y a pas autre chose à faire, disait-il à Manin, parce que vous n'obtiendrez de secours de personne (sous ce rapport, il raisonnait juste); le Piémont ne se relèvera pas de la défaite qu'il a subie ; .vous augmenterez inutilement les sacrifices du pays et vous irriterez vos ennemis qui s'en vengeront en se montrant plus exigeants quand vous retomberez en leur pouvoir. )> Puis le consul ajoutait : « Faites attention qu'il n'y a à Venise d'autre homme que vous; il n'y en a pas même un en état de vous aider sérieusement. S'il y avait ici beaucoup de caractères comme le vôtre, je tiendrais peut-être un autre langage. » Au surplus, n'eût-elle rien dit, n'eût-elle pas fait connaître hautement ses intentions, la diplomatie anglaise qui laissait bombarder Messine et massacrer ses héroïques habitants, après les avoir leurrés par tant de promesses, devait être jugée en Italie comme elle l'était dans toute l'Europe. Venise, il ciior deW Italia, le cœur de l'Italie, fut donc abandonnée aux attaques, par terre et par mer, d'une puissance qui avait tout intérêt à s'emparer d'elle, non pas surtout au point de vue militaire ou politique, ainsi qu'on pourrait le croire , mais bien au point de vue marchand de son commerce et de ses finances. Nous en trouvons la preuve dans la Gazette d'Augsbourg racontant naïvement elle-même qu'une assemblée composée des plus riches banquiers, Rothschild, Sina, Stametz-Maier, a instamment prie le gouvernement viennois de ne jamais abandonner les provinces italiennes, et le journ 10

nal allemand ajoute : « Pour les fabricants de T Autriche et de la Bohême^ l'idée de perdre la Vénétie et la Lombardie, comme marchés^ les jette dans la consternation. «

Mazzini , dont nous avons souvent blâmé l'imprudence et l'exaltation, Mazzini comprit alors parfaitement l'importance du rôle que Venise était appelée à remplir dans la question de l'indépendance. 11 renouvela, dans une circulaire devenue célèbre et adressée aux peuples de la péninsule, cet appel que Manin avait infructueusement fait déjà aux gouvernements. Le chef de la Jeune Italie ne fut pas plus heureux dans ses efforts que ne l'avait été le président de la république vénète dans les siens; et malgré cet anathème terminant la sommation de Mazzini : « Celui qui refusera de payer l'impôt national * en faveur de Venise prononcera sa sentence, et celui-là aura déserté honteusement la cause de la patrie et de la liberté. » Malgré cette menace, Venise n'obtint presque rien. Tout cela n'était pas bien rassurant pour l'avenir de la vaillante cité , mais loin d'abattre son courage , l'isolement dans lequel l'Europe la laissait fit grandir ses propres forces et donbla encore l'enthousiasme de ses habitants. De temps à autre , quelques faits d'armes brillants, comme la défense du fort d'Osopo par les volontaires, la prise de Mestre sur les troupes autrichiennes , ramenaient au cœur de ces braves défenseurs des libertés nationales la gaieté et l'espoir des premiers jours.

A la suite de toutes les révolutions, même les plus pacifiques, des esprits turbulents se rencontrent qui, se jetant en dehors de la sphère où leur naissance les

* Un franc par perwnne.

a appelés à vivre, viennent troubler le pays et en quelque sorte lui demander raison, les armes à la main , des mécomptes et des échecs survenus à leur vanité. Ces gens-là, pour lesquels rien n'est sacré, qui ne connaissent ni l'honneur ni la justice, et qui ,sont les ennemis naturels de toutes les lois, deviennent en temps de révolution de véritables fléaux publics. On les a vus en France, en Allemagne, en Italie ; on les verra partout oii il y aura quelque trouble à susciter, quelque mal à faire naître. Venise, pas plus qu'une autre ville, ne devait être exempte de leur pernicieuse influence. Depuis quelque temps, on remarquait dans l'esprit de la population une certaine effervescence dont on ignorait l'origine et la cause. Tous les actes du gouvernement étaient analysés avec malveillance et faussement interprétés. Des agents provocateurs allaient et venaient partout jusque dans les rangs de l'armée souffler la discorde et la rébellion contre le triumvirat qui, disaient-ils, détournait la révolution de son cours naturel et arrêtait l'élan patriotique donné le 22 mars. Peu à peu ces hommes , membres d'un club appelé Circo italiano , parvinrent à surprendre la bonne foi de plusieurs citoyens recommandables , à l'abri desquels ils travaillaient secrètement à renverser le pouvoir. Grâce enfin à quelques lettres de Tommaseo, lettres tombées on ne sait comment entre de pareilles mains , les membres de ce cercle élevèrent leurs prétentions au point de s'ériger en juges des actes et de la pensée intime du gouvernement. Le triumvirat, décidé à faire un exemple, allait fermer ce club qui agitait criminellement la ville et sévir contre tous, lorsque deux ou trois des honorables citoyens entraînés aveuglément par eux se présentèrent devant Manin :

ce Trouvez-vous, leur dit celui-ci; que dans ce pays où le calme a été acheté par tant de sacrifices , où il est encore si nécessaire, trouvez-vous qu'il soit juste qu'une poignée de factieux s'arroge le droit de troubler la tranquillité publique et le recueillement indispensable à nos délibérations? Si cela est juste, convenable et noble, prouvez-le-moi et gouvernez à ma place. Dans le cas contraire, hâtez-vous de changer de conduite et faites de votre influence un tout autre usage. » A partir de ce jour, l'ordre fut partout rétabli dans la ville. La fermeté des gouvernements, lorsqu'elle est unie à la justice, est le salut des peuples libres. Si Cavedalis, Graziani et Manin eussent cédé à ces exigences de quelques cerveaux exaltés et malades, c'en était fait de la résistance de Venise, car l'armée autrichienne, mettant à profit les désordres intérieurs, n'aurait pas tardé à venir suspendre aux trois mâts de la place Saint-Marc son drapeau noir et jaune , là où flottaient encore les couleurs glorieuses de l'indépendance italienne.

A l'heure où ces événements se passaient sur les bords de l'Adriatique, une nouvelle révolution plus terrible que la première éclatait à Vienne. La Hongrie en feu levait l'étendard de la séparation. L'empereur fuyait vers Inspruck, avec ses troupes et ses canons, devant un peuple vainqueur. Aussi, quand le commandant de la garde nationale vint annoncer du haut des gradins de Saint-Étienne le résultat des luttes de la journée, quelques cris de vive V Italie ! vive Venise! se mêlèrent aux acclamations triomphantes de la foule. C'était à travers l'espace le salut fraternel d'un peuple libre à un autre peuple libre. Mais bientôt ces témoignages sympathiques se

changèrent en cris de guerre , et les armées de la Russie, unies à celles de rAutriche , devaient, en frappant la Hongrie, abattre du i^ême coup l'Italie dans Venise.

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