‹ Histoire de la république de Venise sous Manin (volume 2)Chapitre 12 sur 60 · PREMIÈRE ATTAQUE CONTRE MALGHERA · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ATTAQUE CONTRE MALGHERA

La tranchée fut ouverte dans la nuit du 29 au 30 avril à la distance d'environ mille mètres des ouvrages, c'est-à-dire à la plus forte portée du canon ennemi. L'ensemble de ces travaux de terrassement ayant une lieue et demie d'étendue formait ce qu'on appelle, en langage technique, la première parallèle. Elle commençait au delà du fort Rissardi, traversait le chemin de fer et se prolongeait jusque dans la direction de Campalto. Six mille hommes étaient occupés chaque nuit à avancer ces opérations sous la conduite d'officiers de génie et d'artillerie, choisis spécialement parmi ceux qui s'étaient trouvés en garnison à Venise à l'époque de la révolution. En un mot c'étaient ceuxlà même qui avaient autrefois fortifié Malghera que l'on chargeait aujourd'hui du soin de la détruire. Les Vénitiens ne s aperçurent de l'ouverture delà tranchée que le lendemain matin; ils cherchèrent alors à arrêter les travaux par un feu continuel d'artillerie, mais à cette distance, masqués sur beaucoup de points par des arbres et des haies, ils pouvaient tout au plus inquiéter l'attaque , ils ne pouvaient l'interrompre. Le général Paolucci, l'ancien ministre de la guerre, commandant Malghera ordonna, dans l'intérêt bien entendu de la défense, qu'on ne tirerait plus désormais à une aussi longue portée, c'était sacriiier inutilement les munin 12

tions, précieuses dans une place destinée à soutenir un long siège. Il n'en fallut pas davantage aux yeux de la jeune milice, combattant avec trop d'ardeur sous la direction de Paolucci, pour le faire accuser immédiatement de trahison. Ce que sa vieille expérience de la guerre lui interdisait de laisser faire parut aux assiégés une preuve évidente de sa connivence avec l'ennemi ; c'était tout simplement au contraire une preuve de l'ignorance de ses accusateurs. Malgré cela, en dépit de la bravoure et de la loyauté dont il avait déjà donné tant de preuves à Venise, Paolucci cessa bientôt d'être obéi et dut solliciter lui-même son changement. Manin en y consentant eut toutefois la délicatesse d'aller prendre personnellement à Malghera son ancien collègue afin de le protéger par sa présence contre toutes les insultes de ses ennemis. Les murs qu'ils suivirent ensemble en quittant la forteresse étaient tapissés d'inscriptions comme celle-ci : « Caro Manin, guardati del Paolucci (Cher Manin, méfie-toi de Paolucci). » Le général Pepe et les officiers supérieurs repoussèrent cependant par une déclaration publique les calomnies et les outrages adressés à leur frère d'armes, mais il n'en fut pas moins victime d'un système d'accusations vagues que Manin, dictateur absolu, aurait dû déférer aux tribunaux militaires ou ne jamais tolérer. Car c'est un devoir sacré pour tout homme qui gouverne de faire juger un accusé afin de le condamner ou de l'absoudre, et c'est une faute grave commise contre toutes les lois de la justice et de la morale que de laisser un malheureux se débattre seul, quand il n'est pas coupable, sous le poids d'indignes calomnies.

Le colonel UUoa, chef de l'état-major général, fut appelé à remplacer Paolucci dans le commandement

de la forteresse de Malgliera. 11 eût été difficile de faire un meilleur choix. Bien supérieur au général Pepe sous tous les rapports, Ulloa passait à juste 4itre pour l'un des officiers les plus distingués de l'armée napolitaine. Il connaissait à fond la guerre de siège qui demande une instruction spéciale et des études positives, parce que ses applications sont précises et déterminées avec une exactitude mathématique. Venise ne manquait pas de vaillants défenseurs prêts à lui tout sacrifier, mais ici , la hardiesse , l'esprit d'initiative, l'inspiration, toutes ces qualités, parfois utiles durant une guerre de partisans, devenaient insuffisantes. Le nouveau commandant de Malghera possédait la science indispensable pour lutter à chances égales contre un ennemi vingt fois supérieur en nombre, plein d'audace et surtout plein de confiance dans la capacité de ses chefs. Pour un observateur sérieux, à voir les préparatifs de cette lutte, à assister à ces savantes opérations d'une armée de trente mille hommes aguerrie par de récentes victoires et réunie pour prendre une forteresse de troisième ordre, il n'était pas douteux que les Autrichiens se crussent certains d'entrer à jour et à heure fixes dans Malghera. Tandis que le colonel Ulloa faisait terminera la hâte les derniers travaux de la défense, les Autrichiens achevaient avec une égale activité ceux de l'attaque. Depuis l'ouverture de la tranchée, les assiégés avaient tiré sans discontinuer sur l'ennemi qui n'opposait à cette canonnade qu'un flegme imperturbable. Fanatisés par Haynau, ces soldats mettaient à poursuivre leurs travaux un tel sangfroid que l'on aurait pu croire en les regardant faire que les Vénitiens ne tiraient pas sur eux.

Le 3 mai au soir, un grand mouvement avait été remarqué au camp autrichien. Le maréchal Uadetzki,

intimement persuadé que Malghera ne résisterait pas au delà de quelques heures, était arrivé à Papadopoli avec les archiducs Charles-Ferdinand, Léopold et Guillaume. Le vieux soldat courtisan avait voulu les faire assister à son succès du lendemain, et leur offrir en quelque sorte une récréation militaire. Déjà, par ses soins, tout était préparé pour l'entrée triomphale à Venise. Une proclamation imprimée fut mise dans des bouteilles cachetées et jetée à la mer par ordre du maréchal, afin qu'à la marée basse elle vînt apporter aux habitants renfermés dans Venise cette excellente nouvelle de la rentrée des troupes impériales. 11 est si facile de se persuader ce qu'on désire, que Radetzki, les princes et tout Tétat-major entier de l'armée devant Venise croyaient ou feignaient de croire alors à l'existence dans la ville d'un parti autrichien nombreux , mais opprimé par Manin. Au premier coup de canon lire de notre côté, disaient les officiers allemands, une insurrection éclatera en notre faveur et anéantira Tinfluence de ce dictateur qui, en fanatisant quelques têtes ardentes, étouffe les véritables sentiments de la population à notre égard. Ceci rappelle involontairement l'arrivée de l'armée française devant Rome où elle devait, selon les prévisions de la diplomatie, être reçue avec des transports de joie, tandis qu'elle fut, au contraire , repoussée à coups de fusil, après avoir essuyé des pertes considérables^. La Gazette d'Augsbourg du 2 mai 1849, tout à fait dans les mêmes opinions que le maréchal lladetzki, renchérissait encore sur ces espérances d'une prochaine victoire. « Depuis deux jours, dit cette feuille, les travaux de siège ont

* Voy. la relation du siège de Rome, publiée par le général Vaillant avec l'autorisulion du ministre de la guerre. 1849.

été poursuivis avec force , et hier matin, au lever du soleil, les Vénitiens ont vu, à leur grand étonnement, que, pendant la nuit, nos sapeurs dans leurs tranchées s'étaient approchés d'eux de plusieurs centaines de toises. Cette nuit-là précisément l'ennemi avait peu tiré, mais aujourd'hui il a dirigé de Malghera un feu tellement épouvantable que Pon saurait difficilement s'en faire une idée. Les habitants de Mestre qui en sont les premières victimes quittent leurs maisons, et Ton voit de longues files de voitures chargées d'ustensiles de ménage se diriger vers l'intérieur du pays. On ne saurait leur en faire un reproche, car les bombes et les grenades tombent au milieu des maisons et des rues. Le point le plus exposé est le voisinage de la grande tour d'où l'on voit le fort entier et auprès de laquelle le feld-maréchal Haynau ainsi que les archiducs s'arrêtent fréquemment. Le système d'observation du côté des Vénitiens semble être très-bien organisé, car, dès que le baron Haynau avec ses officiers ou les princes, visite les tranchées et s'approche des avant-postes, soudain les coups du fort sont dirigés sur eux. Mais je suis curieux de voir si les Vénitiens tireront encore si gaiement lorsque 7ios premières bombes iront les visiter. Maintenant déjà après le chargement des pièces, on les voit tous, y compris celui qui doit mettre le feu, courir en arrière ; ils semblent ne pouvoir plus en supporter le fracas de trop près. On dit aussi que les dispositions des Vénitiens dans la ville sont toutes favorables à l'Autriche, même celles de la garde civique.... la chute de Malghera décidera le reste. » Le lendemain, la Gazette d' Augsbourg continuait en ces termes : « Depuis que les malheureux habitants de Mestre se sont enfuis, les troupes de Malghera recommencent à bombarder avec plus de

furie. Partout les boulets et les grenades sifflent et éclatent, et à chaque instant des scènes lamentables se renouvellent. Mais c'est aussi de la part de ces dégoûtants héros italiens (sic) un chef-d'œuvre de tirer sur une ville sans défense avant que nos canonniers puissent leur répondre. Nous verrons combien de temps ils continueront leur feu lorsque quelques-uns de nos projectiles auront frappé dans leur fort. Hier par exemple, ils étaient occupés sur les glacis à couper des gazons pour la construction de leurs ouvrages, lorsqu'on leur envoya d'ici quelques lourdes raquettes {sic) ; de suite ils prirent tous la fuite. Nous remarquions aussi dans la forteresse beaucoup de spectateurs de Venise venus sans doute pour réchauffer le courage de leurs compatriotes et les exciter à une résistance énergique. A cet égard, on fait tout ce qu'il est possible de faire à Venise à l'aide de proclamations et de nouvelles mensongères. » Le 3 mai> le même journal autrichien disait encore : « Sur les dix heures et demie, les Vénitiens, après avoir entretenu du fort pendant une heure un feu très-vif de canon et de bombes, ont essayé une petite sortie qui aurait bien pu mener à quelque chose d'important sans les prudentes mesures du maréchal Haynau. Les assiégés débouchèrent près du grand canal, mais ils y rencontrèrent une batterie cachée qui commença soudainement un feu si énergique qu'après un combat de tirailleurs ils durent se retirer laissant quelques morts sur la place; puis, pour se venger de cette tentative manquée, le fort de Malghera recommença à canonner Mestre avec une nouvelle violence. Les boulets frappaient partout, et le bruit de l'artillerie, le fracas des bombes, l'éclair de la poudre et le sifflement des grenades, tout cela offrait un spectacle indescriptible. Quatre personnes

ont été blessées dans Téglise. Pendant que je terminais ce récit, quatre bombes du plus gros calibre tombaient dans les jardins qui entourent mon logement. Des éclats d'obus brisèrent les fenêtres du général prussien Willisen, un lieutenant de chasseurs eut le parquet percé à côté de son lit, et un boulet rasant la tête du colonel Jellachisch , alla frapper un quartier voisin, ce qui n'empêcha pas cet excellent officier d'achever la lecture d'une lettre qu'il venait de recevoir. » Enfin, le matin même du jour de l'attaque, la Gazette d'Âugshourg, racontant les dernières opérations de l'armée assiégeante, ajoute : « On tire nuit et jour de Malghera, hier, pendant la nuit, le cercle de feu tracé par les projectiles volants était indiciblement beau. Bien qu'un orage épouvantable mêlé de torrents de pluie, comme on n'en voit qu'ici en Italie, ait considérablement retardé les travaux, le feu de notre armée commencera pourtant dans le courant de la journée et le bombardement de Malghera sera continué sans interruption pendant trente-six heures ! » On le voit, écrivains et officiers, princes et soldats de l'Autriche , tous avaient la même foi ferme et vive dans le succès. Cette foi précieuse qui contribue souvent plus au gain d'une bataille que les meilleures combinaisons, parce qu'elle donne du cœur à ceux qui la possèdent et déconcerte ceux qui ne l'ont pas. Le 4 mai 1 849, à midi et demi , l'armée assiégeante démasqua tout à coup de sa première parallèle sept batteries formant ensemble soixante bouches à feu, qui lancèrent simultanément sur Malghera une grêle de bombes, de boulets, d'obus et de fusées. On s'attendait dans ce moment solennel à voir une certaine hésitation causée sinon par la frayeur, du moins par la surprise, se manifester dans l'intérieur du fort oc-

cupé en partie par de jeunes milices peu habituées à de pareils combats. Mais cet espoir de l'état-major autrichien fut trompé, les milices reçurent le premier choc comme auraient fait de vieux soldats , et elles y répondirent par un feu formidable et beaucoup plus violent. C'est la gazette ofîicielle qui elle-même le constate. Alors commença une lutte terrible entre les assiégeants et les assiégés. Les uns et les autres également animés du désir de vaincre, mettaient une véritable furie à se canonner sans interruption. Un immense rayon de fumée cachant parfois les positions autrichiennes et la forteresse enveloppait les deux ennemis comme dans un nuage opaque qui tout à coup, déchiré par la mitraille, s'ouvrait violemment pour s'éclairer ensuite des teintes rouges et lugubres de l'incendie. L'artillerie impériale, savamment dirigée, atteignait avec une rare précision, jusque dans l'intérieur des cours de Malghera, où ses projectiles en éclatant causaient de grands ravages. Le but principal, évident même de Radetzki, était de faire sauter les magasins à poudre : heureusement protégés par des voûtes à l'épreuve de la bombe et par de vastes réservoirs d'eau , ils échappèrent à ce danger. La population presque tout entière de Venise , encombrant les toits, le champ de Mars, le Rialto, le sommet de tous les édifices et jusqu'aux gondoles des lagunes, assistait, palpitante d'intérêt et silencieuse, à cette lutte suprême qui allait peut-être décider de son avenir. On vit alors ce que l'on voit souvent aux heures de péril. Un sexe faible et timide, créé pour les douces émotions du foyer domestique et les joies de la vie intime, se surpassa par des actes d'énergie et de noble dévouement. On vit des femmes, de jeunes mères emportant leurs enfants sur leur sein,

aller solliciter à Malgliera la faveur de soigner les blessés. Il y avait six heures que Faction était engagée, et le feu également bien nourri des deux côtés, loin de se ralentir, semblait augmenter encore. Les artilleurs vénitiens, ces jeunes élégants naguère frivoles et désœuvrés, qui étaient devenus en si peu de temps d'excellents soldats, pointaient comme s'ils n'avaient jamais fait autre chose de leur vie. Chacun de leurs coups jetait le désordre dans les rangs ennemis, et les plus vieux officiers de l'Autriche s'étonnaient euxmêmes d'une si habile résistance. Il est juste d'ajouter que le commandant Ulloa était partout, encourageant de la voix et de l'exemple et soutenant de ses conseils ces intrépides enfants de Venise qui renouvelaient l'héroïsme de leurs pères. A l'entrée de la nuit, vers huit heures du soir, quand l'obscurité fut venue, le feu des Autrichiens diminua sensiblement, et finit par se réduire à quelques coups de canon tirés à de longs intervalles. Plus tard on apprit que le bombardement n'avait pu être continué faute de munitions. Les assiégeants, avec une batterie complètement démontée, des pertes considérables de matériel et d'hommes, étaient déjà hors d'état de continuer l'attaque qui devait durer trente-six heures» C'est alors que Radetzki, commençant à prévoir qu'il ne s'emparerait pas de Malghera si facilement qu'il l'avait cru d'abord, ordonna au général Haynau d'envoyer un parlementaire proposer aux Vénitiens une cessation d'hostilités pendant vingt-quatre heures; cessation toute au profit des Autrichiens, comme on en peut juger, puisqu'elle devait leur donner le temps de réparer les dommages de cette rude journée , qui avait été pour leurs armes un échec et pour leur orgueil une leçon.

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