‹ Histoire de la république de Venise sous Manin (volume 2)Chapitre 13 sur 60 · RÉSISTANCE ET ÉVACUATION DE MALGHERA · texte numérisé non relu

RÉSISTANCE ET ÉVACUATION DE MALGHERA

Le parlementaire impérial était porteur de deux lettres; Tune, du général Haynau au colonel Ulloa, commandant Malghera; l'autre, de Uadetzki à Manin.

La première contenait ce qui suit :

« Quartier général de Papadopoli, 5 mai 1849. — Afin que le commandant du fort de Malghera sache pourquoi les hostilités ont été suspendues du côté des assiégeants, enjoint ici la copie de la sommation faite par le maréchal comte Radetzki aux habitants de Venise. » Cette lettre obtint la réponse qu'elle méritait; la voici :

« Malghera, le 5 mai à neuf heures du matin- — Le colonel commandant la forteresse de Malghera à M. le général Haynau , commandant le corps autrichien à Mestre. — La lettre de M. le maréchal Radetzki que vous nous avez envoyée ce matin a été transmise au président du gouvernement de Venise. Sauf l'ordre exprès dudit gouvernement, je ne me crois pas autorisé à suspendre les hostilités. Je continuerai donc mon feu d'autant plus que vous montrez assez clairement votre intention de vouloir abuser de la trêve que vous nous proposez pour continuer vos travaux , contre tous les usages de la guerre. Il est encore contraire à ces usages d'envoyer des lettres ouvertes au commandant d'une forteresse assiégée, comme vous

venez de le faire. J'ai donc Thonneur de vous prévenir que nos avant-postes ont reçu la consigne formelle de considérer tout porteur de lettre ouverte comme espion et de le traiter en conséquence. »

La lettre de Radetzki à Manin, écrite moitié sur le ton hypocrite de la prière, moitié sur le ton de la menace, était conçue en ces termes : « Le commandant des troupes impériales et royales^ feld-maréchal Radetzki au président du gouvernement actuel de Venise. — (( Habitants de Venise, je ne viens pas comme un guerrier ou un général heureux m'adresser à vous, je viens vous parler en père. Vous venez de passer une année entière au milieu de l'agitation, des mouvements anarchiques et révolutionnaires. Quelles en ont été les conséquences? Le trésor public est épuisé, la fortune des particuliers est perdue ; votre ville florissante est réduite à la dernière extrémité. Mais cela n'est pas assez , après les victoires que mon armée valeureuse a remportées sur vos troupes alliées, vous êtes réduits à voir mes nombreuses cohortes venir vous assaillir sur tous les points de terre et de mer, attaquer vos forteresses, intercepter vos communications et vous enlever tout moyen de quitter Venise. C'est ainsi que tôt ou tard vous serez livrés à la merci du vainqueur. Je suis arrivé de mon quartier général de Milan pour vous donner ces derniers avertissements. Je porte dans une main Tolivier de la paix, si vous écoutez la voix de la raison; dans l'autre l'épée prête à vous infliger tous les châtiments de la guerre, si vous persistez dans la voie de la rébellion, voie qui vous prive de tout droit à la clémence de votre souverain légitime. Je séjournerai demain toute la journée dans votre voisinage au quartier général du corps d'armée campé ici, et pendant vingt-quatre heures

j'attendrai votre réponse à cette dernière sommation. Voici les conditions immuables dont j'exige de vous l'accomplissement au nom de mon souverain : ^?ticle X''^ — Soumission absolue, pleine et entière. — Article 2. — Reddition immédiate de tous les forts, des arsenaux et de la ville qui devront être occupés par mes troupes à la disposition desquelles on remettra tous les vaisseaux de guerre existants à quelque époque qu'ils aient été construits, tous les édifices publics, le matériel de guerre et tous les objets constituant la propriété du trésor public. — Article 3. — Remise de toutes les armes, qu'elles appartiennent soit à l'État, soit aux particuliers. De mon côté, je fais les concessions suivantes : — Article ^^ — 11 est permis à toutes les personnes qui le voudront, sans exception, de quitter Venise par la voie de terre ou de mer, et cela dans le délai de quarante-buit heures. — Article 2. — Une amnistie générale est accordée pour tous les sous-officiers et soldats des troupes de terre et de mer. — Article 3. — Je suspends les hostilités pendant toute la journée de demain jusqu'à l'heure indiquée plus haut. »

A cette communication, Manin répondait : « Excellence, le lieutenant feld-maréchal Haynau par sa note du 26 mars dernier a déjà fait au gouvernement provisoire de Venise la sommation contenue en détail dans la lettre qui m'est parvenue hier de la part de Votre Excellence. Les représentants de la population de Venise ont alors été convoqués (2 avril), le gouvernement leur a communiqué la note du général Haynau et leur a demandé de délibérer sur la question de savoir quelle conduite nous devions tenir dans la situation politique et militaire de l'Italie. L'assemblée des représentants a décrété à l'unanimité la continuation de la résistance et m'a chargé de l'exécution

de ce décret. Je ne puis donc donner à la lettre de Votre Excellence d'autre réponse que celle qui m'a été prescrite par les mandataires légitimes de mon pays. Au resté, j'ai l'honneur de faire savoir à Votre Excellence que , sous la date du 4- avril \ je me suis adressé aux cabinets d'Angleterre et de France afin que, continuant leur œuvre de médiation, ils veuillent bien s'interposer auprès du gouvernement autrichien pour procurer à Venise une condition politique convenable. J'ai l'espérance de recevoir bientôt la communication officielle du résultat des négociations bienveillantes de ces hautes puissances, surtout d'après les nouvelles instructions que j'ai transmises à Paris à ce sujet sous la date du 22 du même mois ^ Cependant cela n'empêche pas que les négociations ne puissent s'ouvrir directement avec le ministère impérial, dans le cas où Votre Excellence trouverait ce mode propre à résoudre plus facilement et plus promptement la question. C'est encore à Votre Excellence à décider maintenant si, pendant la marche des négociations les hostilités doivent être suspendues afin d'éviter une effusion de sang peutêtre inutile. » Cette sage réponse de Manin, si opposée aux prétentions de Radetzki , lui fut remise au moment où il s'entretenait familièrement avec les jeunes archiducs des espérances qu'il conservait encore dans les bonnes dispositions du peuple de Venise à leur égard. Lorsqu'il sut enfin la vérité, le maréchal entra dans une si grande colère que les princes eux-mêmes, dit-on, durent intervenir pour calmer l'exaspération toute juvénile du vieux guerrier. Dès

' Voy, aux documents.

» Voy. aux documents.

longtemps habitué à vaincre , l'habile soutien de la puissance militaire de l'Autriche ne pouvait supporter l'idée qu'une poignée de volontaires enfermés dans le territoire des lagunes osassent balancer, ainsi qu'ils le faisaient, la fortune de ses armes. Radetzki, comptant pour rien l'énergie que donne la défense d'une cause sainte , voyait dans la résistance des Vénitiens une humiliation douloureuse imposée à sa patience et une atteinte portée à la renommée de ses soldats. Il avait espéré une facile victoire et voilà qu'il subissait une première défaite. Il avait préparé une entrée triomphale et Venise, en lui fermant ses lagunes, l'obligeait à battre en retraite avec les princes venus tout exprès pour donner plus d'éclat et de solennité à la fête : n'était-ce point là en vérité un cruel désappointement. Si encore ses illusions de conquête, ses annonces de victoire, ses préparatifs de succès à jour fixe avaient été contenus dans l'enceinte du camp , la honte eût été moins grande ; mais pleins d'une folle présomption , les journaux et les correspondances de l'Autriche, ses officiers et ses diplomates s'étaient hâtés d'annoncer à toute l'Europe un magnifique triomphe. Dans ce but Radetzki avait condamné les archiducs à un long voyage et la gazette de Vienne * se faisait écrire de Mestre ces mots : « Le 6 nous serons certainement à Malghera. » Quel trésor de naïveté renfermait donc le cœur de ces gens -là? Radetzki relut jusqu'à trois fois la lettre de Manin, puis tout à coup la froissant avec indignation, il saisit une plume et d'une main tremblante de colère il traça les lignes suivantes ; « Le feld- maréchal Radetzki au président du gouvernement actuel de Ve-

* Numéro du 4 "mai.

nise. — Sa Majesté noire empereur étant décidé à ne pas tolérer plus longtemps l'intervention de puissances étrangères entre lui et ses sujets rebelles, toute espérance de la part du gouvernement révolu-^ tionnaire de Venise est vaine et illusoire; elle n'a d'autre but que d'induire en erreur les pauvres habitants. Par conséquent dès ce moment, je cesse toute correspondance ultérieure et je déplore que Venise doive subir le sort de la guerre. — Quartier général de Papadopoli, le 6 mai 1849. »

Aussitôt après la remise de cette dépêche, les assiégeants, qui avaient eu le temps de réparer leurs pertes et d'enterrer leurs morts ^, ouvrirent de nouveau le feu contre Malghera, mais ce feu, partant seulement de quelques points isolés, était mal nourri, n'atteignait personne, et ressemblait plus à un signal d'attaque qu'à une attaque elle-même. Les batteries, trop éloignées de la forteresse , ne pouvaient ainsi lui faire beaucoup de mal. Le comte Thurn, venu pour remplacer le général Haynau dans le commandement de l'armée assiégeante, donna ordre d'ouvrir une seconde parallèle à cinq cents mètres environ de la première. Ce travail indispensable, qu'il fallait exécuter à la sape volante, autrement dit, à ciel ouvert, sous le feu continuel des Vénitiens, malgré une pluie torrentielle et continue, et des sorties opérées avec une grande vigueur, ce travail, lent, difficile et malsain, dans un terrain marécageux, fit périr beaucoup de monde. Les pauvres soldats de l'Autriclie , fonctionnant comme des machines obéissantes, faisaient peine à voir. Nuit

* De longues files de voitures emportant des blessés s'étaient dirigées sur Trévise, et l'on sut qu'un seul chirurgien avait fait à Mestre plus de trente amputations {Mémoires de Debrunner),

et jour dans la tranchée, avec de l'eau jusqu'à la ceinture, ils étaient obligés de recommencer le lendemain leurs ouvrages terminés de la veille. Parmi ces malheureuses victimes d'un intraitable orgueil militaire, ceux que le canon de Malghera épargnait, étaient presque tous atteints et décimés par des fièvres. Jamais Ton ne dira assez de quel obscur et noble dévouement ces troupes d'élite payèrent l'attaque entreprise contre les Vénitiens, au nom d'une politique qui ne respectait pas plus les droits de la nationalité d'un peuple, qu'elle n'épargnait le sang de ses propres soldats.

De leur côté, les assiégés, par la construction de nouvelles batteries placées sur le revêtement de la caserne, par leur sortie du 9 mai, par le feu bien dirigé de leurs bastions, inquiétaient sans cesse l'ennemiet l'empêchaient d'avancer. LecommandantUlloa, lorsqu'il ne pouvait atteindre avec ses boulets les travaux de siège des Autrichiens, les inondait avec ses écluses en élevant le niveau des canaux de Mestre et de rOsellino. Plusieurs milliers d'assiégeants furent noyés* et l'on fut obligé de pratiquer de larges coupures dans la chaussée du chemin de fer pour se débarrasser des eaux qui empêchaient d'approcher l'artillerie de siège. Entretenue de cette façon, la lutte pouvait durer longtemps, car l'on touchait déjà au 20 mai, et rien encore, de part ni d'autre, ne semblait devoir indiquer un terme prochain aux hostilités.

Dans l'intérieur de Venise, cependant, les effets d'un blocus plus rigoureux commençaient à se faire sentir, et malgré les efforts de la commission anno-

* Consulter les Mémoires de Debrunner.

naire (sorte d'intendance civile chargée de pourvoir aux approvisionnements), les vivres augmentèrent de prix dans des proportions effrayantes. La viande, le vin et l'huile, ces objets de consommation nécessaire, se vendaient à des taux très-élevés, et cessèrent, par conséquent, de figurer dans la nourriture publique. Le prix du pain seul, grâce aux efforts de Manin, ne fut jamais augmenté.

Le 21 mai, un parlementaire autrichien apporta aux consuls étrangers l'invitation formelle de faire sortir de la ville leurs nationaux. Trois mille personnes à peu près quittèrent Venise, dès lors livrée à une surveillance incessante. L'escadre de l'amiral Dahlrup intercepta toutes les communications maritimes. Les vaisseaux de guerre français et anglais jouirent seuls du privilège de libre entrée, à la condition expresse de n'apporter ni vivres ni correspondances aux assiégés. Le jour même où le délai accordé pour partir aux résidants étrangers, selon les lois de la guerre, expirait à Venise, la garnison de Treporti, exécutant une brillante sortie, allait attaquer les Autrichiens jusque dans leurs avant-postes, et leur enlever des troupeaux de bœufs qu'eux-mêmes venaient de prendre aux habitants de la campagne. Le 22, on fît avec plus de succès encore une expédition semblable de Brondolo. Les troupes italiennes, sous la conduite du brave colonel Morandi, parcoururent toute la circonférence du territoire dont Brondolo est le centre, et qui s'étend jusqu'à l'Adige et à la mer. Partout , malgré leur vive résistance , les Autrichiens furent battus et dispersés. Un approvisionnement considérable^ conquis sur l'ennemi , fut pour les Vénitiens le résultat principal de cette sortie durant laquelle ils ne perdirent qu'un seul homme.

Le 23 mai, dans la nuit, la seconde parallèle de l'armée assiégeante étant terminée, et ses dix-huit batteries prêtes , chaque division prit son poste de combat. Le général en chef, comte Thurn, passa luimême en revue toutes ses troupes, et se fit rendre un compte détaillé des dernières dispositions ordonnées pour l'attaque du lendemain. L'ardeur des soldats, loin d'être épuisée, était surexcitée par les longueurs et les travaux pénibles de ce siège. Ils avaient hâte d'en venir aux mains avec un ennemi qui les frappait depuis si longtemps sans qu'ils pussent sérieusement l'atteindre. Cent cinquante bouches à feu braquées contre Malghera attestaient leurs efforts et annonçaient que la lutte, cette fois, allait s'engager terrible et décisive. Haynau n'était plus là, la Hongrie révoltée réclamait d'autres crimes, mais à la place de ce valet de bourreau qui avait fait violer des femmes et pendre des enfants sur les places publiques de Brescia incendiée, un homme véritablement digne déporter l'épée, celui qui, tout à l'heure, inspectait ses soldats au milieu de la tranchée, le comte Thurn, avait savamment combiné tous les plans de ce siège qui touchait à sa fin.

Le 24 aux premières lueurs du jour les cent cinquante bouches à feu des Autrichiens vomirent à la fois des torrents de fumée et de mitraille sur Malghera. Les assiégés, bien préparés à cette attaque, ripostèrent avec la même énergie. Cent soixante pièces d'artillerie parfaitement servies leur permettaient de soutenir sans inégalité le feu terrible des batteries ennemies. On tira ainsi de part et d'autre toute la journée. Qu'on se représente, si Ton peut, cet émouvant spectacle; jamais pinceau humain ne saura le rendre dans son effrayante vérité. La grande voix de la tempête

mugissant jusque dans les profondeurs inconnues de la mer en furie ne donnerait pas même une idée exacte de l'épouvantable fracas de ce bombardement. Il était tel, qu'au dire d'un officier de l'artillerie autrichienne, on aurait pu croire « que le ciel et la terre allaient se confondre. » Cette canonnade , comme de mémoire d'homme on n'en n'avait pas entendu, se ralentit à l'entrée de la nuit : alors seulement on put juger des ravages opérés dans les deux camps ; ils étaient considérables surtout du côté des Vénitiens qui parvinrent cependant à les réparer assez promptement pour recommencer le lendemain cette lutte avec la même ardeur que la veille. Les assiégeants durant cette seconde journée endommagèrent gravement tous les ouvrages de Malghera, mirent la moitié des pièces hors de service et firent sauter un des dépôts de munitions. Mais constamment soutenue par le sang-froid intrépide de son jeune commandant, la garnison, malgré les quinze mille boulets qu'on avait déjà tirés la veille sur elle, opposait toujours la même résistance. Comme au 4 mai et avec plus d'inquiétude encore sur l'issue de la lutte, la population de Venise occupait toutes les parties de la ville d'où l'on pouvait voir le combat. Nuit et jour ces braves citoyens étaient là priant Dieu pour leurs frères d'armes, et attendant au milieu d'an^goisses inexprimables que leur tour de mourir fût venu. C'était un magnifique spectacle, d'un côté les tranchées autrichiennes se déployant en longs cercles de feu dans la campagne, de l'autre les remparts lézardés de Malghera surmontés de drapeaux tricolores ; percés de balles et de boulets, mais toujours défendus par d'héroïques volontaires. De temps à autre durant l'intervalle qui précédait chaque décharge de l'artillerie ennemie, l'on entendait les cris de vive l'Italie!

poussés par la garnison tout entière. La nuit vint une seconde fois arrêter cette lutte sanglante, et le 26 au matin, c'est-à-dire le troisième jour, le feu recommença des deux côtés avec la même violence. Les Autrichiens étaient loin d'avoir consommé encore les immenses masses de fer apportées par eux pour réduire Malghera. Cette forteresse quoique démantelée et aux trois quarts anéantie tenait toujours. L'effet des canons à la Paixhans était terrible; leurs boulets de quatre-vingts livres pénétraient à chaque coup dans les bâtiments du fort menaçant d'un moment à l'autre de tout faire écrouler. Qu'on joigne à cela une pluie incessante de bombes, de fusées, de grenades semant la mort dans les rangs italiens , et Ton comprendra que quelque héroïque et désespérée que fût la défense, il devenait impossible qu'elle fût couronnée de succès. Le fort Rissardi, entre autres, cet ouvrage de flanc qui protège Malghera avec seize pièces d'artillerie, n'en avait plus que deux en état de servir. Ses remparts abattus et ses bastions démolis indiquant l'énergie de la résistance n'offraient plus à ses défenseurs aucun abri contre le feu autrichien. Il en était de même à Malghera où d'heure en heure le nombre des blessés et des tués augmentait, tandis que les munitions et les moyens de résistance tiraient à leur fin. Le colonel Ulloa, n'écoutant que son grand cœur, aurait voulu à tout prix prolonger la lutte et repousser l'assaut qui devait avoir lieu le lendemain matin, 27. Mais Manin, le général en chef Pepe et le conseil de défense, comprenant l'inutilité d'un pareil sacrifice, décidèrent sagement que Malghera serait évacuée dans la nuit du 26. Sa perte ne compromettait nullement l'existence de la lagune et c'était une grande erreur de croire que la forteresse prise, Venise se rendrait. 11 était bien évi-

dent, ainsi que le fait observer Tordre du jour de Pepe, u que les cent cinquante bouches à feu de l'ennemi auraient fini par triompher de toute résistance et qu'il importait de réserver pour la garde de Venise tant d'intrépides combattants. » La retraite s'effectua donc au milieu de la nuit à l'insu des Autrichiens et dans un ordre parfait. On a dit avec raison que cette savante retraite fit presque autant d'honneur au commandant Ulloa que son admirable défense. Vers dix heures du soir il fit rentrer les avant-postes et diriger les troupes par le canal et le pont des lagunes. Les compagnies de service du fort Manin furent transportées les premières sur des barques qui les conduisirent jusqu'à Venise. Pendant ce temps-là chacune des pièces de batterie de Malghera devait tirer cinq coups par heure pour tromper l'ennemi, car s'il avait pu se douter de ce mouvement, rien ne lui eût été plus facile, en suivant la trace des assiégés, que de pénétrer dans la ville en même temps qu'eux. Un détachement d'artilleurs napolitains placés dans le bastion n° 5 fut chargé de répondre jusqu'au dernier moment au feu des assiégeants. Enfin à minuit, cette retraite périlleuse étant complètement effectuée, le détachement napolitain encloua les pièces, jeta à l'eau toute la poudre qu'il ne put emporter, et sortit du fort avec le brave commandant Ulloa, resté le dernier sur ce monceau de ruines informes qui devaient immortaliser son nom.

Le lendemain matin, les Autrichiens, qui ne s'étaient heureusement pas aperçus du mouvement opéré la veille par les troupes italiennes, n'entendant plus tirer du fort, envoyèrent une patrouille de chasseurs styriens en éclaireurs. Ceux-ci, avec des précautions infinies; s'approchèrent delà lunette n" 13 et finirent

par y pénétrer. A leur grande surprise, ces dix hommes avec leur caporal se trouvèrent tout à coup les seuls maîtres delà forteres«e abandonnée. Ils coururent porter en toute hâte cette bonne nouvelle au quartier général et bientôt après Ton vit flotter sur les deux casernes à moitié détruites de Malghera la bannière aux couleurs jaune et noire de l'empire d'Autriche. Un détachement de troupes du génie alla en toute confiance prendre possession du fort de San- Juliano, qui avait été également évacué. Mais à peine le détachement y fut-il entré qu'une mine placée sous le magasin à poudre éclata, et, lançant en l'air les bâtiments et les soldats, parsema la mer de débris et de cadavres.

L'évacuation de Malghera avait été non-seulement une nécessité de la guerre, mais aussi un acte de prudence et d'humanité de la part de Manin. « Les exigences de l'honneur militaire étant complètement satisfaites, comme l'avait déclaré le dictateur ', par les preuves signalées d'habileté, de courage et de persévérance qu'avait données la garnison de Malghera, il devenait urgent, pour ménager les ressources militaires et financières , de restreindre dans ses limites naturelles la défense de Venise. » C'est ce que fit le gouvernement républicain. Du reste, quand la forteresse de Malghera fut abandonnée, elle n'était déjà plus qu'un amas de décombres labourées en tous sens par le canon. L'ennemi, pendant les trois derniers jours du siège, avait lancé sur elle plus de quarante mille projectiles ', mis cinq cents hommes hors

* Voir aux documents sa décision à ce sujet {Mémoires du général Pepe).

* Consultez Lémasson.

de combat et démonté presque toutes les batteries de la défense. L'armée vénitienne s'était couverte de gloire aux yeux de l'Italie et de l'Europe. Le général en chef des Autrichiens, le comte Thurn, ne put luimême se défendre d'une vive et respectueuse émotion en voyant l'état dans lequel la forteresse avait été laissée par cette poignée d'héroïques volontaires qui, sous la direction du colonel Ulloa , avaient tenu si longtemps son armée en échec. Là le mot célèbre de Napoléon : « Honneur au courage malheureux » se retrouva sur toutes les lèvres , et à l'exception de Haynau peut-être il ne se rencontrerait pas aujourd'hui un seul officier autrichien qui en entendant dire de quelqu'un : Cet homme était des défenseurs de Malgheray ne se découvrît avec admiration. C'est qu'il existe entre les gens de cœur, même lorsqu'ils combattent dans des rangs opposés, un sentiment inné de justice qui les entraîne irrésistiblement à reconnaître et à honorer partout le courage. S'il fallait encore à nos lecteurs un témoignage de plus à l'appui des faits que nous citons, le passage suivant emprunté à la Gazette d'Augsbourg remplirait parfaitement ce but; c'est un témoin oculaire, c'est un écrivain autrichien qui parle : « A onze heures et demie, j'entrais dans le fort de Malghera; sur toute la route à droite et à gauche on suivait la trace des terribles ravages causés par le bombardement. A mesure que j'avançais , la scène devenait de plus en plus horrible. On ne peut se faire une idée de l'état de délabrement auquel le fort a été réduit. Tous les trois ou quatre pas on tombe dans un trou creusé par une bombe. Le sol est semé de mitraille et il n'est pas une seule construction qui ne soit aujourd'hui un monceau de ruines. Nous avons trouvé tous les canons

hors d'état de servir. Il faut rendre honneur à llionneur! La garnison de Maighera s'est vaillamment conduite et tous ici le reconnaissent. Aucwie troupe au monde n'aurait pu prolonger la résistance plus longtemps qu'elle ne fa fait, »

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