NOUVELLES NÉGOCIATIONS ET REPRISE DES HOSTILITÉS
L'occupation de Malghera par les Autrichiens ne compromettait pas l'existence de Venise, mais elle rendait sa position plus grave. Manin, auquel on a si souvent reproché l'abus de sa dictature, ne manquait jamais dans les grandes circonstances de consulter les représentants du peuple. Le 31 mai , il convoqua donc l'assemblée pour lui donner communication de sa correspondance officielle avec les puissances étrangères. Il voulait connaître aussi quelles étaient les intentions de la majorité à cet égard. Manin entendu, la convocation eut pour résultat la décision suivante : a L'assemblée des représentants décrète au nom de Dieu et du peuple : Article V\ Les milices de terre et de mer ont bien mérité de la patrie par leur bravoure ; le peuple a bien mérité de la patrie par ses sacrifices. — Article 2. L'assemblée , se confiant au courage des milices et à la persévérance du peuple, s'en tient à son décret du 2 avril 1 849 , et déclare par conséquent qu'elle persiste à résister à tout prix {resistere ad ogni cosio), — Article 3. Le président de la république est autorisé à continuer les négociations diplomatiques, sous réserve de la ratification de l'assemblée. »
La population de la ville, qui attendait impatiemment aux portes de l'assemblée le résultat de ses déli-
bérations, accueillit avec enthousiasme la lecture de ce décret. Au fond , il y avait une certaine grandeur à prouver ainsi à l'Europe étonnée que la chute de Malghera n'entraînait point celle de Venise. Le peuple amoureux de sa gloire mettait tout son orgueil à ne pas céder. Ce sentiment allait si loin que le 1^' juin, lorsque Manin, accompagné du général Pepe, passa en revue sur la place Saint-Marc la garnison de Malghera, on remarqua que le peuple salua surtout de ses acclamations les plus vives le colonel UUoa qu'il savait avoir été au sein du conseil partisan d'une défense désespérée. Aussi, quand on apprit par la ville que l'assemblée, convoquée extraordinairement pour décider de l'attitude à prendre, avait renouvelé sa réponse du 2 avril : « Resistere ad ogni costo, » ce ne furent partout que cris de joie et applaudissements. A voir et à entendre la population de Venise ce jourlà, on eût dit en vérité qu'on venait de lui annoncer quelque grande victoire; on lui avait tout simplement demandé de nouveaux sacrifices. Telle était la noblesse et la grandeur de cette admirable nation que plus on lui imposait d'épreuves, plus on lui demandait d'abnégation, de courage et de sang, plus elle était disposée à aimer dans Manin l'homme qui la comprenait et la jugeait si bien. Ne sont-ce point là les signes évidents de la virilité d'un peuple et oserait-on, en présence de ces faits, soutenir encore que Venise n'était pas mûre pour la liberté; la liberté, ce bien nécessaire aux âmes d'élite et aux grandes nations, qui n'épouvantera jamais que les gouvernements corrompus et les peuples dégradés.
Le commencement de cette seconde période de la défense de Venise fut marqué par des négociations politiques ; fort importantes en ce qu'elles démon-
trent clairement que la France et TAngleterre, longtemps invoquées par Manin comme médiatrices et arbitres, furent très-désappointées de ne pas voir Venise se soumettre après la bataille de Novare. En effet, une prompte soumission de la part des habitants des lagunes eût épargné aux deux cabinets de Londres et de Paris les hontes du rôle qu'ils jouèrent dans la suite. Quand l'Autriche s'aperçut que la prise de Malghera par ses troupes ne décidait pas plus Venise à se rendre que ne l'avait décidée dans le temps la défaite des Piémontais à Novare, elle rentra dans la voie des négociations, brusquement interrompues parle maréchal Radetzki, le lendemain de sa première attaque contre la forteresse vénitienne.
Le 31 mai, le ministre du commerce de l'empire, M. de Bruck, qui était alors en Italie, craignant que la (Continuation d'une lutte désespérée ne donnât aux Vénitiens les moyens de se mettre en rapport plus intime avec la Hongrie, écrivit à Manin pour lui annoncer qu'il arriverait le lendemain matin à huit heures au quartier général de Mestre, et qu'il avait pleins pouvoirs de son gouvernement pour entrer en négociation. « Quelques jours auparavant on avait reçu à Venise une lettre de Kossuth exhortant les ré-» publicains à tenir bon tant qu'ils le pourraient, et leur promettant de l'argent, deux frégates à vapeur achetées en Angleterre et des forces de terre considérables. » Ce fait, constaté par un écrivain hostile* aux événements révolutionnaires qui se passaient alors en Italie, dut exercer, on le comprend, une certaine influence sur les dispositions de la diplomatie autrichienne. Manin, au contraire, fort de ces
* F.emasson.
nouvelles espérances, envoya à M. de Bruck, en qualité de négociateurs, deux membres de l'assemblée, Calucci et Foscolo^ tous deux hommes sages, habiles et entendant bien les affaires. A leur arrivée à Mestre, ils furent accueillis et traités avec autant de politesse que de distinction par le ministre allemand. Il leur parla, comme toujours, de ses sympathies pour la péninsule, leur fit observer que TAutriche de 1849 n'était plus l'Autriche de M. de Metternich, qu'elle ne lui ressemblait en rien , que nul État au monde ne serait mû désormais par des principes plus libéraux que les siens; qu'enfin une ère nouvelle d'union et de concorde s'ouvrait pour les peuples et les gouvernements de l'Europe, rajeunis au souffle de l'esprit de réforme. Le diplomate de la cour impériale reconnaissait même sincèrement que non-seulement l'Italie avait eu jusqu'à ce jour peu de garanties, mais il avouait que ces quelques garanties n'avaient pas toujours été respectées comme elles auraient dû l'être par les représentants de l'Autriche. Et afin d'éviter toute équivoque à ce sujet dans l'avenir, M. de Bruck insistait auprès des deux délégués vénitiens , pour qu'ils lui exposassent clairement ce que Manin entendait par ces mots : Une existence politique convenoble K Calucci et Foscolo, conformément à leurs instructions, répondirent que ces mots signifiaient : L'indépendance de la ville de Venise avec un rayon territorial assez étendu pour assurer sa vie économique. Le plénipotentiaire autrichien déclara alors aux Vénitiens que sur cette base toute négociation devenait impossible. Il ajouta que le cabinet de Vienne, fermement décidé à reconquérir Venise, n'admettait pas
' Texte de la réponse de Manin à Radetzki.
mèine que Ton pût discuter autre chose que les fondements et articles de la constitution future qu'il promettait d'octroyer. En un mot, M. de Bruck répétait, en termes plus convenables et plus dignes, ce que Radetzki avait, le 4 mai, déclaré en termes hautains et brutaux, c'est-à-dire que l'Autriche n'avait jamais cessé de considérer la Vénétie comme une contrée rebelle, et qu'elle n'avait reconnu en principe la guerre qu'avec le Piémont. Que dans son opinion , les révolutions de Milan et de Venise n'étaient que des accidents politiques momentanés qui devaient disparaître dès que tout serait rentré dans Tordre accoutumé; ceci voulait dire sous le nouveau joug impérial. Voi'à quelles étaient en substance les instructions transmises à M. de Bruck par le cabinet impérial. Il n'avait pas toujours tenu , il est vrai , le même langage, mais nous croyons sincèrement qu'il avait toujours eu au fond la même pensée. Après les révolutions de Paris, de Milan, de Venise et de Vienne, au moment de la réunion du parlement de Francfort, quand l'Autriche, menacée de toutes parts, avait la guerre à l'intérieur, la guerre en Italie et la guerre en Hongrie, quand l'Autriche, disons-nous, avec des linances en mauvais état, en était réduite aux incertitudes et aux expédients du vicariat, un mot, de la France républicaine, un seul mot eût à jamais délivré Venise de l'esclavage autrichien, et le cabinet de Vienne alors se fût estimé très-heureux de souscrire sans condition à l'abandon pur et simple de ses provinces italiennes, qui;, un jour ou l'autre, amèneront sa ruine. Voilà ce que personne ne niera, voilà ce que l'on ne saurait assez redire aux esprits impartiaux. Mais les chances de la guerre avaient tourné, et, quoique le droit sacré de l'Italie à l'indépendance fût
toujours resté le même, l'Autriche, placée dans de meilleures conditions, ne voulait plus abandonner ses prétentions, et elle réclamait des envoyés de Manin l'exécution de la lettre des traités de 1815; traités projetés et conclus, on s'en souvient, sans la participation de Venise et malgré ses énergiques et légales protestations \
Dans cette grave conférence tenue au quartier général de Mestre , M. de Bruck apprit aux députés Calucci et Foscolo qu'il avait été lui-même chargé d'élaborer le projet de la nouvelle constitution que le cabinet impérial voulait accorder au royaume lombardo-vénitien. 11 leur en donna lecture séance tenante. Aux termes de cette constitution, la Lombardie et la Vénétie étaient maintenues comme provinces dépendant de l'Autriche et gouvernées par un lieutenant de l'empereur , exerçant au nom de son maître le pouvoir exécutif conjointement avec un conseil d'État. Un sénat et une chambre des députés auraient exercé le pouvoir législatif , sauf l'administration du département de la guerre et des relations extérieures que l'on se réservait de faire traiter à Vienne dans une diète générale de l'empire , composée des représentants de toutes les provinces. Selon le projet de M. de Bruck , trois conditions d'existence différentes étaient offertes aux Vénitiens. La première consistait à faire partie du royaume lombardo avec Vérone pour capitale. La seconde à constituer un gouvernement à part en conservant les avantages qui en ressortent, et la troisième enfin à devenir, à Tinstar de Trieste, une ville impériale régie par une administration mu-
* Voir à ce sujet le chapitre de notre premier volume , où est développée l'origine de la domination autrichienne en Vénétie.
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nicipale. Toutes ces propositions étaient fort vagues et ne changeaient rien au fond à l'ancienne condition de Venise. M. de Bruck avait beau s'évertuer à affirmer que son projetdonneraitaux Vénitiens une somme suffisante de liberté , il restait seul de son avis et les deux envoyés de la république, ne partageant pas ses convictions , ne purent se mettre d'accord avec lui. Lorsque Manin eut pris connaissance des ouvertures faites au nom de l'Autriche, il déclara ses concessions insuffisantes pour son pays et en les soumettant à l'assemblée vénète il fit ressortir avec vérité et avec évidence l'inadmissibilité de pareilles propositions qui , sous des apparences de libéralisme, ne contenaient en réalité pas une seule amélioration.
De nouvelles conférences furent reprises à Vérone sans plus de succès; car M. de Bruck, mis en demeure par Manin de se prononcer catégoriquement , donna comme ultimatum le texte de la sommation de Radetzki. Puis le plénipotentiaire autrichien, non content de ces dures exigences, réclamait encore une réduction de deux tiers de la valeur nominale du papier-monnaie. En d'autres termes , il imposait à Venise des conditions honteuses, puisque après avoir reconnu lui-même les violations fréquentes commises par l'Autriche sur la constitution de 1815 , il venait en proposer une autre qui offrait encore moins de garantie à la sécurité des populations vénètes. Comme c'était son devoir , l'assemblée passa à l'ordre du jour sur les offres autrichiennes et Manin fut chargé de l'apprendre à M. de Bruck. Il le fit en ces termes : « J'ai communiqué à l'assemblée des représentants le rapport que MM. Calucci et Pasini ^ ont fait au gou-
* Il avait remplacé Foscolo pour les négociations de Vérone.
vernement sur les conférences qui ont eu lieu à Vérone le 21 et le 22 juin dernier, ainsi que la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 23 de Milan. L'assemblée dans sa séance d'hier (30 juin 1849) a rendu au scrutin secret par cent cinq voix sur cent dix-huit votants le décret suivant : « Ence tendu la communication du gouvernement, vu les « actes de la correspondance diplomatique ; considé- « rant que les offres faites par l'Autriche en ce qui « concerne le Lombardo-Vénitien ne garantissent d'une « part ni les droits de la nation ni le respect de sa dic( gnité; que d'autre part elles se réduisent à de sim- « pies promesses dépourvues de toute sûreté et dont (( l'accomplissement dépend uniquement du caprice « de l'Autriche; considérant que les offres qui con- « cernent Venise en particulier ne renferment que des ; « propositions déshonorantes de capitulation; entendu : « la déclaration du gouvernement que les actes diplo- ' (( matiques seront livrés à la publicité par la voix de « la presse, afin que l'Europe soit juge entre l'Au- « triche et Venise; l'assemblée passe à l'ordre du (( jour. » Tout en vous transmettant , conformément aux volontés de la,chambre , la présente communication , je ne puis m'empêcher , ajoutait Manin , d'exprimer le regret que le caractère de vos propositions de paix ait rendu illusoire notre intention sincère de donner la main à un accommodement honorable et satisfaisant pour les deux parties. »
Sur cent dix-huit députés, treize s'étaient déclarés contre la prolongation de la résistance. Le peuple j courroucé s'ameuta contre eux et leur aurait fait un mauvais parti sans l'intervention énergique do Manin. Quelques jours auparavant déjà, à propos d'un accident qui avait amené l'explosion de la fabrique de ;
poudre ; une foule turbulente était venue vociférei des menaces à l'adresse des membres de la commission d'approvisionnement jusque sous le balcon du palais ducal, et Manin indigné leur avait dit : « Croyezvous, Vénitiens, que cette conduite soit digne de vous? Non, car vous n'êtes pas le peuple, vous n'en êtes que le rebut; jamais je ne modèlerai mes actes sur les caprices d'un amas de perturbateurs. Je me dirigerai uniquement d'après le vote des représentants du vrai peuple de Venise, mais à vous, je dirai toujours la vérité , même lorsque vos fusils ou vos poignards seraient dirigés contre moi; et maintenant que vous êtes avertis, faites en sorte de vous retirer tous (adesso andate via tutti), » Ce jour-là encore la foule s'était dispersée confuse et obéissante à la voix de son dictateur irrité. Qu'y avait-il donc dans cet homme qui commandât ainsi partout autour de lui le respect et qui fît de chacune de ses paroles un mot d'ordre aveuglément suivi? Qu'y avait-il pour transformer comme par enchantement la population la plus raisonneuse, la plus spirituelle et la plus indisciplinée de l'Europe en une population soumise, résignée et avide de sacrifices? Ce qu'il y avait dans Manin, ce qui relevait si haut dans l'opinion de ses concitoyens, nous allons le dire. C'étaient deux qualités méprisées aujourd'hui par nos roués politiques , ces petits hommes que la victoire a toujours pour courtisans et l'infortune pour insulteurs : pauvre espèce destinée à vivre d'aumône et de mépris, sans pouvoir même jamais gravir jusqu'à l'estime du maître ! Il y avait dans Manin le patriotisme éclairé qui se dévoue et la probité politique qui se respecte et ne transige à aucun prix. Avec ces deux qualités-là , Manin pouvait-il livrer Venise, dont l'indépendance lui avait coûté tant II 14
d'efforts, aux vagues promesses d'une constitution dérisoire. D'accord avec l'assemblée des représentants de son pays, Manin, qui aurait certainement souscrit alors à une paix honorable, crut qu'il importait à la dignité nationale de faire en sorte que le décret du 2 avril 1 849 (Resistere ad ogni costo) devînt pour Venise et pour l'Autriche une vérité. C'est dans ce but seulement que Manin consentit à accepter l'adjonction à son gouvernement d'une commission militaire. Quand il n'y avait plus que cette chance de sauver le pays et que la voix populaire sollicitait un changement dans l'administration de la guerre , à peu près comme un malade se retourne dans son lit avec l'espoir d'alléger ses souffrances, Manin eût été coupable de s'opposer à ce changement. S'il avait été un général et qu'il eût pu diriger lui-même la défense de Venise; s'il s'était cru en état de dire : « Laissez-moi faire seul, je vous sauverai, » il n'aurait peut-être pas accepté une commission qui allait rendre son gouvernement collectif, mais il ne pouvait refuser l'essai d'un remède qu'on supposait infaillible tant qu'il n'en connaissait pas de meilleur. Manin, loin de voir avec ombrage, comme on l'a prétendu, un pouvoir nouveau créé par l'assemblée à côté du sien , l'aida de toute son influence et appela le général Pepe à présider cette commission militaire; choix que l'Assemblée à son tour devait ratifier plus tard. Cavedalis et Graziani, on ne sait pourquoi, avaient perdu beaucoup de leur popularité. Tous deux pourtant s'étaient acquis de justes titres à la reconnaissance publique par les services qu'ils avaient rendus à Venise depuis leur entrée au pouvoir. Cavedalis surtout, auquel on avait dû faire violence pour l'amener aux affaires, ne dut pas regretter la faveur populaire ^ il ne l'avait jamais esti-
mée bien haut et il avait dit, on ne l'a peut-être pas oublié, au sein de l'assemblée : (( Je cesserai bientôt de vous plaire, je suis un homme de la vieille école, sévère et inflexible. Si vous persistez à vouloir de moi, vous vous en repentirez. » Sa prédiction s'accomplissait; mais Manin, sentant combien la perte d'un tel homme serait préjudiciable aux intérêts de Venise , le décida à garder le portefeuille de la guerre. L'illustre dictateur lui-même avait hésité un moment, dit-on, s'il ne reprendrait pas le chemin de sa modeste retraite de San Paternian^ mais au milieu des périlleuses circonstances où se trouvait le pays, Manin ne s'appartenait pas, il se devait tout entier à Venise, et il était d'avance condamné à tout subir, même l'injustice des masses envers ses amis , plutôt que de lui refuser son concours. C'est grâce à cet invincible dévouement, c'est à force de prudence et de modération, que Manin parvint à éviter alors de graves conflits de pouvoir. S'il eût été comme tant d'autres, un ambitieux vulgaire, jaloux de prouver sa puissance à des adversaires politiques, d'un mot il aurait pu soulever le peuple contre l'Assemblée, il lui sufîisait pour cela de déclarer qu'il se séparait d'elle et à l'instant même elle eût été renversée. Mais Manin, patriote austère, calculait avant toute chose l'intérêt de Venise : sa réputation personnelle, sa gloire ne lui paraissaient que des objets sans valeur et indignes d'être mis en balance avec la cause sacrée de l'indépendance italienne. Du reste, la nouvelle commission militaire se composait d'hommes jeunes, intrépides et d'une intelligence éprouvée. Le premier était Ulloa, nommé général en récompense de sa belle conduite à Malghera. Il n'y avait pas dans l'armée des lagunes et peut-être dans toute l'armée d'Italie un seul ofîicier
aussi capable que ce jeune et brillant Napolitain, qui avait frappé d'admiration ses ennemis eux-mêmes, les plus illustres et les plus habiles généraux de l'Autriche. Ulloa, dont le nom restera à jamais attaché àThistoire de la république de Venise, était de cette rac^ primitive, forte et généreuse qui produit les grands capitaines. Instruit, laborieux, infatigable, il unissait à l'ardeur qui électrise les soldats, la patience, le sang-froid et îe coup d'œil militaire qui font gagner des batailles. Il alliait enfin l'énergie de la jeunesse à la maturité d'esprit d'un vieux tacticien. Sirtori, lieutenant-colonel, et Baldisserotto furent adjoints au général Ulloa comme membres de la commission militaire à pleins pouvoirs. L'un de ces deux hommes , Sirtori , avait déposé l'habit religieux pour revêtir Tuniforme du soldat. D'une bravoure et d'une audace extraordinaires, il s'était plusieurs fois signalé durant la guerre par des actions d'éclat. Esprit ardent , cœur intrépide, il parlait à l'imagination de la foule, qui voyait en lui moins un officier qu'un de ces pieux défenseurs ressuscites du moyen âge, la croix d'une main et l'épée de l'autre, pour combattre les infidèles et s'opposer à l'invasion des barbares. Baldisserotto , officier de marine distingué , apportait aussi à la commission le concours de ses lumières. Il avait le caractère calme et réfléchi des gens de sa profession. Son jugement, dégagé de toute influence passionnée, son aptitude organisatrice , sa science militaire en faisaient un homme éminemment propre à la défense d'une ville assiégée. Au résumé, cette commission militaire n'eut qu'un tort, celui d'arriver trop tard. A peine entrée en fonctions, elle plaça à la tête de la flotte vénitienne, un jeune marin, Bucchia, réputé pour un homme d'un grand mérite. Tous ensemble, aidés du
ministre de la guerre, Cavedalis, ils se mirent courageusement à l'œuvre. En épurant les cadres de l'armée, ils rendirent la discipline plus sévère, sans épargner les officiers plus que les soldats. Un certain nombre de destitutions furent prononcées et un conseil de guerre fut établi. Enfin, en très-peu de temps, la commission militaire avait imprimé à la défense un caractère sérieux d'ordre et de régularité jusquelà inconnu. Le peuple et l'armée applaudirent aux prompts résultats qu'elle obtint par cette bonne direction, et citoyens et soldats s'empressèrent à l'envi de la seconder dans ses louables efforts. Si quelques mécontents essayèrent de murmurer, leurs plaintes furent aussitôt étouffées par les marques de la satisfaction et de la confiance générales. Ulloa était l'âme de cette commission; lui-même procéda avec une scrupuleuse sévérité à la visite et à l'armement de chaque fort ; puis il appela pour les commander des hommes dont il était sûr et auxquels il reconnaissait une capacité incontestable. Ulloa porta surtout les ressources de sa science militaire dans l'organisation des batteries du pont et du fort San Secondo, devenu depuis la perte de Malghera, le point le plus exposé et par conséquent le plus important de toute la défense des lagunes.
Le lendemain de l'évacuation de Malghera, la garnison italienne avait pris la précaution de faire sauter derrière elle dix-neuf arches du pont qui relie cette forteresse à la ville afin d'empêcher l'ennemi d'y pénétrer à son tour. Il était temps ; à peine l'explosion eut-elle éclaté, que les Autrichiens accouraient déjà, croyant entrer d'assaut dans Venise en passant sur le corps de ses derniers défenseurs. Le pont des lagunes, construit par les ingénieurs italiens pour le service
du chemin de fer de Milan, est une des merveilles architecturales de l'Europe. Ce travail, digne des Romains, qui étonne par sa grandeur, son élégance et sa solidité, se compose de deux cent vingt-deux arches; il a trois mille six cents mètres de long sur neuf de large, sa hauteur est de quatre mètres audessus des eaux de la lagune. Cinq squares ou places distinctes le divisent en six parties égales de six cents mètres chacune. Le square du milieu a cent trente-six mètres de long sur trente-six de large. C'est là, sur ce vaste emplacement; que les Vénitiens dressèrent la grande batterie Saint-Antonio opposée à une batterie de mortiers que, dès le 29, l'artillerie autrichienne avait mise en activité à la tête de la première coupure du pont pour combattre les feux de la défense. A cinq cents mètres environ derrière la batterie Saint- Antonio, sur la seconde place, une autre batterie, dite Rossarol, du nom de son brave commandant, protégeait Venise ; et enfin à l'extrémité du pont s'élevait la batterie Pie IX, reliée avec celle de Saint- Antonio par un chemin couvert. Le fort San Seconde, petit îlot situé un peu au-dessous de la batterie Rossarol, était entouré d'une muraille crénelée garnie de quatorze canons et de six mortiers. A l'intérieur, un blockhaus recouvert de six pouces de terre et un magasin à poudre à l'épreuve de la bombe, permettaient d'appuyer avec vigueur le feu des trois batteries du pont dirigé contre l'armée assiégeante. A droite de San Secondo, une douzaine de petits bâtiments de guerre très-bien montés et un grand nombre de pirogues se tenaient échelonnés autour du pont prêts à repousser une tentative trop hardie de la part de Tennemi. Tous les ouvrages de la défense vénitienne avaient été construits en vue de résister au feu d'artil-
lerie le plus violent; ni le temps, ni l'argent, ni les soins ne furent épargnés par la commission militaire pour garantir la ville contre les effets désastreux d'un long siège.
De leur côté , les Autrichiens n'étaient pas restés dans l'inaction. Ils élevèrent des traverses sur la partie du pont qu'ils occupaient, et, malgré le feu continuel de la grande place, ceux de San Secondo et des bâtiments vénitiens, le 13 juin, c'est-à-dire dix-sept jours après la prise de Malghera, ils avaient achevé huit batteries, ce qui, avec leurs mortiers, formait trente et une bouches à feu. A partir de ce moment, les trois batteries autrichiennes dressées en étagère l'une au-dessus de l'autre, à San Juliano , commencèrent à lancer des bombes sur la ville, tandis que les autres batteries de la tête du pont, de Campaltone et de Bottenigo tiraient contre la grande place, le fort San Secondo et contre les barques échelonnées audessous de la batterie Rossarol. Peu de projectiles atteignirent Venise, la plupart des bombes ne pouvant franchir la distance de trois mille cinq cents mètres, éclataient en l'air avant d'y arriver. Quelques-unes toutefois vinrent tomber sur les premières maisons du quartier del Canareggio et sur l'hôpital militaire de San Chiara qu'il fallut même à cause de cela abandonner. Le drapeau noir qui flottait sur ses murs sel*vait de point de mire aux autrichiens. La canonnade , entretenue de part et d'autre avec beaucoup d'ardeur, produisit d'abord peu d'effet. Les batteries des assiégeants et celles des assiégés étaient placées à des distances énormes les unes des autres, et, malgré la précision du tir, elles atteignaient difficilement le but. Les Autrichiens changèrent alors de tactique, ils cessèrent de bombarder la ville et dirigèrent tous leurs feux con-
tre la batterie vénitienne de la grande place qui eut fort à en souffrir. Chaque nuit cependant le mal était réparé avec une promptitude inconcevable, et, en dépitdes dégâts delà veille, le lendemain, aux premières lueurs du jour, la canonnade recommençait. Les barques, envoyées régulièrement de Venise avec des munitions et des vivres pour les combattants, trouvaient un abri sûr et commode sous les arches du pont ; quelques-unes de ces barques servirent même d'ambulance aux blessés. L'élite des défenseurs de Malghera, Cosenz, Mezzakapo, Rossarol, Sirtori, Virgilio, Martini étaient là toujours intrépides, déployant une activité extraordinaire et courant de préférence là où il y avait un danger à affronter, un ennemi à vaincre. Plus la mort faisait de vide dans leurs rangs, plus on les voyait hardis à la braver, s'empresser d'exécuter sous le feu autrichien les ordres de leur digne commandant, le général Ulloa. Les limites étroites de notre sujet ne nous permettent malheureusement pas de raconter ici les hauts faits de ces jeunes et vaillants officiers, l'honneur et l'espoir de l'Italie. Quelques-uns, hélas! devaient bientôt succomber dans cette lutte inégale qu'ils soutenaient avec tant d'abnégation et de courage; mais, morts ou vivants, leurs noms resteront à jamais gravés dans le cœur du peuple de Venise qui n'oubliera pas, lui, ce qu'il doit à leur mémoire. La reconnaissance est un legs que les grandes nations accueillent toujours volontiers, parce qu'elles y trouvent un sujet de légitime orgueil en même temps qu'un salutaire exemple offert par les générations du passé à celles de l'avenir. Sous ce rapport, il n'y a peut-être pas un peuple qui ait autant conservé le culte des belles actions que le peuple de Venise. Voyez à chaque pas, l'histoire de ses quatorze cents ans d'indépen-
dance et de gloire n'esl-elle pas magnifiquement écrite sur toutes les murailles de ses palais et de ses monuments? histoire palpitante encore d'intérêt et de vérité, histoire signée de la main de Paul Véronèse, de Vasari, de Giorgone, du Tintoret et du Titien, tous enfants de la vieille Venise, nobles artistes, rois de la pensée qui primaient déjà les rois de la force de toute la supériorité de leur génie créateur î Aujourd'hui encore, grâce à ces traductions éloquentes des souvenirs populaires par de sublimes pinceaux , il n'est pas un pêcheur des lagunes , pas un pauvre manœuvre, pas un gondolier qui ne connaisse l'histoire de son pays, et qui, le soir, au retour de son travail, ne charme quelquefois le repos du foyer domestique, en racontant les longs voyages et les conquêtes navales des républicains de Venise ancienne. Qu'est-ce donc que ces récits simples et pieux, répétés d'âge en âge par les fils d'un même peuple? qu'est-ce donc dans cet étroit horizon de l'Adriatique, que cette fidélité touchante aux vieux souvenirs, que cette perpétuelle tradition des faits , sinon l'histoire de la reconnaissance qu'inspire à un peuple la conduite glorieuse de ses ancêtres. Oui, nous en avons la ferme conviction, en dépit des armées de l'Autriche, la Venise du xix^ siècle, la Venise républicaine de Manin consacrera aux Cavedalis, aux Cosenz, aux Rossarol, aux Stiéglitz, aux Sirtori, aux Ulloa, à ces intrépides et derniers défenseurs de ses libertés, le même culte qu'elle a voué aux héros qui l'ont déjà immortalisée dans les siècles passés; car la puissante cité, favorisée de Dieu, chantée par les poètes, Venise autrefois la souveraine des mers, fut encore dans les mémorables années \ 848 et 1 849 la première et la dernière ville levée en faveur de
l'indépendance italienne : Venise n'a donc pas dégénéré. Non, ses sentiments patriotiques, sa patience, son héroïsme, sa modération, son courage, toutes les anciennes vertus qui firent en d'autres temps sa splendeur ont renouvelé de nos jours sa considération et sa gloire. Elle a triomphé de l'indifférence politique, et tous les esprits impartiaux, tous les juges les plus sévères, tous les partis, toutes les opinions, tous les peuples, se sont rencontrés pour rendre justice au caractère honorable de la révolution et de la république vénètes; assurément c'est tout ce que l'on peut dire de plus concluant en sa faveur. Un seul homme, le comte de Ficquelmont, a cru devoir, dans un livre d'une médiocrité désespérante S prodiguer l'injure aux peuples que son administration n'avait su ni contenir ni satisfaire. Ce diplomate, ancien président du conseil et ministre des affaires étrangères d'Autriche, oubliant tous les égards qu'il devait à une grande infortune politique, oubliant même des services personnels, n'a pas craint de parler de Manin comme d'un homme qui avait séduit, corrompu et entraîné les masses pour servir son ambition particulière, en se lançant, tête baissée, dans tous les hasards d'une destinée aventureuse. Le comte de Ficquelmont a-t-il si peu de mémoire qu'il ne se souvienne déjà plus des égards que les Italiens vainqueurs témoignèrent aux Autrichiens vaincus après les journées de mars 1848? Enfin, ce haut personnage croit-il avoir le droit d'acquitter par la calomnie une dette de cœur contractée^ envers l'homme qui a protégé sa famille au moment des dangers.
* Lord Palmerston, V Angleterre et le continent.
* Quelques jours après la révolution, la comtesse de Ficquelmont écrivait à Manin : « Signor Présidente, mi ricorderô di Lei con riconoscenza. »