DERNIER RÔLE DE LA FRANCE ET DE L* ANGLETERRE
La publication des actes diplomatiques ordonnée par l'assemblée vénète, dans sa séance du 30 juin 1849, avait produit un grand effet dans le monde politique, mais elle ne pouvait amener aucun résultat. Cette façon insolite de prendre l'Europe à témoin et de la faire juge entre la conduite de Manin et celle de l'Autriche , pour être en dehors des coutumes et du protocole des chancelleries, n'en était pas moins pleine de sens , d'audace et de grandeur. Les documents authentiques sous les yeux , chaque gouvernement , chaque peuple était à même de constater comment et jusqu'à quel point la pauvre Venise avait été abandonnée par les puissances mêmes qui, invoquées par elle à l'heure du péril , auraient dû lui servir d'appui. Il importait dans ce duel à mort entre une nation libre , défendant son territoire et ses droits légitimes d'existence , et une armée étrangère venue là pour occuper et conquérir l'Italie à tout prix, il importait que les conditions du combat et l'attitude des témoins fussent connues de toute l'Europe. La conscience, l'équité , l'humanité le voulaient ainsi. Manin , dont la conduite politique depuis son arrivée aux affaires n'avait eu d'autre but que le maintien énergique de l'indépendance, s'était hâté de faire exécuter les ordres de l'assemblée. Il n'ignorait cepen-
dant pas qu'en livrant à la publicité sa correspondance et celle des ministres de la France et de l'Angleterre, l'assemblée attirait sur son pays la colère de ces deux gouvernements; mais qu'avait-il désormais à gagner au silence? Rien. Aucune de ses paroles, aucun de ses actes n'étaient de ceux qu'on a besoin de cacher, et l'opinion justement inquiète réclamait depuis longtemps la vérité sur les rapports et les négociations du président de la république de Venise avec les cabinets de Paris et de Londres. Cette satisfaction fut donnée; les pièces diplomatiques suivantes en étaient les gages. Voici d'abord la dépêche adressée par Manin (4 avril 1849) aux ministres des affaires étrangères de la reine de la Grande-Bretagne et de la république française :
« Monsieur , c'est au nom de l'humanité et de la justice , c'est au nom de la légitimité et de la liberté que le peuple de Venise implore les effets aussi prompts que possible de cette médiation bienfaisante que lui font espérer depuis quelques mois les gouvernements des plus puissantes et des plus libres nations de l'Europe. Nous allons rappeler des faits bien connus; mais le malheur nous y force, et le malheur, dignement supporté , quand même il serait dénué de tout autre droit , est à lui seul un titre auprès des cœurs généreux. Les droits du peuple vénitien sont, comme chacun sait, des plus anciens et des plus légitimes. Venise, sortie de ses lagunes, comme une création du libre arbitre et de la persévérance humaine , comme une protestation violente contre la violence étrangère, fit de son histoire une conséquence immédiate de son origine. Tout en gardant son indépendance et son originalité, Venise noua d'honorables rapports avec les peuples les plus redoutés de la terre
et rendit quelques services à la civilisation par ses arts , à l'humanité par son commerce , à la charité par ses armes. Les moyens spontanés par lesquels elle acquit et garda ses domaines ; la façon dont elle perdit et ses domaines et son existence politique concourent à témoigner de ses droits. Tout en lui promettant une liberté plus vraie que celle qui lui était connue , on la livra à une puissance qui n'avait pas même alors sur elle le droit du plus fort. La sainte alliance , dont le rôle était de faire respecter tous les droits qu'on disait violés par la révolution et la guerre , la sainte alliance ne songea pas à Venise. L'Autriche , dont les proclamations animaient les Italiens à la guerre contre la France en leur donnant l'espoir de recouvrer leur vie nationale et l'héritage de leurs souvenirs, l'Autriche n'a pas tenu ses promesses. L'Angleterre et la France , qui ont reconnu la légitimité du mouvement sicilien , ne pouvaient sans doute refuser leur appui à notre délivrance dont la légitimité repose sur des fondements plus sacrés. Venise en joignant ses forces au moment de la lutte aux forces des autres États d'Italie n'en garde pas moins la propriété de ses titres et le caractère particulier qu'elle montre jusque dans les efforts actuels de sa résistance. Nous ne rappellerons pas les promesses qui ont retenti en Europe , ni ces paroles solennelles où la pacification de la péninsule était inséparablement liée à l'idée d'affranchissement, ni les témoignages de sympathie qu'obtint alors Venise, et qui dans sa situation présente deviennent autant de promesses pour son avenir.
« Si d'autres Etats italiens ont naguère rejeté le secours de la France, Venise en revanche a été accusée du contraire. Les journaux du temps en font foi, et si quelqu'un en son nom a jamais osé s'associer à un
refus non moins imprudent qu'ingrat, aucun des actes officiels du gouvernement ne saurait être cité qui ne prouvât notre gratitude et notre confiance. C'est ainsi que dès le commencement de la révolution, nous adressâmes au gouvernement de Sa Majesté britannique des paroles dont la signification n'était pas douteuse. Mais quand nous aurions sous ce rapport des torts que nous n'avons pas, ce serait offenser des gouvernements tels que ceux des puissances médiatrices que de penser qu'ils s'abaisseraient à saisir d'aussi minces prétextes pour nous abandonner dans notre détresse. En nous séparant un instant de notre peuple et en assumant l'orgueil de mérites qui ne nous sont pas personnels , nous pouvons affirmer que le titre principal de Venise à l'appui des puissances n'est pas autant dans ce qu'on lui a fait ou ce qu'on lui a promis, que dans sa propre souffrance et la manière dont elle sait l'endurer. L'histoire des révolutions ne présente pas beaucoup d'exemples d'un amour de l'indépendance allié à un tel esprit de sacrifices. Point de factions, point de tumulte, point d'ostentation, point de haine. La liberté nouvelle n'éteint pas l'ancienne piété. Les habitudes d'une vie par trop pacifique font place à de rudes exercices, à des privations journalières que tout le monde supporte avec dévouement. La durée de la résistance est elle-même un titre puisqu'elle démontre que ce n'est pas une ivresse turbulente qui la guide, mais une volonté réfléchie. Tout en vous recommandant l'Italie tout entière dont les intérêts sont solidaires et dont la pacification, c'est-à-dire l'affranchissement, est devenue la condition indispensable de la paix européenne,' nous devons vous supplier de prendre immédiatement en considération notre état, qui faute de
ressources pécuniaires ne saurait prolonger son existence sans donner gain de cause à notre ennemi. Les délais de l'Autriche sont calculés; elle veut que la diplomatie de deux grandes puissances soit sa dupe en paraissant sa complice. Ce que Venise sollicite , c'est que le joug de la cour de Vienne ne pèse pas désormais sur elle; c'est, non pas qu'on lui rende ce que Campo-Formio lui a ôté , mais son nom du moins et ce qui est strictement nécessaire à son existence politique. Venise se place sous le patronage associé de l'Angleterre et de la France et leur abandonne le choix des moyens. La diplomatie dans ces négociations a beau jeu, puisque notre délivrance n'est pas une révolution, mais bien la reprise de nos droits historiques. Au fait, Venise affranchie ne saurait donner de l'ombrage; Venise autrichienne serait une honte pour le présent et un embarras pour l'avenir »
A cette demande officielle, lord Palmerston avait fait la réponse qu'on va lire; nous en avons parlé précédemment déjà, et nous la livrons ici au jugement de l'opinion publique:
(c Monsieur, j'ai l'honneur devons accuser réception de votre lettre du 4 et de vous donner en réponse l'assurance que le gouvernement de Sa Majesté a vu avec un grand intérêt, non-seulement les immenses sacrifices que le peuple de Venise a faits depuis un an pour soutenir la cause qu'il a embrassée , mais encore le bon ordre maintenu dans la ville pendant toute cette période. Quant à ce qui concerne le vœu exprimé par vos concitoyens que Venise cesse d'appartenir à l'Autriche, le gouvernement de Sa Majesté peut vous dire seulement que le traité de Vienne, dans lequel la Grande-Bretagne est intervenue comme partie contractante, désigne Venise comme faisant partie de
l'empire d'Autriche , et que les points proposés en août dernier au gouvernement impérial par les gouvernements anglais et français, comme bases des négociations, n'avaient pas pour but d'altérer sous ce rapport le traité de Vienne. Un changement quelconque dans la position politique de Venise ne peut s'opérer qu'avec l'assentiment et le concours du gouvernement impérial, et ce gouvernement a déjà annoncé son intention à cet égard. En conséquence le gouvernement de Sa Majesté britannique ne peut que réitérer sérieusement l'avis qu'il a communiqué il y a peu de temps à son consul général à Venise pour être transmis à votre gouvernement, à savoir que les Vénitiens ne tardent pas à entrer en négociations amiables avec les autorités autrichiennes. Ce procédé est le moyen le plus propre à rétablir sans collision dans la ville de Venise l'autorité de l'empereur. »
Que cette dépêche du moins, pour être utile à quelque chose , serve de leçons aux peuples de l'Europe qui avaient follement compté sur le dévouement de lord Palmerston aux idées de progrès, d'affranchissement et de liberté. Que les hommes politiques, qui ont cru voir dans ce ministre un démocrate exalté, un esprit révolutionnaire et dangereux, se rassurent et rendent mieux justice à ce ferme défenseur des principes absolutistes. Son ardeur ne l'entraînera jamais à déchirer les traités de 1815. Lord Palmerston, s'il remonte au pouvoir d'où il vient de descendre, pourra continuer à afficher comme autrefois des idées de progrès et d'émancipation. L'abandon de la Sicile et celui de Venise surtout répondront de la loyauté de ses intentions. Certes si l'égoïsme habituel du gouvernement anglais, égoïsme parfois brutal et éhonté, a jamais éclaté quelque part, c'est bien dans cette ré-
ponse sèche et dure de lord Palmerston à la prière de Manin. Quand à plusieurs années de distance on compare avec sang-froid ces deux documents, qu'on lit dans l'un la revendication audacieuse d'une criminelle complicité avec les hommes qui, au traité de Vienne, se sont, d'un trait de plume, arrogé le droit de supprimer des nationalités plus anciennes et plus légitimes qu'aucune des leurs; quand, en opposition à cela, on lit l'exposé logique du président de la République de Venise plaidant sans haine et sans colère la cause de sa patrie aux abois, ce contraste allume au fond du cœur une chaleureuse sympathie pour l'opprimé et une implacable aversion pour l'oppresseur.
Le ministre de la république française, M. Drouyn de Lhuys, esprit distingué, parfois même généreux, homme politique instruit, mais timide et constamment dominé par la crainte des excès révolutionnaires, répondait en ces termes au président de la république de Venise: « Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 4 de ce mois. Les nobles sentiments qui y sont exprimés avec tant d'élévation et de dignité m'ont profondément touché. Personne plus que nous ne rend justice au courage, à la modération , à l'abnégation de tout intérêt personnel que le peuple vénitien a apportés dans la défense de son indépendance. Si la liberté italienne eût été partout défendue ainsi, elle n'aurait pas succombé, ou du moins, en recourant à temps et après une honorable résistance à la négociation, elle eût obtenu des conditions qui lui eussent assuré une partie des bénéfices de la victoire. 11 en a été autrement. Des fautes irréparables ont été commises, et les Vénitiens, qui n'ont pas à se les re|iroclicr, doivent au- II 15
jonrd'hui par la force des choses en supporter les conséquences. Quelque illusion que puisse vous donner un généreux patriotisme, vous êtes trop éclairé, Monsieur, pour ne pas comprendre qu'après les événements accomplis, le cabinet de Vienne ne saurait être amené à vous accorder une existence complètement séparée qu'il vous refusait à l'époque même où il consentait à l'accorder aux Lombards. Pour l'y déterminer, il faudrait ou des événements au-dessus de toute prévoyance humaine , ou une guerre générale qui serait pour l'Europe, dans les conjonctures actuelles, une si terrible calamité que vous-même, Monsieur, vous pouvez à peine la désirer, votre haute raison ne vous permettant sans doute pas d'attendre pour votre patrie des avantages incertains ou hypothétiques, au prix d'une catastrophe universelle dans laquelle Venise elle-même se trouverait peut-être engloutie. Je vous en conjure donc, Monsieur, n'essayez pas plus longtemps de vous dissimuler les nécessités de la situation; usez, pour ouvrir les yeux de vos compatriotes, de Tautorité que vous ont justement acquise vos talents et vos services, et sans perdre davantage un temps précieux, mettez à profit l'ensemble des circonstances qui aujourd'hui encore peut disposer l'Autriche à traiter Venise avec plus de ménagements ou même à lui faire, sous une forme quelconque, des concessions importantes. Je n'ai pas besoin de vous dire que, si vous entrez dans cette voie, la France fera tout ce qui dépendra d'elle pour vous la faciliter. Vous saurez déjà, lorsque cette lettre vous parviendra, que tels sont aussi les sentiments et les dispositions du cabinet de Londres. «
Au fond, que renfermait cette dépêche écrite avec une grande courtoisie de forme et un accent d'honnête
conviclion? Elle ne renfermait rien de plus que la réponse de lord Pamerston. Il était même facile pour les hommes habitués au langage diplomatique de reconnaître que les instructions de M. Drouyn de Lhuys à son agent à Venise avaient été soumises préalablement à l'ambassade anglaise à Paris. LordNormanby, fidèle exécuteur d'une haute volonté, ne cachait nullement les préférences de son gouvernement pour l'Autriche. La seule différence qui existât entre les deux réponses adressées au président de la république venète , toutes deux objectant les traités de 1815, c'était que l'une, celle du ministre français, inspiré d'un sentiment plus délicat des convenances politiques, trahissait une sympathie personnelle pour le caractère de ce peuple qui , retranché dans ses îles de la mer Adriatique, soutenait seul et le dernier la guerre de l'affranchissement italien; tandis que le ministre de la Grande-Bretagne, ne voyant dans la lutte des Vénitiens qu'un fait contraire aux traités de Vienne, la condamnait brutalement au nom de la Sainte-Alliance. Il plaisait alors au gouvernement anglais d'en réclamer la solidarité.
En ordonnant, le 30 juin 1849, la publication de ces documents relatifs à l'intervention anglo-française, le but de l'assemblée venète n'était pas douteux : elle voulait d'abord montrer au peuple des lagunes qu'il nQ devait mettre son espoir de salut que dans l'ënergie et la durée de sa résistance; elle comptait aussi par là réveiller chez les peuples étrangers un sentiment de fraternité généreuse qui forçât les gouvernements à agir dans ce sens, ou du moins à se montrer plus compatissants pour le sort de la république venète. Si l'effet de cette publication n'obtint pas tuus les résultats espérés, il eut cependant l'avantage réel
de redoubler en Europe, principalement en France et en Angleterre, les vives sympathies que Manin et les Vénitiens s'étaient déjà acquises. Toujours plus généreux que leurs gouvernements, les peuples s'attendrissaient sur la situation désespérée de cette poignée de braves, qui, depuis dix-huit mois, sans commettre une faute, sans tolérer un seul désordre, luttaient avec leurs propres forces contre une armée de quarante mille hommes, commandée par les plus habiles généraux de l'Autriche. Malheureusement, dans cette circonstance, les actes ne répondirent pas aux sentiments, et les cabinets de Londres et de Paris, tout en affectant de partager très-vivement l'admiration universelle en faveur de Venise l'abandonnèrent lâchement aux soldats de Radetzki. La crainte, habilement exploitée par le parti rétrograde, de faire naître une conflagration européenne, servit de prétexte, non d'excuse aux gouvernements de France et d'Angleterre pour ne pas secourir Venise. Lord Palmerston invoquait tout simplement les traités de 1815 qui, disait-il, lui liaient les mains, son gouvernement ayant été une des parties contractantes. Sous un régime républicain, après la déclaration contenue dans le manifeste de Lamartine, M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, n'osait pas opposer hautement-à la demande de Manin la lettre d'un traité si publiquement renié par la France; mais son imagination frappée ne lui laissait voir, en dehors des décisions de la Sainte-Alliance , que calamités, abîmes et catastrophes. Ce politique habile, apte à rendre, en temps de paix, d'utiles services au pays, n'était nullement l'homme convenable pour ces temps de crises et d'effervescence. Prenant au sérieux les déclamations sonores, les théories vides et les menaces haineuses
de quelques démagogues en démence, il faisait à ces éaergiimènes l'honneur de les croire dangereux tandis qu'ils n*étaient que bouffons. 11 voyait déjà en eux des maîtres violemment imposés à la France , si la France, pour les éviter, ne se jetait pas en toute bâte dans les voies de l'absolutisme : 93 et ses horreurs lui revenaient souvent à l'esprit comme le fantôme redoutable d'un mauvais rêve. Abandonner les intérêts de rilalie pour défendre ceux de la Russie et de l'Autriche, c'était, aux yeux de ces politiques imprévoyants, une manière habile de fermer l'ère jusquelà ouverte des révolutions. Pauvres esprits, comme si le mot révolution ne pouvait être que le synonyme de désordre et de crime et n'était pas plus souvent, au contraire, synonyme de réforme, de progrès et de civilisation. A Venise, par exemple, où le peuple, se prononçant avec maturité sur ses nouvelles destinées, n'avait accompli sa révolution que pour reconquérir des droits imprescriptibles et une forme de gouvernement qui avait, pendant quatorze siècles, fait l'admiration du monde entier, à Venise donc, le mot révolution a-t-il signifié folie ou raison? La peur, ce conseiller dangereux, dirigea mal le ministre de la république française. M. Drouyn de Lhuys, en désertant la cause de l'indépendance vénitienne, malgré la sympathie qu'elle lui inspirait, perdit l'immortel honneur d'attacher son nom à la délivrance d'un grand peuple, et du même coup il enleva à son pays la gloire d'un rôle digne des plus nobles ambitions. Ce n'était pas ainsi qu'autrefois Sully, Richelieu, Colbert et Turgot, entendaient tenir le drapeau de la monarchie française^ comprenaient ses intérêts, sa véritable grandeur. Partout oiî il y avait de belles choses à faire, une occasion d'illustrer le pays, d'augmenter sa consi-
dération ou sa puissance au dedans comme au dehors, on voyait ces hommes d'État accourir et prêter à la bonne cause leur énergique appui. Ainsi, aujourd'hui encore, nous nous souvenons d'eux, nous honorons leur génie et admirons leurs œuvres. Ils vivent enfin dans la reconnaissance de la postérité où ils occupent une grande place. Lorsque, dans cent ans seulement, on se demandera les noms obscurs de ces pâles ministres de la république française de 1848, qui non contents de frapper la liberté italienne dans Rome, la laissèrent honteusement périr dans Venise; la conscience humaine, représentée par l'histoire, aura-t-elle assez d'indignation pour les flétrir? Malheureusement, le premier nom qu'elle rencontrera, le seul illustre peutêtre, sera celui de l'un des plus grands génies littéraires de notre époque , de Lamartine qui n'a pas craint, nous regrettons de le dire, de sceller avec sa plume l'abandon de l'Italie. Cela est constaté par luimême dans les termes suivants, extraits textuellement de son beau livre sur la révolution de i 848 : « Les envoyés de l'Autri^e le faisaient (le poëte parle ici de sa personne) officieusement juge des offres que le cabinet de l'empereur était disposé à faire à la Sardaigne. Il s'agissait de l'abandon de la Lombardie et des duchés de Parme , d'une Constitution donnée à VeniseS sous la vice-royauté indépendante d'un prince de la maison d'Autriche. Lamartine n'hésita pas , continue-t-il , à reconnaître que ces propositions satisfaisaient largement aux légitimes ambitions d'affranchissement de l'Italie , et à encourager le cabinet autrichien à poursuivre les négociations sur ces bases. Deux fois ces ouvertures lui furent faites
* C'est sans doute le projet de M. Bruck dont parle M. de Lamartine.
semi-officiellement et deux fois il tint le même langage. » Que pouvait-on faire de plus nuisible et de plus attentatoire à la délivrance italienne? Rien, si ce n'est d'attaquer Venise à coups de canon de concert avec le maréchal Radetzki.