‹ Histoire de la république de Venise sous Manin (volume 2)Chapitre 16 sur 60 · DERNIERES MESURES DE LA COMMISSION ANNONAIRE · texte numérisé non relu

DERNIERES MESURES DE LA COMMISSION ANNONAIRE

Aux premiers jours de juillet 1849, la position de Venise, ainsi abandonnée à ses propres ressources, devenait de plus en plus alarmante. On pouvait craindre d'heure en heure que , profitant de rabattement général produit par l'insuccès de la démarche de Manin et l'indifférence anglo-française, les Autrichiens tentassent un vigoureux coup de main sur Venise, dont ils auraient peut-être pu s'emparer alors. Il fallait calmer les esprits, assurer la défense et détruire promptement les effets désastreux de ce revers diplomatique , mille fois plus grave en ce moment qu'un revers militaire. Manin fit tout cela, et il fit plus encore en décrétant l'institution immédiate d'une commission centrale d'approvisionnement. Le soin de pourvoir à la nourriture d'une ville assiégée ou bloquée, question importante qui demande une intelligence administrative de premier ordre, fut confié au citoyen Valentino Pasini. Président de cette commission , il remplissait à merveille toutes les conditions nécessaires pour mener à bonne fin une œuvre si difficile. La déclaration des approvisionnements particuliers devint obligatoire pour tout le monde. La commission fixa le prix des vivres, en régla la vente et la répartition d'une manière uniforme pour les besoins de chaque famille et selon le

nombre de ses membres; elle prévint par là l'odieuse spéculation des accapareurs qui n'eussent pas manqué de se livrer à leur immoral trafic aux dépens de toute la population. Ces sages mesures, outre qu'elles garantissaient la ville des horreurs de la famine, permirent au gouvernement de calculer, à un jour près , la durée de sa résistance. Si l'on veut se faire une idée exacte de la prévoyance vraiment remarquable apportée par l'administration centrale d'approvisionnement dans cette lutte soutenue par le peuple venète, il suffit de comparer la défense de 1848 et de 1849 avec celle de 1814, lorsque Venise, au pouvoir des Français, fut bloquée par les forces réunies de TAutriche et de l'Angleterre. A cette époque, un décret du gouvernement vénitien avait invité d'avance la population à s'approvisionner dans la prévision d'un blocus. Le général Serras, commandant français, s'était borné à assurer la subsistance de ses troupes; puis la ville, ayant été déclarée en état de siège, fut immédiatement soumise à la juridiction militaire. Les canons, mèche allumée, étaient braqués sur le pont de Rialto, dans la crainte d'un soulèvement populaire. Le petit pain d'un sou se paya jusqu'à dix francs dans les derniers temps. Les familles riches avaient organisé des secours, et les femmes et les jeunes filles de la noblesse allèrent au milieu des rues les distribuer elles-mêmes aux pauvres, et, malgré cela néanmoins, un nombre considérable de personnes moururent de faim. Le blocus levé, Venise regorgea de pr-ovisions , dont une partie même dut être jetée parce que les détenteurs les avaient laissé gâter plutôt que de les donner audessous du prix exorbitant qu'ils en exigeaient. En 1849, sans état de siège, sans intervention d'autorité militaire absolue, le gouvernement de la république

de Venise a mieux agi. Il fonde, comme on l'a vu, la commission annonaire, supprime tous les droits d'entrée sur les vivres et ne laisse aucune entrave à l'approvisionnement. Il institue des primes pour l'introduction des bestiaux que le territoire exceptionnel de Venise ne permet pas d'élever. Enfin, quand la ville est inondée de papier-monnaie sans cours au dehors , et que le numéraire est presque introuvable au dedans, le gouvernement forme, au prix de sacrifices inouis , une caisse spéciale, et échange en espèces le papier-monnaie afin d'encourager les introducteurs. La preuve de ce fait c'est que la Romagne était encombrée de thalers Marie-Thérèse frappés dans l'hôtel de la monnaie à Venise avec la vaisselle et l'argenterie des habitants. Ce n'est pas tout; aucune denrée de consommation ne pouvait être exportée ni vendue eans la permission de la commission annonaire. Cette mesure indispensable offrait cependant quelques dangers , parce que le commerce fuit les marchés où il n'y a pas de liberté. Malgré ces nombreuses difiicultés, le gouvernement de Manin arriva à ce résultat économique excellent de n'entamer les dépôts de vivres qu'après l'achèvement du blocus; la commission jusque-là n'avait livré à la consommation que les denrées journellement introduites. Dès l'origine de la révolution , le gouvernement vénitien s'était occupé de faire de grands approvisionnements pour l'année : c'est cette sage mesure qui lui permit, dans les derniers jours du blocus, de nourrir toute la ville.. De son côté, la commission annonaire, présidée par un homme dont le devoir consistait antérieurement à poursuivre les contrebandiers, se mit en rapport avec eux, les enrégimenta et organisa avec leur concours un vaste système de contrebande dans les lagunes.

Ces hommes rendirent les plus courageux services!, <îar, lorsqu'ils étaient pris, ils étaient pendus par les Autrichiens, qui, appréciant l'importance de leur double rôle d'approvisionneurs et d'espions militaires, ne leur faisaient jamais quartier. Au prix de tous ces efforts, le gouvernement de Venise obtint que le petit pain, de mauvaise qualité il est vrai, dans les derniers jours, ne valût jamais plus d'un sou. Seulement tout le monde mangea le même, excepté dans les hôpitaux, oii, par un sentiment d'humanité bien compris, les malades furent suffisamment pourvus des denrées les plus délicates pendant toute la durée du siège. Une des difficultés principales qu'eut à vaincre la commission annonarre, ce fut de maintenir à bas prix l'approvisionnement que ne sollicitait plus l'appât du gain, cette éternelle amorce qui fait braver tous les dangers. Le gouvernement fit si bien que, non-seulement la faim ne fit mourir personne à Venise en 1849^ mais que, à la rigueur, on peut affirmer que personne n'en a subi les tortures. 11 y a eu des privations à supporter, c'est vrai, et de très-nombreuses : ainsi la viande n'entra plus dans les lagunes durant le dernier mois, mais la farine ne manqua jamais , et la défense avait été si exactement calculée qu'après l'entrée des Autrichiens, il restait seulement pour une semaine de provisions de toute espèce à Venise^ Aussi , lorsque l'armée de Radelzki a voulu, selon ses coutumes, fêter son retour par des rations plus abondantes, elle a dû pour cela faire venir le pain de la terre ferme ; il n'y en avait plus assez dans la ville. Ces faits , comparés aux désordres et aux ravages exercés par la famine à

. ' Voir à ce sujet un article du /ourna/ des i)^6a<s.

Venise çn 1814, lorsque les Français la défendirent contre les Autrichiens et les Anglais réunis, établissent d'une façon péremptoire la supériorité de l'administration de Manin sur celle du général Sarras. Avec peu de troupes et presque pas de ressources pécuniaires , le président de la république venète , aidé d'Ulloa et de quelques autres officiers distingués, soutint, renfermé dans ses îles et ses canaux, une des plus longues et des plus brillantes luttes de l'histoire militaire. Non-seulement il tint tête à l'Autriche, mais il conserva , sans autre influence que celle de sa parole, le bon ordre au sein d'une ville assiégée et en proie aux périls et aux souffrances d'un blocus prolongé.

Dans la nuit du 6 au 7 juillet, un détachement autrichien, conduit par un capitaine d'état major connaissant bien le pays, exécuta contre la batterie San- Antonio une tentative hardie. A l'aide de signaux de feu et de barques portant des lumières, il était parvenu à attirer l'attention des sentinelles vénitiennes du côté de Campalto. Pendant ce temps un brûlot lancé sur la batterie San-Antonio, l'environna tout à coup de fumée et permit aux assaillants, grâce à l'obscurité, d'escalader le parapet. Ilsejetèrent alors sur les canonniers italiens qui, bien que surpris, opposèrent une vive résistance. Après un combat meurtrier, les Autrichiens, restés maîtres de la place, enclouèrent les canons et démolirent les embrasures et le parapet. Ils auraient pu de cette façon réussir complètement à s'emparer de la batterie , si la réserve vénitienne, postée à l'extrémité du pont, n'était accourue à temps pour les refouler et les précipiter dans les lagunes, où le détachement périt presque tout entier. Cette affaire rendit les assiégés plus circonspects à l'avenir,

car mieux dirigée, elle eût pu donner à Tarmée ennemie le libre accès de Venise, si les Autrichiens introduits dans la batterie avaient été appuyés par des forces considérables. D'autres tentatives du même genre furent encore renouvelées dans la suite par les assiégeants, mais alors les précautions mieux prises rendirent inutiles les efforts de l'attaque. Ce fut vers la même époque que l'armée autrichienne mit à l'essai Tinvention d'un artificier anglais, pour faire arriver les bombes jusque dans l'intérieur de Venise. Cette invention consistait à suspendre, sous un aérostat, une forte grenade qui devait éclater au premier obstacle rencontré dans sa chute. Heureusement ces ballons incendiaires lancés du pont des bateaux à vapeur stationnant en face de l'île du Lido, se dispersaient dans les airs et allaient presque tous tomber dans les eaux des lagunes, ou bien ballottés par des vents contraires, ils retournaient éclater, aux grands applaudissements des Vénitiens, sur les bâtiments d'où ils avaient été lancés. Un seul de ces ballons laissa tomber sa grenade dans le fort Saint-André, mais elle n'y produisit aucun mal. C'est ainsi qu'une expérience qui devait brûler Venise tourna à la confusion de l'ennemi et ne réussit qu'à procurer à la population un sujet de divertissement. L'insuccès des ballons-bombes décida leurs auteurs à essayer d'un autre moyen pour intimider Venise. Profitant de la marée, ils recommencèrent comme au début du siège à lancer à l'eau des bouteilles cachetées contenant les nouvelles alarmantes du dehors; c'est ainsi que les Vénitiens apprirent la chute de la république romaine et la prise de Raab par les armées russe et autrichienne. Jusque-là les assiégés, privés par la rigueur du blocus, de toute communication extérieure, vivaient dans l'i-

gnorance absolue des événements politiques qui s'accomplissaient autour d'eux en Europe. L'annonce subite de ce changement malheureux dans la fortune des armées de l'indépendance en Italie et en Hongrie, n'abattit nullement le courage du peuple héroïque qui avait juré de se défendre à tout prix; et sous ce rapport les espérances de l'ennemi furent encore une fois trompées. Au fur et à mesure que les bouteilles cachetées venaient aborder les quais de Venise , des gondoliers les remplissaient de vin et, mettant le feu aux bulletins de leurs oppresseurs, ils dansaient en rond et buvaient en criant avec l'accent de la plus grande énergie : « A la santé de Manin , notre père (nostro padre) et à la résistance î » Il n'y avait dans ce fait, comme on pourrait le supposer, ni folle présomption, ni fanfaronnade. Toute la population de Venise partageait les sentiments exprimés par ces généreux citoyens. Personne cependant n'ignorait les graves dangers de la situation ; personne ne doutait que Venise ne dût finir un jour par succomber , mais tous, citoyens "et soldats, fonctionnaires et représentants, avaient foi dans l'homme intrépide qui présidait anx destinées nationales ; car tous savaient que Manin résisterait jusqu'à la dernière extrémité, et que l'existence et l'honneur de Venise, confiés à sa garde, étaient en sûreté.

. A cette époque, l'Assemblée dont les pouvoirs allaient bientôt expirer, convoqua les habitants pour procéder à d'autres élections, et elle fixa au 15 août Touverture du nouveau parlement. Dans la même séance, le citoyen Varé proposa la mobilisation des gardes civiques, depuis vingt jusqu'à trente ans, et Tommaseo demanda une levée générale de tous les hommes valides à Venise. L'Assemblée répondit à ces

propositions en décrétant l'enrôlement de mille fusiliers volontaires, et quelques jours plus tard elle ordonnait encore une levée de six cents hommes pour les besoins de la marine. Malheureusement ce n'était plus le nombre des soldats ni la force des arm.es qui pouvaient décider du sort de Venise; le manque de vivres et de munitions devait seul désormais amener sa chute. Aucun effort ne fut épargné pour en retarder l'heure, mais il n'était donné à aucune puissance humaine de changer la défaite en victoire. Si Venise, au lieu d'être hermétiquement bloquée, avait pu conserver des communications avec la terre ferme , Venise, défendue comme elle l'a été, fût demeurée imprenable. Il n'y a pas en Europe une position plus favorable à la lutte que la sienne. Au milieu des fortifications naturelles de ses lagunes et de ses îles formant un labyrinthe inextricable, Venise, sans la famine et le choléra, n'aurait jamais succombé.

Vers le milieu du mois de juillet, l'armée autrichienne, ravagée par la fièvre et fatiguée de ses vains efforts contre les batteries du pont et contre Brondolo, abandonna subitement ses travaux d'attaque ; mais en se retirant elle incendia tout ce qui se trouvait sur son passage; maisons et récoltes furent livrées aux flammes. Après avoir employé le feu, l'armée autrichienne utilisa l'eau, en inondant, à l'aide d'un barrage élevé dans le canal de Vallé, tout l'espace de terrain qu'elle cessait d'occuper, A la vue de cette retraite inopinée, la garnison de Brondolo opéra une vive reconnaissance, passa la Brenta et s'en fut, aidée des habitants de Chioggia, détruire le barrage des Autrichiens pour faire écouler les eaux. On s'empara en même temps des matériaux de siège abandonnés dans les tranchées et des batteries d'attaque, La commis-

sion militaire venète ne s'était pas d'abord rendu compte du ralentissement du feu des assiégeants, et elle augmentait toujours celui de la défense, espérant par là interrompre les travaux auxquels elle devait les supposer occupés. Venise apprit bientôt à ses dépens la cause de ce temps d'arrêt , remarqué depuis le 18 juillet, dans les opérations du siège. L'artillerie autrichienne, lassée de tirer inutilement à une trop grande distance, recourut à un procédé que la science militaire aurait dû lui enseigner plutôt , puisqu'il n'est plus aujourd'hui , dit-on , un mystère pour les hommes spéciaux. Ce procédé bien simple consiste à donner aux canons et aux obusiers, une inclinaison de quarante cinq degrés, ce qui permet de lancer des boulets à la distance prodigieuse de plus de cinq mille mètres. Par ce moyen, l'ennemi pouvait, en passant à une grande hauteur par-dessus les batteries de la ligne de défense, atteindre jusqu'au centre de la ville, et l'incendier en peu de temps.

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