BOMBARDEMENT DE LA VILLE
Le 29 juillet; vers onze heures du soir, Venise, à peine éclairée par les rayons de la lune sur laquelle passaient à chaque instant de grands nuages noirs, présentait l'aspect particulièrement mélancolique d'une place de guerre. endormie. Tout était tranquille autour d'elle, la population reposait dans une sécurité profonde, sous la garde des forts et des batteries dont on entendait le tir par intervalles. Saint-Marc et ses coupoles, ses porches surchargés d'azur et d'or, ses clochetons, ses colonnades, ses statues et son lion ailé, Saint-Marc était presque enveloppé aussi dans les ténèbres. De loin seulement on distinguait les deux petites lumières vacillantes qui brillent nuit et jour au front de la madone, pieuse image dessinée en mosaïque sur la muraille du temple. Quelques barques attardées glissaient en silence sur la lagune ; tout enfin respirait le calme et le repos dans cette nuit mémorable. Tout à coup l'horizon s'illumine; une pluie de bombes, d'obus et de boulets éclate sur la ville endormie. En un instant, la population, surprise par ce terrible réveil, fut sur pied. Au milieu de l'épouvante et de la confusion générales, il y eut quelques heures d'angoisse inexprimable. De tous côtés on n'entendait que les éclats de la mitraille, la chute des projectiles traversant les toits des maisons II 16
jusqu'au premier étage; puis, sous le feu de ce bombardement formidable, les malheureux habitants à demi yêtus couraient pêle-mêle dans l'obscurité, cherchant en vain un abri. Ce triste tableau navrait le cœur. Certains quartiers, plus spécialement ravagés par l'artillerie autrichienne, tels que ceux de Canareggio , Saint-Giacomo , Saint-Samuele et Saint-Barnaba durent être, abandonnés. Les rues et les canaux étaient remplis d'émigrants qui , avec leurs effets les plus précieux , allaient se réfugier dans la partie la moins exposée de Venise. Un grand nombre de ces malheureux campèrent sur la place Saint-Marc, sur la rive des Esclavons et à Castello. Manin alors ordonna qu'on ouvrît les portes du palais ducal à tous ceux qui viendraient y demander asile, y^ussitôt la foule s'y précipita et encombra en un instant les appartements et jusqu'aux derniers degrés des escaliers. C'était un spectacle triste mais sublime; car il faut le dire à la louange de cette admirable population, au milieu de ces scènes désolantes, dé ce désordre inévitable, pas une plainte, pas un cri de découragement ne se firent entendre, et au contraire les femmes, les enfants et les vieillards s'excitaient les uns les autres à supporter cette nouvelle calamité. Tous ces braves citoyens d'une noble patrie s'écriaient en face des boulets et des bombes de l'ennemi : « Radetzki n'entrera pas encore aujourd'hui dans Venise ^m Le lendemain matin , le bombardement continuant toujours avec la même violence , le gouvernement ordonna l'évacuation complète des quartiers exposés. Il les confia à la surveillance de la garde civique et
^VoirLemasson et laSunto storico critico dei faiti amenutU nelle provincie. Venete, dal MarzoiSiS^ ail agosto 4849.
au dévouement des pompiers uniquement occupés à éteindre les incendies allumés à chaque instant par les boulets rouges. C'était à qui, dans ces graves conjonctures, donnerait l'hospitalité la plus cordiale et la plus fraternelle aux émigrants. On se disputait l'honneur des sacrifices; rien n'était épargné par ces pauvres habitants de la Giudecca, de Saint-Marc, de la rive des Esclavons, de Castello, pour secourir leurs frères en danger. On vit plusieurs de ces citoyens hospitaliers se priver tout un jour du peu de nourriture qui leur était accordé pour distribuer leurs vivres à ceux que les travaux et les fatigues affaiblissaient davantage. L'ennemi , ayant compté sur le prompt effet de son premier bombardement nocturne, ne comprenait rien à la résistance de la ville. Pendant trois jours et trois nuits, s'attendant d'heure en heure à recevoir une demande de capitulation , il entretint son feu avec la même ardeur. Ce fut en vain ; personne à Venise ne songeait encore à se rendre. Manin se taisant, le peuple continuait la défense comme par le passé. La volonté toute-puissante de cet homme était toujours le mobile invariable de la conduite des Vénitiens. Ce qu'il voulait, ils le voulaient ; ce qu'il faisait, ils l'approuvaient. Il n'y a pas de roi, d'empereur, de czar qui ait jamais joui d'un pouvoir aussi absolu que celui qu'exerçait Manin dans ses lagunes. Napoléon lui-même , après toutes ses victoires, n'eut pas plus d'ascendant sur ses soldats que Manin sur ses pauvres pêcheurs de l'Adriatique. Et cependant le président de la malheureuse république de Venise n'avait à leur donner ni dotation, ni principautés, ni avancement rapide; il n(^ pouvait dire à ses concitoyens comme Bonaparte à s os généraux : « Combattez, et je vous comblerai de titres,
d'honneurs et de richesses, et vos femmes et vos enfants jouiront dans le repos de l'opulence que vous leur aurez acquise; » non, Manin ne pouvait rien dire, rien promettre de tout cela. Mais en ces jours de deuil et de misère, il répétait au peuple, épuisé de sacrifices mais non découragé, ces magnifiques paroles qu'il avait prononcées sur la place Ssint-Marc au sortir de sa prison : (c Citoyens, si vous m'aimez , montrez-vous dignes de la liberté que vous avez su conquérir, et sachez mourir, comme autrefois vos glorieux ancêtres, pour la défendre. » Le peuple , en entendant cet appel à son patriotisme , se levait en masse , prêt à subir encore de nouvelles épreuves pour la sainte cause de l'indépendance.
Un fléau plus dévastateur cent fois , hélas ! que toutes les armées réunies de l'Autriche, devait frapper Venise, déjà si affligée par la guerre et la disette. Le choléra, dont on avait à peine eu le temps de reconnaître les symptômes durant l'agitation des jours précédents, éclata avec une intensité terrible. Les rapports authentiques de l'administration sanitaire établissent qu'il mourut alors jusqu'à quatre cents personnes par jour. L'épidémie sévissait dans presque tous les quartiers de la ville avec la même rigueur^ Les fatigues extraordinaires de ce long siège, les fortes chaleurs de la saison, et principalement la mauvaise qualité et rinsuffisance de la nourriture, composée presque uniquement de polenta et de légumes; tout cela, joint à l'agglomération forcée des habitants dans les quartiers épargnés par les boulets et les bombes, les prédisposait, pour ainsi dire, à la maladie, et ne
» Voir les rapports d'administration aux documents.
contribua pas peu à augmenter la mortalité. Un grand nombre de soldats qui sortaient de l'hôpital, heureusement guéris de leurs blessures , y étaient ramenés par le choléra et enlevés en vingt-quatre heures. La seule compagnie suisse du capitaine Debrunner, après avoir soutenu, avec autant de bonheur que de bravoure et d'éclat, les diverses phases de cette longue défense, perdit vingt hommes, ainsi atteints par le fléau impitoyable. Les autorités civiles et militaires, les médecins et les moines déployèrent en ces tristes temps un zèle digne d'éloges ; mais de toutes les mesures sanitaires prises pour empêcher le développement de la maladie, aucune, malheureusement, ne pouvait être efficace. Le nombre des victimes marcha toujours en augmentant, jusqu'au 29 août, où une forte pluie d'orage fit cesser, comme par enchantement, les affreux ravages de l'épidémie.
Dans cette situation grave, il importait au salut de Venise que ses défenseurs ne restassent pas l'arme au bras à regarder passer les événements. Aux heures décisives d'une lutte suprême, c'est commettre une grande faute que de laisser inactive un seul jour une population assiégée. La commission militaire le comprit, et le général Pepe, qui la présidait, ordonna une vigoureuse sortie du fort de Brondolo. En conséquence, le 2 août 1849, le lieutenant-colonel Sirtori, à la tête de douze cents hommes, avec quatre pièces de canon, passa la Brenta et vint occuper Couche et Sainte-Marguerite, abandonnés à son approche par les troupes autrichiennes. Une seule colonne avait opéré ce mouvement; pendant ce temps-là les deux autres colonnes attaquèrent la position de Calcinara, fortement défendue par le 1 8* régiment de l'armée ennemie. L'engage-
ment fut vif et vaillamment soutenu de part et d'autre. Enfin les Autrichiens, retranchés dans les maisons et craignant d'y être renfermés, se retirèrent en désordre, laissant dans leur fuite précipitée, des armes, des munitions et un drapeau au pouvoir des Vénitiens. Ceux-ci, maîtres de la position, ayant fait garder les points favorables aux surprises de l'ennemi, se jetèrent dans la campagne où les habitants leur fournirent en grande quantité des bestiaux, du vin et du blé. La colonne expéditionnaire du lieutenant-colonel Sirtori rentra heureusement à Brondolo, ramenant avec elle deux cents bœufs, cinquante barques chargées de vivres, des munitions de guerre enlevées à l'ennemi, ainsi que douze prisonniers. Manin avait voulu faire partie de l'expédition comme simple volontaire. L'heureux résultat de cette sortie occasionna une sorte de réjouissance publique dans Venise. A la vue des approvisionnements nombreux rapportés par les troupes, le peuple se persuada un moment que les choses pourraient toujours se passer de la même manière, et que le renouvellement fréquent des sorties mettrait désormais la ville à l'abri de la famine. Une seconde expédition, tentée par la garnison de Treporti, dissipa bientôt ces illusions. Les assiégeants, mieux préparés que la première fois, repoussèrent les Vénitiens et les contraignirent à rentrer dans le fort après leur avoir fait essuyer quelques pertes.
Le 3 août, un événement qui aurait pu avoir des suites fort graves, vint troubler la tranquillité do Venise. Le cardinal-patriarche, confiant sans doute dans l'influence de son autorité religieuse, et assez désireux de voir cesser un état de choses qui mettait sa vie et celle de ses amis en péril, avait osé prendre l'initiative d'une demande de capitulation. Poussé par
son conseiller intime, l'abbé Zinelli*, ce mauvais génie de toutes ses actions, le faible prélat fit circuler une pétition adressée à TAssemblée des représentants pour la prier de mettre un terme aux cruelles souffrances de la population. La nouvelle de cette démarche excita une vive indignation; la foule se porta en masse devant le palais de l'archevêché en criant: morte al patriarcha (mort au patriarche). 11 faut que l'on sache ici, pour l'éclaircissement des faits, que le patriarche, oubliant son enthousiasme républicain des premiers temps de la révolution et ses discours si pleins d'une belliqueuse ardeur, avait complètement changé d'opinion, et était devenu le chef avoué du parti autrichien dans la ville. Ces circonstances, connues à Venise, aggravaient ses torts aux yeux du peuple. On se demandait, avec raison, de quel droit l'homme, qui avait si souvent déclaré la cause de l'indépendance, sainte et sacrée devant Dieu, venait la trahir et compromettre, en se mêlant d'affaires politiques, les destinées d'une nation résignée, et confiante dans la sagesse du gouvernement. Quatre-vingts personnes à peine, appartenant, pour la plupart, au vieux clergé, avaient consenti à signer la pétition. Le peuple, qui souffrait depuis si longtemps sans se plaindre, ne voulut point tolérer qu'un prêtre se permît de parler ainsi en son nom, et de demander grâce pour lui à un ennemi qu'il était décidé à combattre jusqu'à la dernière extrémité. Aussi, avant même que le gouvernement pût avoir le temps d'intervenir, la foule indignée brisa les fenêtres du palais de l'archevêché,
* Le môme qui l'avait empêché de signer la demande d'élargissement faite par les notables de la ville en faveur de Manin et de Tommaseo , alors prisonniers.
enfonça les portes, et jela une partie des meubles dans le canal. On aurait probablement tout détruit si Tommaseo, aidé de la force armée, ne fût venu disperser ce peuple en fureur et délivrer le patriarche. Le malheureux prélat, caché dans son oratoire, Tenait de passer une heure pleine d'angoisses, priant aux pieds d'un crucifix, et invoquant la protection divine. Le poëte Dalmate adressa au peuple de sévères reproches, le gouvernement, de son côté, fit ouvrir une enquête et se prononça aussi énergiquement contre ces violences; mais au fond l'opinion publique, en désapprouvant le désordre, blâmait bien plus la conduite peu italienne du cardinal que celle du peuple, qui, par dix-huit mois de combats et de privations , s'était acquis le droit de faire taire quiconque, en dehors du gouvernement ou de l'Assemblée, croirait pouvoir disposer de son honneur et de son sort. A Manin seul le peuple de Venise avait remis ce soin; nul avant lui ne devait donc prendre l'initiative des dernières négociations.
Après avoir entendu les rapports des trois commissions chargées d'examiner l'état politique, financier et sanitaire de l'Estuario, les représentants, convaincus de l'impossibilité d'une plus longue résistance, rendirent le décret suivant :
« L'Assemblée concentre tous les pouvoirs entre les mains du président du gouvernement , Daniele Manin , afin qu'il pourvoie , selon ses inspirations, à l'honneur et au salut de Venise. L'Assemblée se réserve seulement la ratification de toute décision importante sur les affaires politiques. )>
L'épuisement de la population, réduite depuis long-
temps à une mauvaise nourriture , les ravages du choléra, ceux du feu ennemi qui occasionnait jusqu'à trois cents incendies par jour, enfin la certitude mathématique qu'il ne restait plus de vivres ni de munitions de guerre que pour trois semaines, avait décidé rassemblée à se décharger de la responsabilité effrayante du pouvoir en faveur du seul homme capable de gouverner Venise dans cette situation désespérée. Toujours calme au milieu des dangers, Manin possédait bien, en effet, les qualités et les défauts que réclamée le rôle de dictateur. Il joignait à l'audace intrépide d'un soldat la persévérance et la foi d'un martyr. Naturellement emporté, Manin savait se faire violence et contenir sa colère au point de laisser croire à ses adversaires que rien ne pouvait troubler la sérénité de son esprit. Ses paroles étaient des oracles, et son nom, tant de fois salué par les acclamations populaires, sonnait aux oreilles des Vénitiens comme le carillon d'une victoire. Il était en même temps un objet de crainte et de confiance. Aux uns, partisans secrets de l'Autriche, il inspirait une terreur salutaire; aux autres , défenseurs fidèles du pays , il communiquait un feu sacré digne des plus beaux âges de la république des doges. Avec le caractère absolu d'un despote et l'esprit essenLiellement dominateur, Manin apparaît dans l'histoire comme un de ces êtres exceptionnels créés par la Providence pour faire traverser à un peuple en péril les plus terribles épreuves. Son éloquence, son énergie, unie à la modération, son mépris de la mort et son vaste esprit organisateur le désignaient en toute circonstance au commandement suprême. Il semblait même qu'il n'y eût d'autre place pour lui à Venise que la première.
Survenait-il un événement imprévu, un désastre ou une victoire, aussitôt le peuple accourait à Saint- Marc et appelait Manin pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire.