CAPITULATION
A l'issue de la séance du 6 août, le dictateur communiqua au peuple impatient le résultat des délibérations : (( Dans les graves conjonctures où nous nous trouvons , dit-il , l'Assemblée de vos représentants a jugé opportun de faire ce qui se pratique aussi dans d'autres pays en pareil cas. Elle a concentré tous les pouvoirs entre les mains d'un seul homme, et cet homme , c'est le président du gouvernement, c'est moi ! Vous savez si j'aime sincèrement Venise; prêtez-moi donc votre assistance, tentons ensemble tout ce qu'il sera possible de faire pour sauver l'honneur et l'existence nationale. Comportons-nous, mes amis, comme les combattants d'une sainte cause, et espérons en Dieu. »
De l'aveu des hommes les plus dévoués, la situation de Venise n'était plus tenable. UUoa, Cosenz, Sirtori, Cavedalis et tous les braves qui depuis dixhuit mois avaient si glorieusement combattu l'Autriche, pensaient, avec l'Assemblée, que l'humanité commandait de mettre un terme aux sacrifices de la population. Manin était entièrement de cet avis, quoique certains journaux du temps lui eussent reproché, au contraire, de s'être appuyé exclusivement sur le parti delà résistance, et d'avoir traîné ainsi les négociations trop en longueur. Politique habile, il ne
voulait pas précipiter le dénoûment, et c'était même son devoir ; mais il se serait reproché comme un crime de le retarder seulement d'une heure devant les souffrances inouïes dont il avait sans cesse le spectacle sous les yeux. Quelques hommes exaltés, quelle révolution n'a pas les siens? soutenaient bien encore, à la vérité, que Venise ne devait capituler à aucune condition; mais ces hommes, emportés par une folle ardeur, oubliaient que la faim, le choléra et l'incendie ne s'arrêtent pas au gré d'une volonté unique, et qu'il n'était plus au pouvoir d'aucune force humaine de prolonger la lutte héroïque soutenue jusque-là par Venise aux applaudissements du monde entier. Un soldat de fortune, qui avait bravement combattu en Espagne et en Amérique, le général Morandi, s'était fait, involontairement peut-être, le chef de cette opposition acharnée en prétendant un jour qu'avec huit mille hommes il se chargeait d'approvisionner Venise pour trois mois encore. 11 n'y avait qu'une réponse à faire à cette ridicule fanfaronnade : elle ne se fit pas attendre. Le 7 août, vers dix heures du soir, une bande d'hommes armés déboucha en tumulte sur la place Saint-Marc, et vint s'arrêter sous les fenêtres du palais ducal en criant : « Fuori Manin ! » Longtemps le dictateur dédaigna de sortir; enfin, vaincu par la colère , il se montra au balcon : « Que me veut le peuple, dit-il d'un ton irrité. — Le peuple de Saint- Marc a besoin de s'armer et demande au gouvernement une levée en masse, répondit une voix partie du milieu de la foule. — Le peuple de Saint-Marc n'a pas besoin de faire cette demande, répliqua Manin, car il sait que les registres d'enrôlement sont toujours restés ouverts. Si vous voulez vous battre, faites-vous inscrire, et vous trouverez quelqu'un pour vous com-
mander. Je suis las de vous entendre sans cesse crier ainsi; il me faut des actes et non des paroles. » Manin alors descendit seul sur la place Saint -Marc, partout le peuple étonné lui ouvrait respectueusement un passage. Quand il fut arrivé au centre de l'émeute, il se fit apporter une table : «Maintenant, s'écria-t-il, que ceux qui sont disposés à se battre viennent me donner leurs noms. » A ces mots , la foule, honteuse de ses cris, se dispersa en silence, et tout rentra bientôt dans l'ordre accoutumé. La tempête populaire, qui un instant avant menaçait de tout renverser, avait fui encore une fois sous la voix puissante de cet homme.
Pendant ce temps, l'armée autrichienne continuait toujours à tirer sur la ville. Les pauvres habitants, entassés à l'est dans le voisinage de Saint-Marc et du quai des Esclavons, s'étaient vus forcés d'abandonner complètement leurs quartiers aux bombes et aux boulets de l'ennemi. La ligne de défense vénitienne, le port, les batteries, San Secondo, résistaient encore aux fréquentes tentatives d'assaut; mais, mal soutenues par la flotte , les troupes de terre ne pouvaient plus que se faire tuer sans profit pour la cause publique. Témoin de l'inutilité de leurs nobles efforts, vainement Manin avait-il supplié Bucchia, le commandant de la marine, de tenter une sortie contre l'escadre autrichienne, vainement il lui avait dit : «Faites-vous battre, faites-vous sauter s'il le faut, mais au nom de l'honneur du pavillon, attaquez nos ennemis et livrez-leur au moins une fois bataille. » La flotte était sortie, avait gagné la mer, puis, sans aborder les bâtiments autrichiens, elle était revenue jeter l'ancre à l'entrée de la digue de Malamocco. Cette conduite expectante de la marine vénitienne ouvrit le
champ aux plus graves soupçons. On avait d'abord beaucoup espéré d'elle, et l'on croyait, non sans quelque fondement, que, jalouse de justifier la confiance publique , la marine de Venise tâcherait d'imiter l'exemple de sa devancière, qui avait assuré jadis la gloire et la puissance de la nation. Cet espoir devait être déçu. A part les services rendus par les bateaux pêcheurs, qui se chargeaient toutes les nuits d'apporter des vivres et des munitions; à part encore les trabaccoli f qui défendaient avec efficacité l'entrée des lagunes , le rôle de la marine vénète resta bien au-dessous de ce qu'il aurait pu être. 11 est juste pourtant de reconnaître que la disproportion de ses forces avec celles de l'Autriche était trop grande pour lui permettre beaucoup de succès; que le choléra avait fait dans ses rangs d'affreux ravages, et que la ligne de défense maritime étant très-étendue, elle aurait exigé l'emploi d'un nombre plus considérable de navires. Mais toutes ces raisons réunies ne sont pas encore suffisantes pour expliquer comment la flotte vénitienne, forte de quatorze bâtiments et commandée par un officier d'un mérite et d'une bravoure incontestables, a si mollement agi. Il ne nous convient pas de nous faire ici l'écho d'aucune accusation vague, mais notre impartialité d'historien nous oblige à constater que la marine de Venise, pendant ces dix-huit mois de lutte , n'a pas été un moment à la hauteur des circonstances.
Venise, dans cette dernière phase du siège, offrait un douloureux spectacle. Depuis le commencement du bombardement, l'artillerie ennemie, qui ne s'était pas ralentie d'un instant, avait fait journellement pleuvoir sur elle plus d'un millier de projectiles. Ces projectiles étaient en quelque sorte considérés par les
habitants comme les décorations glorieuses de leurs maisons , et presque toutes percées depuis le toit jusqu'au premier étage, témoignaient de l'habileté et de la précision du tir des assiégeants. On se faisait alors compliment dans la ville du mauvais état de son palais comme on se félicitait naguère des heureux résultats d'une victoire. Les citoyens entre eux s'abordaient en se demandant avec gaieté combien de cartes de visite les Autrichiens leur avaient envoyées. Ainsi l'esprit insouciant et caustique des Vénitiens égalant leur courage, trouvait encore moyen d'exercer sa verve sur des calamités qui étaient pour eux le présage d'une fin prochaine. Le consul d'Angleterre , M. Da^\kins, échappa à un grand danger. Par un louable sentiment de convenance et de dignité, il n'avait pas cru devoir abandonner son hôtel, quoiqu'il fût très-exposé au feu. Une nuit, pendant son sommeil, un boulet vint tomber sur son lit, sans faire heureusement au diplomate d'autre mal qu'une légère contusion. La maison de Manin à San Paternian fut aussi atteinte par le feu de l'ennemi, mais la femme et la jeune fille du dictateur, esprits virils, cœurs intrépides, s'amusèrent de ces projectiles comme on s'amuse de jouets d'enfant. Les haliitations épargnées parles boulets autrichiens avaient été ravagées par le choléra, et presque toutes portaient en grosses lettres cette funèbre inscription : Chiusa per la morte del padrone (fermé par la mort du maître). Ailleurs, dans quelques lignes tracées à la craie sur les portes , on priait les amis des défunts d'assister à leurs obsèques. A ces signes manifestes de la souffrance publique se joignaient partout comme contraste les mots de : Viva Manin! viva san Marco! viva republica! C'est qu'en effet ces trois noms inséparables de Manin, de saint
Marc et de république, sorte de trilogie nationale, étaient confondus et gravés dans le cœur du peuple comme les trois couleurs de notre drapeau français sont confondus et gravés dans le cœur de nos soldats. Aucune attaque n'aurait lassé l'admirable persévérance de cette population , aucun ennemi ne se serait rendu maître des îles de ces pauvres pêcheurs transformés en héros, si la famine ne fût venue, avec son hideux cortège de souffrances , décimer Venise déjà si cruellement^ éprouvée par le choléra et le feu. Dans ces moments suprêmes de l'agonie nationale. Mania convoqua toute la garde civique à une dernière revue. Elle avait été depuis le 23 mars le levier le plus puissant de la révolution de Venise. Il était donc naturel que Manin ne voulût point s'en séparer sans lui adresser un public adieu. Le 12 août, les huit légions bien diminuées par les pertes successives qu'elles avaient subies vinrent se ranger sur la place Saint-Marc. Après le défilé, Manin parut au balcon de ce palais ducal du haut duquel il avait annoncé tant d'événements divers au peuple de Venise» La figure pâle et grave du dictateur portait l'empreinte d'une douleur profonde et résignée. A sa vue, la foule, par son attitude respectueuse , sembla comprendre et partager ses émotions et ses angoisses. 11 se fit un silence solennel et Manin le rompit par ces paroles : « Soldats et citoyens, si notre révolution s'est maintenue pure jusqu'à ce jour, si le nom de Venise naguère conspué est aujourd'hui vénéré même de nos ennemis, le mérite principal en est dû au zèle constant, infatigable, intelligent de la milice citoyenne. Un peuple qui a fait et qui a souffert ce que vous avez fait eL souffert ne peut pas périr. Un jour doit venir où sa récompense égalera son mérite. Quand viendra ce jour? Dieu seul
le sait. Qu'il nous suffise d'avoir semé ; la semence , soyez-en sûrs, portera ses fruits, sinon pour nous, du moins pour nos descendants. De grands malheurs sont imminents, mais nous aurons toujours la consolation de penser qu'ils ne sont pas dus à notre faute, et s'il n'est pas en notre pouvoir de les conjurer, ces malheurs, il est en notre pouvoir de maintenir intact jusqu'à la fin l'honneur de cette cité. C'est à vous qu'il appartient de le conserver comme le plus précieux patrimoine de nos fils. Si un seul jour Venise cessait d'être digne d'elle-même, tout ce que vous avez fait serait oublié, serait terni, serait perdu. J'ai invité la milice citoyenne, déjà harassée par tant de fatigues, épuisée par tant de souffrances , à se réunir ici autour de moi , comme à un conseil d'amis et de frères. Je la prie, je la conjure de persévérer dans cette œuvre salutaire et sublime, le maintien de l'ordre et de la discipline qui ont fait jusqu'ici sa force et sa gloire. Le nom de la garde civique vivra éternellement dans les annales de notre pays , et quelles que soient les passions et les injustices de nos contemporains, l'histoire, ce juge suprême, devant qui tout s'incline, dira toujours : Honneur à la garde civique de Venise, Je répète avec intention le nom de garde civique , parce qu'elle n'est ni un pouvoir politique , ni une fraction isolée delà nation, mais bien la nation armée tout entière, la nation qui a conquis, proclamé et institué le gouvernement du 22 mars 1848! L'Assemblée des représentants, seul pouvoir légitime, a voulu me confier la responsabilité effrayante de la situation; je l'ai acceptée, non par orgueil. Dieu m'en est témoin! mais par nécessité, parce que tous l'avaient refusée avant moi. Toutefois, si la garde civique n'avait plus dans ma loyauté cette confiance qu'elle m'a si longtemps II 17
conservée , il me serait impossible de soutenir sans elle le poids énorme du gouvernement. Alors je prierais l'Assemblée de mon pays de confier à d'autres mains plus dignes que les miennes ce pouvoir que je n'ai ni rechercbé, ni ambitionné, et qui, dans les tristes circonstances où nous sommes, n'est pas à désirer. Je le demande à la garde civique et au peuple, avez-vous vraiment confiance en moi. » (Un immense cri d'assentiment suivi d'applaudissements frénétiques et prolongés fut la réponse du peuple et de la garde civique à Manin.) «Votre affection mecontriste,ômes amis, reprit le dictateur visiblement ému, elle me fait sentir encore plus vivement, s'il est possible, tous vos maux, toutes vos souffrances! Vous ne devez malheureusement pas compter sur mon esprit, sur mes forces physiques et morales pour vous soulager ; mais appuyez-vous toujours sur mon dévouement ; il est grand, intime, profond et ne finira qu'avec ma vie. Quoi qu'il arrive dans la suite, si je n'ai plus le bonheur de vivre au milieu de vous , dites : Cet homme s'est trompé ; naais ne dites jamais : Cet homme nous a trompés. — Non, non, jamais! no, no, mai! répondirent tous les assistants attendris jusqu'aux larçies de cette scène touchante. — Vous me rendrez justice, mes amis; je n'ai jamais inspiré aux autres des illusions que je ne partageais pas; enfin je n'ai jamais dit: espérez, quand moimême je n'espérais pas!.... )> Ici Manin, vaincu par l'émotion toujours croissante produite par ses paroles, ne put continuer et il fut emporté presque sans connaissance sous les yeux du peuple et de la garde civique. Quelques minutes après la place était déserte.
Le lendemain 11 août, Manin se résigna enfin à
traiter. Il écrivit en ce sens à M. de Bruck% qui se trouvait alors à Milan. L'intrépide dictateur ne parlait pas encore de capitulation : « L'Assemblée des représentants, par son décret du 6 de ce mois, m'ayant donné, disait-il, tous les pouvoirs nécessaires, je m'adresse de nouveau à votre Excellence en déclarant que je suis disposé à entrer en négociation sur les clauses positives d'un traité pouvant se concilier avec l'honneur et le salut de Venise. » On le sent, Manin , ne voulant pas dévoiler à l'ennemi la situation désespérée de sa patrie, cherchait à faire jusqu'au dernier moment bonne contenance. 11 n'entendait pas plus se poser en victime qu'en suppliant. Son caractère d'ailleurs n'était pas fait pour un tel rôle. Habitué au commandement, il serait resté muet plutôt que de prendre le langage de la prière. Sans fausse modestie et sans excès d'orgueil , il y a des hommes qui ne peuvent se plier à toutes les exigences de la politique. Pour ceuxlà la mesure du sacrifice s'arrête devant l'idée d'une humiliation infligée à leur pays. Manin était de ce nombre; il eût volontiers abandonné son honneur, à lui, sa gloire personnelle, jamais la gloire ni l'honneur de Venise. Il n'y a pas longtemps encore , dans un magnifique élan de patriotisme , le général Gavai-» gnac fit à la tribune une profession de foi semblable, le jour où il dit : Je sacrifierai à la république jusqu'à mon honneur. Cette sublime parole n'a été comprise par personne. Elle ne souleva que la colère des uns et la raillerie des autres. Elle vivra pourtant dans l'histoire parlementaire de notre pays comme l'expression éclatante de l'abnégation civique la plus complète, et elle honorera toujours l'homme qui en a fait preuve,
* Voir sa lettre aux pièces justificatives.
parce qu'elle montre jusqu'où peut aller le dévouement d'un grand cœur.
En attendant la réponse de M. de Bruck, Manin qui n'avait pu obtenir la cessation des hostilités pendant le temps des négociations , veilla partout au maintien de l'ordre et de la paix. Sur sa demande, la municipalité effectua un dernier emprunt de six millions en papier communal, ce qui avec les émissions précédentes portait à soixante millions le chiffre total de toutes les dépenses faites depuis le premier jour de la révolution. Si l'on calcule la quantité énorme de travaux et d'approvisionnements de tous genres, que réclamait alors la situation de Venise, si l'on pense à tous les frais qu'entraîne après elle la défense d'une villle assiégée par une armée de quarante mille hommes, on trouvera que la dépense, loin d'être exorbitante, a été au contraire sagement et économiquement réglée. Ce dernier emprunt de six millions, au taux du papier communal n'en représentait guère plus de trois en numéraire. Le gouvernement les consacra à secourir les militaires hors d'état de pouvoir travailler par suite de leurs blessures, à solder et à indemniser les troupes qui devaient être licenciées. Quoique bien pauvre, le gouvernement républicain de Venise se fit un point d'honneur de remplir loyalement jusqu'à la fin tous les engagements pris envers les défenseurs étrangers qui avaient fait cause commune avec lui. Cependant malgré ces bonnes dispositions, de graves troubles éclatèrent et sans l'intervention courageuse de Manin , ils auraient tristement signalé les derniers jours de la république. Une partie des troupes , travaillée par des émissaires autrichiens et mécontente des indemnités qui lui étaient accordées, se révolta en réclamant trois mois de solde. Ces agitateurs ac-
coururent en armes proférer leurs sanglantes menaces jusqu'au pied du palais ducal. Manin attiré par le bruit de leurs cris sauvages déclara que ne pouvant parler à tous, il consentirait seulement à recevoir une députation chargée de lui exposer les réclamations et les griefs. Deux délégués montèrent au palais et Manin les plaçant à côté de lui au balcon demanda à la foule amassée sur la place si elle reconnaissait ces deux hommes pour ses interprètes. « Oui, oui, s'écriat-on de toutes parts! — Eh bien, dans ce cas, je vais m'expliquer avec eux , dit Manin , » et au bout de quelques instant il les avait ramenés à la raison. S'adressant à leur patriotisme un moment égaré, il avait montré à ces messagers de désordre combien leur conduite était coupable dans les circonstances solennelles où se trouvait Venise, et il obtint d'eux la promesse formelle qu'en descendant sur la place ils s'emploieraient à calmer l'effervescence de ceux qui les avaient envoyés. Ainsi non -seulement ces deux délégués d'une bande d'anarchistes étaient revenus à de bons sentiments , mais ils se chargeaient encore de les faire partager à leurs frères en délire. Cette émeute vaincue , une autre se leva plus menaçante et plus dangereuse. A la nuit tombante de nombreux rassemblements composés presque entièrement d'hommes à visages sinistres que l'on n'avait jamais vus paraître aux heures du danger, hommes que les mauvaises passions seules font surgir, firent irruption sur la place Saint-Marc et demandèrent impérativement à connaître l'issue des négociations. Manin répondit que le général Cavedalis porteur des dernières instructions du gouvernement était à Mestre auprès du général de Gorzkowsky, commandant en chef des troupes autrichiennes , et que le lendemain la con-
vention arrêtée entre eux serait rendue publique par la voie de la presse. Peu satisfaite de cette explication, la foule criait et menaçait toujours. Manin reparut devant elle et s'écria : « Etes-vous ou n'êtes-vous pas Italiens? Voulez-vous mériter de redevenir libres, peutêtre dans un avenir assez rapproché? — ■ Oui , oui, répondit-on de toutes parts. — Eh bien alors , repoussez de vos rangs les infâmes provocateurs qui vous excitent au désordre. Je vous ai déjà dit franchement que notre situation était grave, terrible même. Je l'ai répété à l'assemblée, quand pour le lui annoncer il fallait avoir un grand courage. Elle m'a autorisé à négocier et je l'ai fait. 11 est donc nécessaire que ces négociations soient conduites avec calme et dignité. Encore une fois notre situation est difficile, elle n'est pas cependant désespérée au point de nous réduire à nous rendre sans conditions. Pour mon compte , je me ferai tuer plutôt que de signer une convention déshonorante. Si la supériorité des armes, si la famine, si l'abandon de l'Europe entière nous forcent à céder, nous saurons le faire du moins en préservant de toute souillure l'étendard de Venise. » Quelques instants après, une voix fit entendre ce cri sinistre : « J'ai faim ! » ce cri qui a provoqué tant de guerres civiles et de luttes sanglantes. — « Personne ici n'a encore le droit de proférer ce cri! Que celui qui a dit j'ai faim vienne à moi, je confondrai son imposture. » L'émotion lu plus vive avait gagné instantanément tous ces hommes et les plus ardents au désordre furent les premiers à applaudir et le cri de viva Manin signala encore une fois l'apaisement de l'orage populaire et l'empire du dictateur. 11 avait de nouveau dompté ces mauvais instincts contre lesquels il luttait depuis le commencement de la révolution. A ce moment; Manin
descendit sur la place; la tête découverte , l'épée à la main , il s'avança seul au milieu du flot populaire en s'écriant : « Que ceux qui sont vraiment italiens me suivent et viennent maintenir l'ordre avec moi. » Les quelques officiers qui se trouvaient là s'associèrent à Manin, et tirant l'épée comme lui ils parcoururent ainsi attachés à ses pas les divers quartiers de la ville, partout salués sur leur passage par de chaleureux applaudissements. Pendant ce temps-là, les troupes de l'artillerie stationnées aux batteries du pont d'accord avec celles de )a marine avaient organisé une insurrection formidable. Ces soldats, heureusement sans chefs , méconnaissant à cette heure de suprême danger toutes les lois de la discipline et de l'honneur militaire, osèrent braquer leurs canons contre la ville et menacer le palais du gouvernement, si on ne leur payait pas, immédiatement et par avance, trois mois d'indemnité de solde r Lorsque Manin arriva suivi de sa patrouille à l'entrée du grand pont de Canareggio, un feu très-vif de mousqueterie l'assaillit et fit hésiter ses compagnons d'armes; mais le héros qui avait tant de fois bravé la mort pour défendre ses concitoyens marcha sans crainte contre les soldais insurgés et découvrant sa poitrine à portée de leurs coups il s'écria : « Si vous voulez ma vie, prenez-la; mais auparavant il faut que vous m'écoutiez. » A la vue de ce ferme courage, les mutins se sentirent désarmés. Aucun n'eut la force de frapper un si noble cœur. Le général Ulloa qui, prévenu à temps avait de son côté déjà pris les dispositions nécessaires pour réduire les rebelles n'eut heureusement pas besoin, grâce à Manin, d'employer la force pour les faire rentrer dans le devoir. Ils prirent la fuite, laissant aux mains d'Ulloa une cinquantaine de prisonniers.
Sans l'énergie de ce jeune et vaillant général qui fut jusqu au dernier jour avec Manin la providence de Venise, cette noble république prête à succomber aurait pu être souillée par l'anarchie, mais Dieu dans sa justice ne devait pas permettre qu'un peuple héroïque, qui avait mérité la sympathie et l'admiration universelle par son courage et sa sagesse, perdît en un seul jour le fruit de tant d'efforts et de souffrances.
La réponse du plénipotentiaire M. de Bruck S hautaine et froide comme la lettre d'un courtisan désappointé, trahissait un amer mécontentement. Le négociateur autrichien, profondément blessé dans sa vanité d'homme politique et de diplomate , du refus précédent de Manin, ne lui pardonnait pas une prolongation de résistance qu'il n'attribuait non sans quelque raison qu'à sa seule influence. Aussi affectait-il dans sa dépêche de l'appeler Monsieur V avocat, mesquine vengeance qui ne pouvait s'élever jusqu'au souverain arbitre des destinées de Venise. M. de Bruck, gardant un prudent silence sur ses beaux projets d'un royaume de la haute Italie, s'était borné cette fois à renvoyer les commissaires vénitiens au général de Gorzkowsky, commandant en chef de l'armée assiégeante j en conséquence les citoyens Priuli, Medin, Antonini et Cavedalis, munis des instructions de Manin, instructions ratifiées par l'assemblée, se rendirent au quartier-général des Autrichiens pour traiter définitivement.
Quand le dernier morceau de pain fut mangé, quand le dernier écu fut dépensé , quand le dernier boulet de canon fut tiré, alors, mais seulement alors,
■* La voir aux pièces justificatives.
Venise capitula. Dans la nuit du 24 août 1 849 , dès que toutes les conditions de la reddition eurent été débattues et arrêtées entre les généraux de l'empereur et les délégués vénitiens, Manin déposa le pouvoir entre les mains du conseil municipal. Celui-ci publia aussitôt le texte de la capitulation % ainsi que les noms des quarante citoyens qui devaient payer de l'exil la part qu'ils avaient prise dans la révolution. Manin et Tommaseo s'embarquèrent le 27 août. Le lendemain , le général de Gorzkowsky prit possession de Venise au nom de son bien aimé souverain et maître! Et le maréchal Radetzki, accouru tout exprès de Milan , fit son entrée officielle dans la ville le 30. Le premier acte du vieux guerrier fut consacré à Dieu ; c'était sans doute pour le remercier d'une victoire qu'il n'avait pas remportée , car le véritable triomphateur de Venise avait été la famine. Néanmoins le feld-maréchal , suivi de toute son armée, alla entendre dévotement un Te Deum^ chanté à Saint-Marc par ce même patriarche et ce même clergé, qui avaient si souvent prié avec tant d'ardeur et d'enthousiasme pour la prospérité de la république !
Ainsi finit cette guerre de géants, soutenue pendant dix-huit mois pure de tout excès au milieu des circonstances les plus difficiles, par la volonté et la persévérance d'un seul homme et d'un seul peuple. Ainsi tomba la République de Venise, qui a été au XIX* siècle la plus magnifique protestation du droit contre la force, et qui sera pour l'avenir le témoignage le plus éclatant de la valeur italienne. Venise, dirigée par Manin ^ a noblement continué son ancienne et
* Voir le décret aux documents.
* Consulter les pièces jiistiOcatives.
brillante existence. Ces deux années de luttes, d'épreuves et de sacrifices ne seront pas perdues pour elle; en rappelant l'attention publique sur une nation injustement dédaignée, elles ont montré au monde que Venise était digne encore de reprendre et de conserver la jouissance de ses droits historiques consacrés par quatorze cents ans d'indépendance. Si l'antique cité républicaine , autrefois plus puissante que Tyr et que Carthage, a perdu la souveraineté des mers, elle a acquis depuis la souveraineté du malheur, et cellelà aux yeux de la postérité vaudra bien l'autre. Si Venise enfin, abandonnée de l'Europe entière, a été réduite de nos jours à redevenir un apanage de la maison d'Autriche, son droit sacré, imprescriptible, impérissable, n'en est pas moins resté debout plus grand, plus entier et plus glorieux que jamais devant l'histoire et devant Dieu.
FIN DU SECOÎ^D ET DERNIER VOLDME.