PREMIÈRES RELATIONS AVEC LES PUISSANCES ÉTRANGÈRES
La plus grande difficuUé après une révolution, c'est l'organisation d'un gouvernement régulier. Quand du jour au lendemain il faut changer le désordre en ordre, rétablir la communication entre les différentes branches de service administratif et continuer ce service avec de nouveaux fonctionnaires, on a devant soi un immense problème à résoudre. Mais ce problème devient encore plus difficile, quand il s'agit d'un peuple qui renverse une domination étrangère, quand on doit rétablir l'ordre sans éteindre l'enthousiasme, qu'il faut au contraire entretenir comme un feu sacré et diriger comme une chose féconde en bons résultats. Telle était, au 23 mars 1848, la situation de Venise et des provinces de la terre ferme. Les finances, l'armée, la marine, tout était à créer. Un peuple réveillé est comme un cheval ardent, il ne faut pas qu'il sente la crainte de son cavalier; par cette raison, il importe qu'un gouvernement nouveau soit ferme et qu'il fasse aimer la justice en faisant sentir son autorité. Il faut ne point flatter un peuple; la vérité même, quelque dure qu'elle soit, l'honore plus que les louanges; c'est une preuve que Ton croit à sa maturité. Orateur entraînant, Manin ne se servit jamais de son talent de parole pour flatter les masses; il exprimait ce qu'il croyait devoir dire dans l'intérêt
public et rien de plus. En maintes circonstances, il n'hésita pas à faire entendre à ses concitoyens le langage sévère de la réprimande. Avant tout, il voulait apprendre h Venise que l'indépendance et la liberté ne s'obtiennent et ne se conservent qu'au prix de sacrifices de tous genres. Manin sut non-seulement se faire aimer, mais il sut se faire craindre et se faire obéir. En voici une preuve extraite de la Gazette d'Augsbourg^ : u La conduite des Vénitiens reste calme et digne ; pas la plus légère offense n'a été commise envers qui que ce soit, et pourtant il se trouve encore dans le pays plus d'un Autrichien connu pour être partisan de Tancien régime. La confiance du peuple dans son nouveau gouvernement et dans la haute capacité de Manin est sans bornes. Celui-ci n'a qu'à se montrer pour que l'agitation se calme. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la conviction pénètre dans tous les esprits, nous avons eu hier un nouvel exemple de cette influence. La trahison par laquelle un capitaine du Lloyd a empêché le retour de la flotte de Pola, les insultes qu'ont eues à subir les libéraux italiens à Trieste de la part de gens payés à cet effet, avaient produit ici une grande exaspération contre Trieste , qui de tout temps se proclamait la sœur et l'amie de Venise. A trois heures de l'aprèsmidi, un bateau à vapeur du Lloyd entra dans le port sans pavillon tricolore. Indigné de ce manque de respect, le peuple se réunit en masse sur la place Saint- Marc, et voulut exiger que le bateau à vapeur fût retenu comme otage et qu'un membre du gouvernement fît une déclaration publique en ce sens. Alors Manin parut, non plus du haut d'un balcon du palais, mais
• Numéro du 8 avril 4848.
bien au milieu de la place oiî il descendit seul, revêtu simplement des insignes de la garde civique, venant comme un homme certain d'avoir affaire à des concitoyens généreux et dociles. « Nos ennemis, dit-il, « se montrent cruels; mais les cruautés n'ont jamais « porté bonheur à aucun peuple. La république ve- « nète a garanti les propriétés privées; le bâtiment du « Lloyd en est une, la république respectera sa pâte rôle. Loin de diminuer la renommée bien méritée « de l'hospitalité vénitienne, songez à l'étendre et op- « posez-vous au contraire de toutes vos forces à une « mesure injuste qui frapperait le commerce, l'âme « et la vie de Venise. Un pareil acte serait indigne de « vous, et quant à moi, ajoutait Manin, dût-il m'en (( coûter la vie, je ne m'y associerai jamais. » Ce discours fut interrompu à diverses reprises par le cri de vive Manin! vive la république! et, aussitôt après, la foule s'écoula paisiblement et se retira dans ses quartiers, heureuse et contente d'entendre, pour la première fois depuis tant d'années son gouvernement exposer ainsi franchement, sans arrière-pensée, les motifs de sa conduite. »
Ce premier acte de l'administration de Manin est aussi raconté dans la correspondance de M. Dawkins avec lord Palmerston. Le consul général d'Angleterre à Venise y rend hommage à la sagesse et à la fermeté du président de la nouvelle république. C'est qu'en effet Manin, qui avait tenu à rallier les masses, jusque-là ignorantes de leurs droits politiques, comprenait que l'énergie est aussi nécessaire que la justice pour les maintenir dans les limites d'une liberté raisonnable. Le gouvernement de la république venète, électif et révocable, dirigé par des hommes de talent et de cœur, ayant donné des gages incontestables de
sagesse et de modération, devait aspirer, sinon à entrer dans la famille des puissances européennes , du moins à faire reconnaître par elle son existence indépendante. Les consuls de Sardaigne , de Suisse et d'Amérique avaient bien reconnu dès son origine le pouvoir nouveau formé par la volonté du peuple, mais leurs déclarations , précieux encouragement pour une révolution triomphante, ne pouvaient plus suffire à un gouvernement régulier. Il devenait nécessaire d'obtenir la reconnaissance publique et officielle des autres États de l'Italie et des puissances étrangères. Au premier rang apparaissait la France qui venait elle-même d'accomplir en quelques jours une révolution aboutissant aussi à une république. 11 semblait donc logique et naturel qu'elle s'empressât de tendre la main à sa jeune sœur de l'Adriatique *, qu'elle contractât une alliance offensive et défensive avec tous les gouvernements issus comme elle de la volonté du peuple et confirmés ensuite par l'épreuve décisive du suffrage universel. Hélas! il n'en fut pas ainsi : le gouvernement français après avoir parlé si haut de la liberté, de la fraternité et de la solidarité des peuples, après avoir étourdi l'Europe du bruit de ses promesses , signa le manifeste de Lamartine , c'est-àdire l'arrêt de mort de l'Italie. Nous avons ailleurs * déjà fait justice de ce beau morceau d'éloquence, qui sous la magie d'un harmonieux langage, trompait également les peuples et les gouvernements , les premiers en reconnaissant en fait les traités de 1815, les seconds en déclarant qu'ils n'existaient plus en droit. Lamartine , ce grand génie que les siècles à venir en-
* Paroles de Manin.
* Vicissitudes politiques de l'Italie , 2* vol.
vieront au nôtre, comme écrivain, comme orateur, Lamartine, homme politique, est un esprit irrésolu et faible; il flatte et encense tous les hommes et tous les partis, et n'aura jamais la puissance d'en diriger aucun.
Arrivé après la révolution de 1 848 à la plus éclatante fortune qu'un homme ambitieux ait jamais pu rêver, acclamé et salué un instant comme le sauveur de la civilisation moderne, Lamartine eut d'admirables traits de courage et d'éloquence; mais il manqua d'esprit de conduite et de fermeté. Avide de la faveur populaire , il ne sut pas la conserver quand il avait su l'acquérir et la mériter, intelligence lumineuse, laissant une trace éclairée partout où il a passé; cœur intrépide , esprit chevaleresque , orateur magnifique et tribun au besoin, Lamartine, fait pour entraîner les masses en temps de révolution , se montra incapable de gouverner après la lutte. Dans un de ses nombreux triomphes oratoires, à la chambre des députés, il s'était écrié un jour : « Messieurs, la France s'ennuie. » Quelques mois plus tard, le même homme, sous son propre gouvernement, n'aurait-il pu, avec plus de justice, ajouter : ce La France s'endort? » Car ce devait être un sommeil qu'il avait lui-même provoqué, que cet engourdissement qui l'empêchait d'entendre la voix sympathique de Venise appelant à son aide l'intervention française. Là du moins n'invoquera-t-on pas comme excuse les dispositions hostiles du gouvernement et des populations de la république venète , comme on Ta fait pour ne pas secourir le reste de l'Italie. Les preuves en main, nous démontrerions le contraire. Dès son entrée aux afTaires, Manin déclara en présence de tous ses collègues à notre consul général à Venise « qu'il espérait que les
efforts réunis des différents États de l'Italie et Tardeur des populations de la péninsule suffiraient pour chasser l'ennemi, mais qu'au besoin on aurait certainement recours à l'héroïque générosité de la France, et que dès lors il aurait été heureux de voir quelques bâtiments de la marine française se montrer dans l'Adriatique. » Et Manin terminait ce discours en priant instamment le consul général d'en faire la demande au gouvernement français. Ce vœu était reproduit à Venise le 8 avril 1848 dans la correspondance de M. Limperani et il n'obtint qu'une réponse évasive. On se bornait à faire des phrases sur le droit des nationalités, mais sans reconnaître officiellement celle de Venise. Pourtant le 23 mars 1848, à l'heure où le peuple vainqueur proclamait son indépendance sur la place Saint-Marc, après avoir salué d'unanimes acclamations le drapeau des Etats-Unis d'Amérique, il rendait, on s'en souvient, les mêmes honneurs au drapeau de la république française. Sept jours après, le 30 mars, le président du gouvernement vénitien écrivait à Lamartine, pour lui demander l'autorisation d'acheter des fusils et des vapeurs de guerre. Le gouvernement français ne répondit pas , seulement Lamartine écrivit à Tommaseo la lettre suivante, lettre toute particulière de poëte à poêle, qui, comme on va le voir, n'engageait en rien la politique du pays : « Cher et illustre citoyen , si je n'ai pas encore répondu au nom de la république, je m'empresse du moins devons exprimer, comme citoyen, les félicitations que m'inspire la nouvelle et glorieuse situation de votre patrie. J'ai été heureux du souvenir que vous avez porté à mon nom au milieu des graves préoccupations dont vous êtes entouré. Votre pensée est tombée juste, car aucun cœur en Europe ne renferme plus
d'amour que le mien pour l'Italie, et plus d'admiration et d'enthousiasme pour Venise en particulier. Permettez-moi d'y joindre mon attachement pour vous et pour les hommes généreux qui portent des Alpes à l'Océan la liberté sur leurs mains réunies. » Pour tout lecteur un peu au courant des questions diplomatiques , ces lignes intimes, presque confidentielles, sans caractère politique, écrites par le ministre alors le plus influent de France, ces lignes, disons-nous, signifiaient; Nous, fondateurs d'une république, nous n'osons pas reconnaître que vous avez eu le droit, non pas d'en fonder une autre, mais de rétablir la vôtre, malgré ses quatorze cents ans de vie glorieuse, et nous nous cachons pour vous faire connaître nos vœux, parce que, officiellement exprimés, ces vœux porteraient atteinte aux traités de 1815. Or celui qui agissait ainsi, au faîte du pouvoir républicain, était le même homme qui, simple député dans les rangs de l'opposition , sous la monarchie constitutionnelle , avait déclaré à la tribune que les seuls traités valables étaient les traités de la Providence y cimentés par la sympathie et la fraternité des peuples entre eux. Certes s'il y a quelque chose de triste et de décourageant au monde, c'est la conduite politique d'un homme qui, après avoir consacré une partie de sa vie à attaquer un gouvernement , fait moins bien que lui lorsque, à son tour, il arrive à la direction des affaires. Sous ce rapport, on peut dire de Lamartine que, sous la république, il s'est montré moins libéral que les ministres qu'il blâmait sous la monarchie. Il y a dix ans que nous lisons et que nous étudions ce poëte , et nous croyons que s'il a aimé sincèrement l'Italie, cette affection a disparu en lui le jour où il est arrivé au pouvoir. On ne lui demandait pas alors de mettre l'Eu-
rope à feu et à sang, afin d'être utile à l'Italie; on désirait simplement qu'il déclarât à l'Autriche que, d'après les termes de son manifeste , à lui Lamartine , Venise ayant jugé à propos de reconstituer sa nationalité opprimée , la république française se croyait en droit d'armer pour protéger ce mouvement légitime et reconnaître l'indépendance d'un État dont l'Autriche s'était injustement emparé. Lamartine, tout-puissant au début de la république de 1848 , eût pu faire cela sans qu'il se tirât un seul coup de fusil en Europe, et l'Autriche, alors si affaiblie, aurait certainement cédé. Malheureusement, 'il n'en a pas été ainsi. Les dépêches les plus pressantes du consul de France à Venise, dépêches très-honorables pour celui qui les a écrites , restèrent sans effet et souvent même sans réponse. Diplomate distingué, M. Limperani avait noblement compris le rôle que devait remplir la république française envers la république venète, rôle pacifique, nous le répétons, mais digne et assez indépendant du moins pour résister aux prétentions, trèstimides à ce moment, de la cour de Vienne. « Si je pouvais, en frappant du pied le sol de Venise, en faire sortir des soldats français, il y a longtemps qu'une escadre imposante aurait mouillé dans l'Adriatique. » C'était là le sens de toutes les dépêches adressées par M. Limperani à Lamartine. Nous en avons compté jusqu'à quinze', qui demandent toutes les unes après les autres la même chose, c'est-à-dire la présence de quelques bâtiments de guerre dans les eaux de Venise. Le 11 septembre seulement, sept mois après la proclamation de l'indépendance , un bateau à vapeur français vint jeter l'ancre en vue de la ville. Encore,
* Voir aux documents une partie de sa correspondance officielle. 3
dès que le commandant eut débarqué, il fit connaître au gouvernement vénitien et au peuple qui l'accueillaient avec enthousiasme que ses instructions lui enjoignaient d'observer la plus stricte neutralité. Il était facile de voir que les officiers de la marine française présents à Venise ne partageaient nullement les opinions indifférentes de leur gouvernement envers la courageuse cité. L'obéissance fut alors pour eux un devoir pénible ; car ils auraient tous voulu porter secours à un peuple héroïque qui, en très-peu de temps, avait déjà conquis leur admiration. Telle a été , au début de la révolution italienne, la conduite de la république française sous le gouvernement prépondérant d'un homme qui avait itérativement déclaré que l'Italie était pour lui une terre cf adoption, une seconde patrie. Quel motif empêchait Lamartine d'agir à cette époque, où la France entière obéissait avec confiance à ses moindres paroles? Ce ne pouvait être la crainte d'une guerre européenne : nous avons démontré que cette crainte était chimérique ; ce n'était pas non plus l'opposition des collègues de Lamartine dans les conseils de la république : la majorité ; MM. Dupont de l'Eure, Ledru-Rollin et Louis Blanc avaient émis les premiers une opinion contraire. Presque tous soutenaient avec raison que, par le seul fait de sa révolution, la France était solennellement engagée à reconnaître et à soutenir le droit de nationalité des autres peuples, surtout quand ces peuples, devenus libres comme celui de Venise, réclamaient l'appui de l'influence française. Cette fois encore, ce fut Lamartine qui, avec son éloquence habituelle, combattit cette opinion et ramena la majorité à ses idées qui tendaient toutes à sacrifier une partie de l'Italie pour sauver l'autre. Calcul insensé, parce qu'il était évi-
dent qu'en abandonnant à l'An triche, soit la Lombardie, soit la Venétie, on l'aidait à établir sa domination sur l'Italie entière. Cela est tellement vrai, qu'en jetant les yeux sur une carte d'ilalie, on pourra se convaincre, qu'à l'exception du Piémont et du royaume de Naples^ les soldats de l'Autriche occupent aujourd'hui non-seulement Milan et Venise, mais toute 1^ péninsule. En disant toute la péninsule, nous nous trompons; car on a condamné notre armée à cet excès d'humilité d'aller jouer à Rome le rôle de l'armée autrichienne; mais si cela, indépendamment de la question morale, coûte à la France d'énormes sacrifices, cela lui donne en revanche des chevaliers de l'ordre de Saint-Grégoire le Grand !
L'Angleterre ne fut pas en réalité beaucoup plus favorable à la république venète que la France ; mais, par sa constitution et son gouvernement, elle était moins engagée et n'avait d'ailleurs rien promis. On a fait, il y a quelques années, beaucoup de bruit à propos de la mission de lord Minto ; on a attribué à ce voyage d'appréciation personnelle une portée politique qu'il n'avait pas, et cela principalement à cause des liens de parenté qui unissaient lord Minto à lord Palmerslon. En définitive, cette mission avait pour but de renseigner exactement le ministère anglais sur la situation, les tendances et les besoins de l'Italie. Seulement, comme les hommes politiques de l'Angleterre sont presque tous de grands seigneurs, ils portent à l'opposé de nos agents l'esprit d'indépendance du gentilhomme jusque dans leurs fonctions. Aussi n'est-il pas rare d'entendre à l'étranger les diplomates anglais exprimer hautement leurs opinions sur les événements et sur les hommes, le tout au grand scandale de la diplomatie française et allen 3
mande;, qui croit, quelquefois à tort, être beaucoup plus habile en restant silencieuse.
Le représentant de l'Angleterre à Venise, M. Dawkins, ne varia point. Esprit honnête mais borné, sa maison était le rendez-vous de tous les hommes d'opinions rétrogades. 11 ne pouvait et ne voulait voir que par les yeux de cet entourage, et de bonne foi il était ainsi induit en erreur. Dans son for intérieur, quoiqu'il eût reconnu dans toutes ses dépêches à lord Palmerston * la respectabilité et la modération des membres du gouvernement provisoire, il n'avait pas jugé la révolution nécessaire à Venise. Le joug de l'Autriche lui paraissait bien un peu dur, un peu arbitraire , mais il était convaincu, comme tous les Anglais, qu'avec certaines réformes constitutionnelles, un peu plus de patience de la part des Italiens et un peu moins de rigueur du coté de la cour de Vienne , tout le monde aurait été content. Cette étroite politique, qui caractérise l'esprit britannique, mélange de bon sens, d'égoïsme et de tendances libérales, convenait si peu aux Vénitiens que M. de Metternich lui-même, dès 1847, avait déclaré qu'en dehors du gouvernement absolu de l'Autriche, la forme républicaine était la seule convenable aux États du nord de l'Italie. La Gazette d'Augshourg du 2 avril 1852 vient appuyer cette opinion par les lignes suivantes d'un de ses correspondants à Venise : « J'ai beaucoup interrogé , écrit-il, et plusieurs femmes du peuple m'ont dit : (c Depuis trente-quatre ans, à toutes nos prières, on « n'a jamais répondu de Vienne que par un inexo- « rable non. Comment pourrions-nous aimer un pareil « gouvernement? » Un homme auquel j'avais de-
* Voir la correspondance anglaise.
mandé si, avec les libertés constitutionnelles nouvellement conquises en Autriche, il croyait tout à fait impossible de vivre sous le protectorat d'une pareille puissance, me répondit : u C'est impossible, l'Au- « triche nous doit trop en argent, en liberté, en satig (c versé, pour que jamais nous puissions désormais « nous fier à elle. » Une autre fois, comme je demandais pour quel motif il y avait une si grande masse de gardes civiques au palais du gouvernement, un homme du peuple me répondit : « C'est pour que « moi et vous aussi, monsieur, puissions dormir (( tranquilles dans nos lits, car là dedans (montrant a le palais), on ne rêve toujours que trahison (Fanno « sempre belli tradimenti). » C'est donc une vérité bien constatée par les journaux officiels de l'Autriche elle-même , que l'impossibilité du rêve de l'Angleterre , à propos d'une constitution libérale octroyée par la cour de Vienne à un peuple qui a droit à l'indépendance et qui a, chose plus rare, toutes les vertus nécessaires pour la conserver. A la date du 28 mars 1848, Manin, au nom du gouvernement provisoire de Venise, adressait directement au vicomte Palmerston la dépêche suivante : « Les provinces de l'ancien État vénitien , en prenant le nom de république, ont cru obéir à leur passé et à la nécessité des choses. Une nation telle que la nation anglaise, chez laquelle le respect des traditions est une espèce de dogme social, doit sentir ce qu'il y a de sacré pour nos provinces dans leurs anciens souvenirs. Un gouvernement constitutionnel dans ce pays et dans l'état actuel des esprits n'aurait été qu'une transition incommode, dangereuse et la cause de révolutions, peut-être suivies d'un despotisme pire que les précédents. Nous avons cru que le seul moyen de rester
indépendants, c'était d'être libres. Mais le même sentiment qui nous conseillait une telle résolution nous impose le respect de tout gouvernement établi. Nous ne doutons pas des sympathies de cette grande nation , où le sentiment de liberté est un instinct, et qui, par la grandeur de ses vues et la persévérance de ses volontés, rappelle plus que toute autre les succès et les gloires de Rome ancienne. Le drapeau vénitien, en rencontrant sur les mers le drapeau britannique, recevra toujours, nous l'espérons, un salut amical. » Le ton modéré de cette communication , digne par ses sentiments et sa forme du vieux renom de la diplomatie vénitienne, posait nettement la ligne politique que la république allait suivre. Il est aisé de reconnaître, aux termes mêmes de sa déclaration officielle, que Manin comptait beaucoup sur le bon vouloir du peuple anglais et peu sur celui du gouvernement. Aussi, bien qu'adressée à lord Palmerston, la dépêche parle-t-elle principalement à la grande nation; en définitive, c'est bien plus un appel de la Venétie à l'Angleterre qu'une ouverture diplomatique. Venise ne se trompait pas sur les dispositions généreuses du peuple anglais à son égard, et si lé gouvernement avait puisé en lui ses inspirations , des Alpes à l'Adriatique, l'Italie jouirait aujourd'hui de toutes ses libertés. Nous n'en voulons d'autre preuve que l'accueil fait au général Haynau par la population de Londres. C'est que le noble peuple de l'Angleterre, si redoutable sur les champs de bataille, ne comprend pas que l'on fasse la guerre par le pillage, le viol, l'incendie, l'exécution des femmes, des vieillards et des enfants; toutes choses familières à ce sinistre trio composé de Radelzki, d'Haynau et du général d'Aspre. Ces persécuteurs, en déshonorant
leurs épaulettes, ont fait du peuple italien un peuple de victimes et de martyrs, et leurs cruautés inutiles ont créé à rAutriche cent fois plus d'ennemis que les traités de 1816.
La république de Venise ne confondit jamais les sentiments des peuples avec ceux des gouvernements. La conduite de lord Palmerston, un moment favorable à Charles-Albert, fut toujours plutôt hostile que neutre à la Lombardie/»t à la Venétie. M. Dawkins, à qui Manin rappelait un jour les droits des nationalités, répondit ; « Vous devez comprendre que mon gouvernement ne peut admettre ce droit, ni pour vous, ni pour la Lombardie, parce que, s'il l'admettait, il autoriserait la rébellion de ses sujets de l'Inde, des îles Ioniennes, de toutes les colonies et même de l'Irlande. » Ailleurs nous trouvons dans une dépêche* de M. le comte de Ficquelmont au comte Dietrichstein, alors ambassadeur d'Autriche à Londres, cet autre aveu : u L'Italie, dit-il, pourrait devenir l'occasion d'une guerre générale. Le gouvernement de la république française aura besoin de la guerre pour se soutenir j nous désirons que vous ne lui en donniez pas l'occasion dans la péninsule. » — <» Lord Ponsonby, ajoute la dépêche du 8 avril 1848, avait eu l'inquiétude que si la guerre nous conduisait sur le territoire piémontais, la France interviendrait; je lui dis donc que le soulèvement général du royaume lombardovénitien avait changé cette situation; que les Piémontais venaient d'envahir la Lombardie et que si nous parvenions à les repousser sur leur territoire, nous nous retrouverions tellement occupés de la pacification de nos propres provinces, qu'il m'était per-
* Voir aux documents.
mis d'avance de lui donner la certitude que nous ne poursuivrions par hors de notre territoire * les succès que nous pourrions obtenir. » Ici, comme on a souvent fait honneur à la modération de Radetzki de n'avoir pas marché sur Turin après la bataille de Novare, nous ferons remarquer que le maréchal n'a agi qu'en vertu d'ordres donnés. Constatons donc que cette prétendue clémence du vieux guerrier n'était que le résultat d'une promesse faite d'avance par l'Autriche afin d'obtenir l'appui de lord Palmerston. Ce n'est pas tout : le comte de Ficquelmont avait été jusqu'à dire à lord Ponsonby : « Le sort de l'Italie est dans les mains de l'Angleterre ; vous êtes aujourd'hui la seule puissance qui y ait de l'influence ; elle est d'autant plus grande qu'elle est seule j le renversement si facile de Louis-Philippe, l'établissement d'une république en France ont jeté partout l'épouvante. On craint son secours autant qu'on craindrait ses hostilités ; mais en reconnaissant votre toute-puissance, permettez-moi de reporter en même temps sur vous la responsabilité des événements, au moins en ce qui nous regarde. » Le gouvernement anglais , dont on marchandait ainsi l'appui, ne se fit pas prier longtemps pour se rendre aux vœux de l'Autriche. Au fond, ces vœux étaient à peu près les siens. Lord Palmerston et ses agents n'avaient qu'une crainte, c'était celle de voir intervenir la France en faveur du Piémont, par ce que, dans leur opinion, cette intervention eût été le signal d'une guerre européenne, que les finances embarrassées de l'Angleterre ne lui permettraient pas de soutenir. Hors de là, tout était indifférent au ministre de la Grande-Bretagne, et il
* Lombarde- Venèle.
déclara solennellement que l'Angleterre ayant été une des puissances signataires des traités de 1815, il se croirait au besoin obligé de les défendre. C'est ce qui explique ce jeu de la diplomatie anglaise, prêchant à l'Italie et à la Hongrie la non-intervention et encourageant en même temps l'Autriche à reprendre possession par les armes des provinces italiennes. Ainsi, lorsque Manin rappelait à la Grèce ses anciennes relations avec Venise, une note du consul anglais, M. Dawkins, appelait l'attention de son ministre sur la dépêche du gouvernement vénitien ^ Plus tard, lorsqu'on forma le noyau d'une légion hongroise et istro-dalmate, le gouvernement anglais protesta encore en disant que Venise, ne devant s'occuper que de ses propres affaires, n'avait pas le droit de faire intervenir ainsi la Hongrie, l'Istrie et la Dalmatie dans la guerre de l'indépendance italienne. Enfin, quand Vienne, au pouvoir des patriotes, était attaquée par les troupes impériales de Windisgraëtz, l'armée hongroise se trouvait sous les murs de la ville, et, malgré les prières des assiégés, cette armée hongroise assista à la prise d'assaut l'arme au bras. Là encore c'est que le représentant anglais avait persuadé au gouvernement de Kossuth qu'il ne devait pas intervenir afin de ne pas donner aux Russes le prétexte d'intervenir à leur tour. Or les Russes sont intervenus malgré cette abstention, et il est permis de croire qu'ils ne seraient pas arrivés à temps si les Hongrois s'étaient mis du côté des patriotes assiégés.... Veut-on d'autres faits pour preuves des dispositions malveillantes du gouvernement anglais envers la Lombardie et la Venétie? On sait que le ïyrol comprend le Tyrol italien et le
* Voir aux documents.
Tyrol allemand. Le premier, naturellement, partageait toutes les idées de la révolution italienne. Tout cela n'empêcha pas le consul anglais de protester formellement contre l'entrée des bandes lombardes dans le Tyrol. On le voit, ce fut partout, de la part de lord Palmerston, le même mauvais vouloir, les mêmes hostilités systématiques.
Il s'opérait à ce moment en Europe un mouvement important qui a passé jusqu'ici trop inaperçu; c'est celui des anciennes races latines, les Roumans en Valachie et en Moldavie. Les Russes voulaient intervenir; une puissante armée valaqne s'était formée afin de s'y opposer. Aussitôt le consul anglais de Bucharest, s'adressant au général Tell, lui dit : «Vous ne pouvez pas résister, et si les Russes entrent ici après une lutte, ils vous traiteront en pays conquis; cela détruira votre position légale. » D'après ces perfides conseils, l'armée valaque fut dissoute précisément dans le temps où l'Autriche aux abois sollicitait l'intervention russe en Hongrie. Calculez les conséquences d'un accord entre la race hongroise et la race roumane ; elles pouvaient être immenses, et, dans tous les cas, la lutte ainsi engagée, l'Autriche, privée du secours de la Russie, eût certainement été vaincue et envahie par les Maggyars. La victoire entraînait de ce côté l'indépendance de la péninsule, parce que toutes les fois que la Hongrie et l'Italie pourront combattre simultanément , l'Autriche ne résistera pas un mois; la preuve en est, qu'en 1848, de l'aveu même de tous les généraux de ce pays , le cabinet de Vienne perdait du même coup, la Hongrie, la Lombardie et la Venétie sans l'appui de l'empereur Nicolas; appui que l'Autriche n'eût probablement pas obtenu si l'armée russe avait dû aller combattre l'ar-
— Aimée valaque, licenciée d'après les conseils du consul anglais à Ducharest. De tous ces faits, que personne ne pourra nier, puisqu'ils se sont passés au grand jour de la publicité, en présence des témoignages officiels et irrécusables des parties intéressées, on a le droit de conclure que le gouvernement anglais, sous les dehors d'une apparente neutralité, a été, au contraire, constamment hostile aux peuples qui combattaient pour reconquérir leur indépendance ; et si cette hostilité est bien évidente quelque part, c'est surtout dans les actes et la correspondance de M. Dawkins , consul général d'Angleterre à Venise. On sent, à la lecture des dépêches de ce diplomate, une sorte de mécontentement qui éclate à chaque page. 11 est trop honnête homme pour calomnier une révolution sans excès , il loue même souvent la sagesse des membres du gouvernement républicain; mais il le fait avec la mauvaise humeur britannique, et il semble, quand il parle des événements politiques dont il a été le témoin oculaire à Venise, qu'il soit de moitié dans l'humiliation de l'Autriche, et qu'il ait subi, de concert avec elle, les hontes d'une capitulation peut-être un peu trop prompte , dans son opinion du moins; nous croyons l'avoir déjà dit, M. Dawkins était persuadé que la révolution à Venise était l'œuvre personnelle de Manin et de Tommaseo; que, sans le premier de ces deux hommes surtout, elle n'aurait pas éclaté, que le pays se serait contenté longtemps encore de réformes partielles , sans songer à proclamer son indépendance. Cela est possible , certain même, nous le croyons aussi; mais il n'en est pas moins vrai que si le peuple n'avait pas approuvé la conduite de Manin , s'il ne l'avait pas merveilleusement secondé dans ses hardies entreprises en lui
obéissant aveuglément, la révolution ne se serait pas accomplie par la volonté d'un seul homme. Il n'est donc pas juste de prétendre que ce seul homme atout fait. Les Vénitiens l'ont adopté pour chef, l'ont aimé avec enthousiasme , fanatisme même , parce qu'ils sentaient en lui un noble cœur et un guide incapable de tromper jamais son pays. Chez toutes les nations où une révolution s'opère brusquement, il en est ainsi. La faveur publique acclame un chef et résume en lui toute sa vie, toutes ses victoires, tous ses revers. Washington a été cet homme pour l'Amérique, Kosciusko pour la Pologne, Kossuth pour la Hongrie; Lamartine l'eût été pour la France, s'il avait montré, non pas plus de courage, il n'en manquera jamais, mais plus de fermeté et d'esprit de conduite; si, en un mot, sachant rompre plus tôt avec les démagogues, il s'était proclamé le chef des démocrates.
La tactique du consul anglais à Venise, tactique consistant à déclarer, lorsqu'on ne veut pas soutenir une cause, que cette cause est celle d'un homme ambitieux et non pas celle d'un peuple, n'est pas une tactique nouvelle, particulière aux agents de l'Angleterre. Depuis que la diplomatie, c'est-à-dire les rapports des gouvernements entre eux, existent, on n'a jamais agi autrement chaque fois qu'on a voulu égarer l'opinion publique en Europe. Heureusement ces subterfuges ne trompent personne : ainsi M. Dawkins, qui semble disposé à croire à la résignation des Vénitiens, sans l'influence des idées personnelles de Manin, est dans l'erreur. Comment expliquerait-il la révolution lombarde ? Manin n'était pas à Milan et l'aristocratie milanaise, aidée du peuple, a pourtant chassé aussi l'Autriche pour les mêmes crimes. En
Lombardie comme en Venétie, le mécontentement, depuis longues années, n'était pas celui d'un homme, mais celui de tous, il se trahissait de mille façons, dans la presse, dans les salons, dans les congrès scientifiques, jusqu'à ce qu'enfin il ait éclaté en armes sur la place publique. D'ailleurs, ce mécontentement général, résultant d'une souffrance réelle, se trouve constaté par les déclarations des autorités civiles et mi^ litaires de l'Autriche avouant elles-mêmes çM't/î/afaï^ quelque chose à faire ; et M. le comte de Ficquelmont, président du conseil et premier ministre à Vienne, écrivait le 5 avril 1848: « Il y a quelquefois des événements qui semblent marqués au coin d'une hostile fatalité. Le soulèvement du royaume lombardo-vénitien a eu lieu au moment même où l'empereur Ferdinand venait de prendre la résolution, pour ainsi dire spontanée, d'accorder à ces peuples ce qui lui a été démontré être l'objet des vœux universels, de manière que les populations italiennes, prêtes à trouver dans la patente impériale plus même qu'elles n'avaient demandé, n'ont pu en avoir connaissance à cause du bruit des armes qui les empêchait déjà d'entendre les paroles souveraines. La position que vient de prendre l'armée autrichienne entre la Lombardie et la Venétie amènera un temps d'arrêt profitable à l'œuvre de la pacification. Un commissaire impérial va en Italie, muni des pleins pouvoirs nécessaires pour négocier une réconciliation sur les bases les plus larges, conséquence naturelle du nouveau système politique que vient d'adopter l'Autriche. Nous croyons donc que le gouvernement de Sa Majesté Britannique trouvera dans l'ensemble de ces considérations des motifs suffisants pour se convaincre qu'appuyer la position de la cour d'Autriche dans les limites de ses possessions
italiennes serait tout autant conforme aux intérêts de l'Angleterre qu'à ceux de l'Empire. Le concert de ces deux intérêts rétablirait une garantie en faveur du maintien de la paix générale dont les bases sont aujourd'hui si fortement ébranlées. » Si l'Autriche, par l'organe de son premier ministre, reconnaissait la nécessité de céder aux vœux des populations italiennes, c'est que ces populations avaient déjà exprimé leurs souffrances. Si elle envoyait, elle si hautaine et si fière, un commissaire impérial pour négocier une réconciliation sur les bases les plus larges , c'est qu'il y avait inimitié, lutte, et que le comte de Ficquelmont comprenait la nécessité de faire les premières avances. Le consul d'Angleterre, M. Dawkins était donc seul de son avis, lorsqu'il attribuait à Manin et à quelques hommes politiques ambitieux le mécontentement de tout un peuple. Tandis que la république française, d'une part, et le gouvernement anglais de l'autre, agissaient ainsi dans le sens des idées absolutistes, la Suisse, toujours dévouée aux nobles causes, envoyait des armes et des troupes à Venise, puis le Directoire fédéral adressait au gouvernement provisoire la note suivante : « Messieurs, le Directoire fédéral a reçu, par l'entremise de son vice-consul, la note que vous avez adressée, à la date du 28 du mois passé, au président de la confédération suisse, note dans laquelle vous lui donnez connaissance de la constitution d'un gouvernement provisoire pour la république de Venise, en exprimant en même temps l'espoir que les relations d'amitié entre la république de Venise et la Suisse continueront d'exister et se consolideront toujours davantage pour le bonheur des deux nations. La confédération suisse a toujours revendiqué pour elle le droit de se constituer librement; elle reconnaît
aussi ce principe pour les autres nations. C'est donc avec plaisir que le Directoire fédéral vous félicite, messieurs, du rétablissement si prompt et presque sans effusion de sang de l'ordre public et de la formation d'un État de droit régulier. Le Directoire fédéral partage avec vous, messieurs, l'espoir que le changement des choses, la renaissance de l'antique république des bords de la mer Adriatique contribuera à resserrer plus étroitement les liens d'amitié entre les deux nations, et exercera une action salutaire particulièrement sur leur avenir commercial. » Que l'on oppose cette déclaration si franche et si honnête aux subtilités du gouvernement français, et que l'on dise ensuite de quel côté était la bonne foi, la loyauté et l'honneur. Dans leur modeste simplicité^ pleine de grandeur et de droiture, les nobles descendants de Guillaume Tell ne crurent avoir fait, en agissant ainsi, que ce que l'honneur de la Suisse réclamait; il paraît que celui de la France était plus facile à satisfaire, car, après avoir donné sa parole alors qu'on ne la lui demandait pas, le gouvernement de la république nonseulement n'osa pas faire ce que les États de la Suisse avaient osé, mais il se délia^ avec des phrases banales et hypocrites, envers Venise et l'Italie entière de ses engagements les plus solennels. Viennent maintenant les auteurs de cette trahison se décerner des couronnes civiques, l'Europe saura du moins que penser de leur conduite ; il est temps enfin que l'obscurité et les mensonges fassent place à la lumière et à la vérité.
La révolution de Venise porte l'empreinte, dans ses manifestes et appels aux autres peuples , d'une couleur littéraire remarquable et d'un grand esprit d'élévation. On y sent à chaque page la présence de l'écrivain religieux que l'Italie révère. En effet, soit qu'il
s'adresse à ses concitoyens, soit qu'il parle la langue harmonieuse de son pays aux peuples étrangers , Tommaseo excelle à traduire en termes pleins de poésie et pourtant sans emphase, les nohles sentiments dont Venise est animée. L'adresse aux Croates et aux autres peuples Slaves, tout entière écrite par lui, a quelque chose de simple et d'entraînant; elle passe, avec raison, pour un des plus beaux morceaux d'éloquence de la langue italienne \ La dépêche au gouvernement grec, portant la signature du président de la république venète, et, écrite au nom de tous les ministres, est aussi conçue dans le môme genre , rédigée avec le même style, seulement, à côté de l'atticisme du poëte dalmate, on rencontre cà et là des phrases brèves, énergiques et presque impératives, qui doivent évidemment appartenir à Manin. Après s'être ainsi mis en rapport avec toutes les puissances étrangères, le gouvernement provisoire de Venise fit connaître officiellement par sa diplomatie aux autres Etats de l'Italie que, fidèle à sa première déclaration % il restait décidé à attendre d'un congrès ou d'une assemblée constituante italienne, le mode et la forme définitive de son gouvernement. Il ajoutait même d'avance qu'il était prêt à subir toutes les transformations intérieures, jugées nécessaires au repos et à l'indépendance de la péninsule. Cela dit, le gouvernement provisoire de Venise, unanime sur ce point qu'il fallait ne rien décider avant la fin de la guerre, se prépara à combattre activement l'armée autrichienne , déjà retirée entre le Mincio et l'Adige, et maîtresse en-
* Voir aux documents.
* Voir au premier volume le discours de Manin sur la place Saint- Marc (23 mars 4848).
core des quatre places fortes de Mantoue, Peschiera, Vérone et Legnago.
Le 31 mars, une seconde proclamation du roi Charles-Albert était adressée en ces termes aux Italiens de la Lombardie , de la Venétie, de Plaisance et de Reggio : « Appelé par ceux de vos concitoyens entre les mains desquels une confiance bien méritée a remis la direction temporaire de la chose publique , et surtout visiblement poussé par la main de Dieu qui, pardonnant les anciennes fautes de l'Italie, en considération de ses malheurs, veut ranimer en elle une nouvelle vie glorieuse, j'arrive parmi vous à la tête de mon armée, suivant ainsi les inspirations les plus intimes de mon cœur. Je viens parmi vous, ne me souciant pas de stipuler préalablement aucune condition ; je viens seulement achever la grande œuvre, si heureusement commencée par votre admirable vaillance. Italiens, bientôt notre patrie sera délivrée de l'étranger; et bénie soit mille fois la Providence qui a voulu me réserver un si beau jour, en permettant que mon épée servît au triomphe de la plus sainte des causes I Italiens, notre victoire est certaine ; mes armes, en abrégeant la lutte, ranimeront parmi vous la sécurité nécessaire pour que vous vous occupiez avec calme de régler votre régime intérieur. Alors, le vœu de la nation pourra se manifester en toute liberté et en toute sincérité. A cette heure solennelle, soyez mus surtout par l'amour de la patrie et l'horreur des anciennes divisions qui ont ouvert à l'étranger les portes de l'Italie ! Invoquez les inspirations du ciel afin que l'esprit angélique de Pie IX plane sur vous, et V Italie sera ! » Cette seconde proclamation, si différente de la première, marque déjà les tendances de Charles-Albert à vouloir agir seul, afin de recueillir seul aussi la récompense de
Taction. Il ne dit plus aux peuples, comme la première fois : Je viens vous offrir cette aide que le frère attend du frère, Vami de Vami; il leur déclare au contraire qu'il veut bien ne stipuler préalablement aucune condition et que ses armes ramèneront la sécurité nécessaire pour que les Venètes et les Lombards puissent s'occuper de régler leur régime intérieur, c'est-à-dire, sans doute, de voter la fusion avec le Piémont. Ici apparaît donc dans l'histoire de la révolution italienne, la première pensée ambitieuse et hostile aux intérêts généraux de la péninsule. Elle vient d'un roi qui, le 23 mars, huit jours auparavant, annonçait avec orgueil qu'il allait se faire le champion désintéressé de l'indépendance italienne. C'est ce même roi, à la tête d'une flotte et d'une armée, que nous allons voir successivement accaparer et gouverner la Lombardie et la Venétie, pour les abandonner presque aussitôt après un premier échec, à la vengeance de l'armée autrichienne.