‹ Histoire de la république de Venise sous Manin (volume 2)Chapitre 20 sur 60 · PÉTITION DE M. NAZARI A LA CONGRÉGATION CENTRALE DE MILAN · texte numérisé non relu

PÉTITION DE M. NAZARI A LA CONGRÉGATION CENTRALE DE MILAN

( Annexe. ) A la Congrégation centrale de la Lombard ie.

Il n'y a pas besoin d'une grande puissance d'observation pour remarquer combien , depuis quelque temps, l'opinion publique s'est prononcée , je ne dirai pas d'une manière hostile , mais certainement dans un esprit de mécontentement qui n'est pas douteux contre le gouvernement. Cet esprit envahit toutes les classes de la société plus ou moins , se montre en toute occasion, et les autorités l'ont bien vu toutes les fois qu'elles ont jugé convenable d'avoir recours à des mesures sévères et extraordinaires pour empêcher que cet esprit ne dégénérât en démonstrations séditieuses.

Mais d'où vient cette agitation qui continue à fermenter? Qui augmente en proportion des mesures prises pour la supprimer? D'où vient le mauvais sentiment qui s'est élevé entre les gouvernants et les gouvernés? Ceux-ci ont peut-être des sujets fondés de plainte. Et s'ils en ont , qui doit déposer ces plaintes respectueuses devant celui qui seul peut les rendre satisfaits et contents ?

Je ne vois, pour mon compte, personne mieux placé que nous pour expliquer les désirs du pays. Nous qui, comme hommes privés, sommes capables de juger le bien et le mal qui résultent de bonnes et de mauvaises institutions ; nous qui , placés par la providence dans une indépendance morale, pouvons plus franchement faire connaître nos sentiments. Personne, enfin , n'est plus qualifié légalement que cette congrégation centrale pour déposer aux pieds du trône les désirs de sujets fidèles , parce que c'est à elle seule que la clémence souveraine a accordé la précieuse prérogative de faire connaître nos besoins.

Ceci admis , comme je pense qu'il est extrêmement désirable d'aviser aux moyens de rétablir entre les gouvernants et les gouvernés cette bonne intelligence qui peut seule garantir la tranquillité publique , et pour enlever même le danger trèséloigné d'une collision qui serait fort préjudiciable au pays, je me suis déterminé à présenter ce protocole , pétition ou mo-

tion , qu'on l'appelle comme on voudra , par laquelle je demande et propose que la congrégation centrale veuille bien nommer une commission choisie parmi ses membres et composée d'autant de députés qu'il y a de provinces en Lombardie, pour examiner mûrement la situation actuelle du pays, et que les causes de mécontentement dont j'ai parlé fassent le sujet d'un rapport détaillé qui sera soumis à la congrégation centrale elle-même.

Cette démarche m'a été suggérée par mon désir du bien public, par l'attachement que je porte à mon souverain, et par le sentiment de mes devoirs; car, comme citoyen , j'aime ardemment mon pays ; comme sujet, je désire que mon souverain soit adoré et chéri partout et par tous; et, comme député, je me considérerais comme manquant à mes fonctions et à mon serment, si je gardais le silence quand ma conscience me dit de parler.

Signé Nazari.

LE CONSUL GÉNÉRAL DAWKINS AU VICOMTE PALMERSTON

(Reçue le 13 janvier.)

Milan , 6 janvier 1848.

Milord ,

Je vous ai transmis , avec ma dépêche du 31 décembre , un papier qui circulait à Milan pour inviter les habitants à s'abstenir de fumer, et je vous ai dit qu'on avait déjà insulté quelques personnes pour ne pas s'être conformées à cette invitation. J'ai le regret de dire qu'il en est résulté des conséquences encore plus sérieuses.

Il paraissait généralement admis qu'à partir du 1" janvier tout le monde s'abstiendrait de l'usage des cigares. Cependant le 1" étant un jour très-pluvieux, et presque personne ne passant dans la rue, il n'y eut rien à noter. Le jour suivant, dimanche 2 , la population tout entière se pressait dans les principales rues, et d'abord on vit à peine un fumeur. Cependant, un peu plus tard, plusieurs fumeurs se montrèrent, Jl 18

bourgeois et soldats ; les premiers furent généralement forcés par la foule à jeter leur cigare , et les derniers furent pour la plupart siffles et hués. Comme on craignait des troubles, de forts détachements d'infanterie et de police , et des détachements plus faibles de dragons et de gendarmes à cheval, firent des patrouilles dans les rues. Une grande foule s'était réunie en face de la grand'garde et devenait très-incommode ; on la fit balayer par des troupes. Pendant ce mouvement, le podestat ou maire de Milan, qui était venu dans le but d'apaiser le peuple, reçut un coup de crosse de fusil ; il n'y eut pas de lutte sérieuse.

Le lundi 3 , des rassemblements eurent lieu dans les principales rues, et presque tous ceux, soldats compris, qu'on vit fumer, furent insultés et quelquefois maltraités. De bonne heure , dans l'après-midi , la police publia une proclamation contre ces procédés , avertissant le peuple que les rassemblements seraient dissipés par la force. Malgré cela, le soir les rassemblements se formèrent et furent dissipés parles troupes, et quelques personnes furent blessées. Les troupes ne tirèrent pas ; mais je tiens de bonne source que deux coups furent tirés sur les soldats d'une maison située près d'une des portes de la ville ; les soldats entrèrent dans cette maison qu'ils ravagèrent, n'épargnant pas ceux qui s'y trouvaient.

Le mardi 4, les patrouilles continuèrent; mais tous les soldats qui n'étaient pas de service furent consignés dans les casernes. Il est très-malheureux que cette mesure n'ait pas été adoptée plus tôt, car la veille , le 3 , un grand nombre de soldats qui n'étaient pas de service, réunis par groupes de quinze à trente, paradaient dans les principales rues, chaque homme ayant un cigare à la bouche. Ces réunions de soldats amenèrent plusieurs collisions avec la populace ; je regrette de dire que dans ces collisions les soldats ne montrèrent pas beaucoup de modération, et que plusieurs hommes du peuple furent blessés ou tués. Il était naturel que les soldats , voyant que lorsqu'ils étaient seuls ou en petit nombre ils étaient susceptibles d'être insultés ou attaqués , se soient réunis pour se défendre; mais , dans cette circonstance, leur réunion avait bien l'apparence d'une provocation excessive, et elle offrait un prétexte aux gens mal intentionnés pour affirmer qu'on les avait envoyés exprès pour essayer de produire une collision. J'ai le regret de

dire que le peuple a été très-irrité de ce procédé, et quoique toutes les personnes raisonnables reconnaissent que l'essai fait pour empêcher de fumer soit injustifiable , mérite d'être puni , et soit la cause première de tous les malheurs qui ont eu lieu; la conduite des autorités militaires , en permettant ainsi que ces corps d'hommes armés, sans officiers pour les diriger, se promenassent en ville au milieu d'une population sans armes, est censurée hautement.

Le nombre des personnes tuées dans ces rixes monte à cinq et environ trente blessées; mais comme beaucoup de personnes n'ont pas fait connaître leurs blessures, il n'est pas possible d'apprendre leur nombre exact. Malheureusement, ainsi qu'il arrive souvent en pareil cas , beaucoup de victimes étaient très-innocentes, et se trouvaient dans la foule par accident ou par curiosité. Un essai a été fait par la populace , dans une rue étroite, pour couper les brides d'une patrouille de cavalerie ; mais , en général , le peuple n'avait pas d'armes.

Depuis le matin du 4, les troupes sont restées dans les casernes, à l'exception des patrouilles de service, et j'espère ne plus avoir à signaler d'autres excès; mais l'exaspération est telle en ce moment que la plus légère collision peut produire les conséquences les plus graves.

J'ai l'honneur de joindre à ceci la copie des proclamations faites par la municipalité et par le vice-roi. Votre seigneurie verra que la proclamation de la municipalité, qui désire se concilier le peuple et se tenir en bons termes avec lui , fait allusion au premier acte d'intimidation comme le fait de personnes qui ont cherché à remettre en vigueur une loi qu'on avait laissée tomber en désuétude. Pour expliquer cela, il est nécessaire de rappeler qu'il existe une loi, qu'on n'observe plus depuis longtemps, défendant de fumer dans les rues. Cependant, l'idée de personnes se réunissant pour faire observer ce vieux règlement , est une arrière-pensée indigne d'être mise en avant.

D'un autre côté les promoteurs du plan , pour abandonner l'usage de fumer, sont, je crois, très-alarmés du tour que leur idée a pris. Ce qu'il y a de curieux, c'est que cette idée s'est promptement répandue dans la classe moyenne et dans le peuple, d'où elle n'est certainement pas originaire. On a reçu ici la nouvelle d'un mouvement simultané et dans le même but

à Côme, Brescia, Crémone, Mantoue et d'autres villes de Lombardie , sans cependant qu'il ait été suivi , au moins à ma connaissance, de résultats sérieux.

Des députations des principales familles de Milan se sont rendues chez le vice-roi et chez le gouverneur, se plaignant de la conduite des troupes ; et je crois que c'est par suite de leurs représentations que les troupes sont consignées dans les casernes. La police a pris différents arrêtés ; et , entre autres mesures , le gouvernement a dissous le club où se réunissaient les jeunes gens des principales familles de Milan. Les principaux Milanais ont résolu de prendre le deuil en mémoire des personnes tuées, et de s'abstenir d'aller au théâtre pendant trois jours.

J'ai, etc.

Signé Clinton G. Dawkins.

(Annexe n" 1.)

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