ATTITUDE DES GENERAUX SARDES
Si le roi Charles-Albert avait été un bon général, au lieu d'être simplement un brave soldat, si les partis ne s'étaient pas follement agités au moment où il fallait combattre, si enfin la péninsule entière avait compris, comme Venise, que l'expulsion immédiate des Autrichiens était la question à résoudre avant toutes les autres, la révolution italienne réunissait de grandes chances de succès : « Tout concourait en sa faveur, a dit un écrivain militaire*, et l'Italie dans la conquête de son indépendance, œuvre ordinairement si difficile et si périlleuse, ne semblait pas avoir à faire de longs efforts ni à subiv les pénibles épreuves imposées aux grands desseins pour arriver à ce but. » Ainsi, de l'aveu même d'un homme du métier, la guerre , si elle eût alors été bien conduite, menait au triomphe absolu, à la délivrance définitive. Il n'y avait pour arriver là qu'une chose simple et facile à faire, c'était de se porter, dès le lendemain de la révolution, avec toutes les forces unies de l'Italie, celles du Piémont principalement, sur TAdige. L'étroite vallée de ce fleuve étant la seule voie de communication entre l'armée autrichienne et l'empire, c'était cette voie qu'à tout prix il fallait intercepter à l'ennemi, chose d'autant
' Leniasson.
plus facile en ce moment, que l'on aurait profité du premierélan d'enthousiasme contre unearmée démoralisée et considérablement diminuée par les désertions, et les échecs qu'elle venait de subir durant une révolution faite avec la rapidité d'un rêve. Radetzki, avec les généraux sous ses ordres, pouvait à peine compter encore sur quarante mille hommes; Charles- Albert, à lui seul en avait plus du double. Joignez à cela le contingent des autres États de l'Italie, qui, dès le mois d'avril s'élevait à trente mille hommes environ, réunis sur les bords de TAdige; bien conduite, avec ces forces, l'insurrection développée jusque dans le Tyrol, eût enfermé comme dans un réseau de fer et de feu toute l'armée autrichienne. Dans cette hypothèse, Charles-Albert, on le comprend, devait être le héros de cette guerre sacrée; l'armée piémontaise étant la seule force disciplinée dont l'Italie pût alors disposer, il importait que cette force, à laquelle appartenait le premier rôle, fût bien commandée. Or, c'est précisément l'absence d'un bon général italien qui fit tourner la fortune du côté de l'Autriche.
Pleine de bonne volonté et d'énergie , la population venète faisait les plus grands efforts pour aider au triomphe de la cause commune, mais, lï'ayant ni armée , ni flotte , elle dut se borner à envoyer ses volontaires au secours de ses provinces attaquées. Le premier départ de la croisade vénitienne eut lieu le 7 avril 1848. Dès le matin, on se réunit en armes dans les galeries du palais ducal oii les troupes furent passées en revue par le général Mengaldo , commandant de la garde civique. Il les exhorta à donner l'exemple de la discipline au milieu des populations amies qu'elles allaient traverser avant d'arriver sur le théâtre de la guerre ; puis il donna en signe d'adieu
à leur capitaine, Ernesto Grondoni , une accolade fraternelle. Des galeries du palais ducal , les troupes descendaient par la Piazetta et la place dans l'église Saint-Marc. Aucune parole ne pourrait rendre l'effet produit par ces drapeaux surmontés de la croix aux couleurs nationales qui allait guider ces hommes courageux , prêts à faire le sacrifice de leur vie à la patrie en danger. Les plus tendres sentiments étaient dans tous les cœurs : « J'ai vu , raconte un correspondant de la Gazette cV Augshour g , des vieillards agenouillés devant l'étendard vénéré, versant des larmes de joie et priant Dieu de les laisser vivre encore; des femmes et des enfants édifiés par leurs pères sur l'importance de cette fête imitaient leur exemple. » La solennité des rites religieux était augmentée par l'immense concours de population remplissant la sainte basilique. On se pressait dans les galeries, dans la chaire , dans le chœur ; partout une foule silencieuse et recueillie attestait par sa présence la vivacité de ses sympathies en faveur des croisés. Au milieu de cet émouvant spectacle , le cardinal patriarche célébra la messe , puis bénit les drapeaux et les armes. Du haut des marches du maître-autel , il s'adressa aux croisés, disant que les grands événements accomplis étaient manifestement l'œuvre de Dieu et l'effet des bénédictions implorées par Pie IX pour l'Italie. « Mais moi aussi , ajouta l'éminent pasteur en s'animant par degrés , moi aussi après lui , je suis votre père. A peine ai-je su que vous veniez ici implorer la protection divine , que mon cœur n'a voulu laisser à personne le soin d'intercéder pour vous. Pour vous j'ai offert le saint sacrifice de la messe , pour vous j'ai prié et je prierai toujours, afin que Dieu bénisse votre sainte entreprise et vous ramène sains et glorieux
parmi nous. Allez donc , courageux frères , assurer l'indépendance de notre patrie commune, allez, précédés par ce glorieux drapeau que la république vous a confié , et soyez certains que quiconque combat sous les bannières de la croix pour une cause si sainte est sûr de la victoire ! « Puis il les exhorta à honorer la patrie et la république par Texemple des vertus chrétiennes, à respecter les prêtres. A ces mots les croisés électrisés par l'émotion générale s'agenouillèrent en présentant les armes et inclinant les drapeaux bénis devant le cardinal. Vaincu par cette scène touchante , le saint prélat dut se retirer soutenu sur les bras de ses vicaires. La place Saint-Marc, les fenêtres des procuraties, les rues voisines étaient encombrées; tout le monde voulait voir et voulait saluer du geste ou du regard les pieux champions d'une grande cause , allant soutenir l'honneur des armes vénitiennes sur les champs de bataille italiens; tous voulaient rendre hommage à leur dévouement. 11 y eut surtout un moment solennel durant cette fête religieuse et militaire, quand à l'élévation de la messe, annoncée par les tambours, la foule animée du même sentiment pria silencieusement prosternée , quand à la clarté d'un soleil radieux , en face de ce peuple recueilli, on vit du fond de la superbe basilique s'élever l'encens des autels et monter en spirales d'opale transparente vers l'azur du ciel italien ; alors on n'entendit plus sur la place Saint-Marc que le bruit des sanglots mal étouffés, pieux murmures d'attendrissement d'une nation, qui a toujours invoqué Dieu dans ses espérances et ses victoires , et qui ne l'a jamais maudit dans ses déceptions et ses désastres. Les cérémonies religieuses achevées , le corps des croisés en ordre de bataille , précédé du drapeau porté par un prêtre, de la mu-
sique et de rétat-inajor général , fit lentement le tour de la place et alla aux applaudissements du peuple prendre position sous le balcon du palais de Manin. « Bénis soient , leur dit-il , les courageux citoyens qui vont répandre leur sang pour empêcher notre sol italien d'être foule de nouveau par des oppresseurs. La république reconnaissante conservera la mémoire de ceux qui auront succombé et leurs fils seront ses plus chers enfants d'adoption. Allez , braves , sous la protection divine tout à l'heure invoquée , allez montrer à nos sœurs d'Italie comment Venise sait combattre et comment Venise veut concourir à la défense commune. » Depuis la place Saint-Marc jusqu'à la station du chemin de fer, les cloches sonnaient à toute volée, et à la porte de chaque église les prêtres attendaient afin de bénir les volontaires au passage. Le pasteur de Saint-Siméone sortant de son église avec le saint sacrement, entouré de son cortège , cierges en main, bénit les soldats pèlerins agenouillés sur la rive opposée de l'autre côté du grand canal. Jamais peut-être spectacle plus touchant ne fut donné à Venise. Ce peuple répandu en foule dans les rues, sur les lagunes , aux fenêtres et jusque sur les toits des palais, présentait l'aspect grandiose d'un véritable triomphe national. C'était bien la joie pure d'un pays heureux et fier d'avoir recouvré en quelques jours son indépendance de quatorze siècles. A voir ces mâles visages , brunis par le soleil de l'Adriatique , animés par l'enthousiasme , à entendre ces braves gondoliers exprimer par des gestes pleins d'éloquence leur vive allégresse, on eût dit une fête de famille telle que Rome antique en savait offrir aux triomphateurs revenant des Gaules. Seulement la joie , au lieu de se manifester ici par des acclamations bruyantes, se tra-
duisait par des prières et des pleurs. A la fin du jour, rémotion du peuple devint si grande qu'il n'avait plus la force d'applaudir sur le passage des croisés. On allait à eux , on les embrassait en silence et on les suivait du regard aussi longtemps qu'il était possible de distinguer leur drapeau et leurs baïonnettes étincelant aux derniers rayons du soleil couchant. A la vue de ces hommes marchant à la mort ou à la victoire avec tant de résolution et de calme , le curé de Saint- Jérémie qui avait commencé à les haranguer ne put achever, suffoqué par l'attendrissement et les larmes. Locatelli , l'ascoltante déjà connu de nos lecteurs, avait sollicité comme un honneur la permission de suivre les croisés, et le frère du poëte d'Ail Ongaro raccompagnait. En pensant à ces admirables scènes, aujourd'hui encore nous nous demandons par quelle injustice il se fait qu'un peuple qui renferme en lui de si nobles qualités , qui a tant de confiance en Dieu, de résignation et de courage, soit éternellement condamné à être le martyr calomnié de TEurope.
De profonds politiques d'antichambre, espèce de serviteurs à gages de la force armée, semblent avoir tout résumé quand ils ont dit d'un ton doctoral : c Les Italiens, race énervée et lâche , sont incapables de se battre et de se gouverner. » L'Autriche, après avoir vu toutes ses armées chassées de la péninsule en quelques jours, aurait mauvaise grâce, on en conviendra, à tenir un semblable langage, car alors l'accusation retomberait sur ses soldats fuyant partout devant la colère des citoyens. La diplomatie française n'a pas le droit d'oublier, elle non plus , ce que le peuple républicain de Rome, sans expérience de la guerre, nous a coûté de travaux , de temps et de sang.
C'est aux officiers de la France qui combattirent sous les murs de la ville éternelle, et non aux agents politiques qui ont trompé notre pays sur les dispositions des populations italiennes, que nous nous adressons pour savoir si les adversaires qui tinrent si longtemps les troupes du général Oudinot en échec , étaient des lâches. La meilleure réponse à cette question est imprimée dans le journal des opérations de Tartillerie et du génie , publié avec l'autorisation du ministre de la guerre, par le général Vaillant : « L'enceinte de Rome, dit-il, d'un développement d'environ vingt-trois kilomètres , était défendue par plus de cent bouches à feu et par une armée qui, en y comprenant une partie de la garde civique que l'on mobilisa, comptait près de trente mille hommes disponibles pour les opérations militaires, car c'était Tautre partie de la garde civique qui était chargée de maintenir Tordre dans la ville. Cette armée, composée d'éléments très-divers, n'aurait pas eu sans doute une grande valeur contre nous en rase campagne , mais elle se défendit vigoureusement derrière ses remparts et dans les maisons trèssolidement construites dont elle avait su faire d'excellents postes retranchés, au moyen d'épaulements en sacs à terre qui en masquaient toutes les ouvertures.... )) Plus loin on lit encore : « Nous devons rendre justice à l'artillerie romaine et dire qu'elle sut parfaitement utiliser ses bouches à feu. Elle construisait un grand nombre d'embrasures, et quand, après de sérieuses difficultés, nous nous étions mis en mesure de contrebattre les pièces qui nous tourmentaient le plus, elle se hâtait de les transporter sur d'autres points. Les défenseurs, ajoute le journal, ne dissimulaient pas leur dépit de nous voir avancer toujours à couvert, comme des taupes, disaient-ils, et abrités
contre l'énorme quantité de projectiles dont ils espéraient nous écraser. Ils avaient compté principalement sur une guerre de rues dans laquelle beaucoup d'entre eux étaient déjà experts; ils s'attendaient à voir nos soldats marcher à découvert contre ces lignes successives de barricades et de coupures construites en si grand nombre, et sous ce rapport le choix du point d'attaque déjoua surtout leurs calculs*. »
Du reste, ce ne fut pas seulement à Rome que Ton combattit de la sorte; les consuls étrangers qui ont assisté de près aux luttes de Milan, de Vicence, de Brescia, de Trévise, de Malghera et à la révolution de Sicile, peuvent dire s'il y a au monde un peuple qui se soit battu avec plus de courage et d'acharnement que le peuple italien, durant ces combats de géants où tous les désavantages étaient de son côté. Le lendemain du jour où les croisés quittaient Venise, d'autres volontaires, jeunes étudiants des universités dont les plus âgés avaient à peine vingt-cinq ans, soutenaient aux environs de Montebello un combat de plusieurs heures contre des forces autrichiennes trois fois supérieures en nombre. Malheureusement, il n'y avait pas beaucoup à compter en plaine sur ces jeunes conscrits ; ils étaient incapables de soutenir plusieurs jours de lutte contre une armée régulière. Aussi, le lendemain de bonne heure, les Autrichiens , plus nombreux encore que la veille, tournèrent le sommet des montagnes de Sorio, firent taire le canon qui les défendait, et prirent les Italiens entre deux feux. Ceux-ci, après une résis-
* Il ré>ulterait des documents récemment publiés à Turin, que les Romains auraient eu trois mille soixante-trois blessés, et sur ce nombre trente seulement étaient étrangers à l'Italie , mille sept cents à mille huit cents morts; l'armée française mille vingt-quatre hommes hors de combat, tués ou blessés.
tance désespérée, se débandèrent en se dirigeant, les uns vers Vicence, les autres du côté d'Arzignano.' Deux cents volontaires tués ou blessés restèrent sur le théâtre du combat, et les Autrichiens firent en outre environ trente prisonniers. Cette affaire jeta d'abord dans les rangs italiens un peu, de découragement; les soldats commencèrent à comprendre que l'enthousiasme ne suffisait plus contre un ennemi tel que Radelzki, et qu'il était nécessaire d'avoir des chefs expérimentés pour discipliner et instruire les milices ignorantes des premiers éléments de l'art militaire. Ce danger, que la masse arrivait seulement à entrevoir alors, était déjà connu depuis longtemps du gouvernement. Aussitôt après la révolution, Manin, sentant rimportance du choix d'un général , s'était occupé d'en chercher un. La chose devenait difficile; les militaires du temps du royaume d'Italie étaient presque tous morts ou trop vieux pour un service actif. 11 y avait bien deux officiers vénitiens, généraux tous deux, Zucchi et Mazzucchelli , mais le premier, ayant reçu le commandement de la forteresse de Palma Nuova des mains du gouvernement provisoire d'Udine, avant l'adhésion de ce gouvernement à celui de Venise, répondit aux instances qui lui furent faites par un refus motivé sur son grand âge, et demanda à conserver son poste. Mazzucchelli, craignant de compromettre sa carrière militaire, préféra rester au service de l'Autriche.
Le comité de défense apportait toujours le même zèle et le même patriotisme dans ses fonctions, mais il avait ce grave inconvénient de tous les comités, à savoir, qu'il détruisait l'unité du commandement, indispensable durant ces heures de lutte suprême. 11 fallait perdre un temps précieux à mettre d'accord
tous les membres de ce conseil; puis, lorsqu'ils semblaient être tous du même avis, chacun laissait percer ensuite une opinion différente. Le gouvernement de Venise s'était adressé au roi Charles-Albert, avant même que celui-ci eût fait ses offres de service, pour lui demander des généraux. Le ministre de la guerre piémontais Franzini mit à la disposition des Vénitiens le général Alberto délia Marmora, qui se trouvait alors à Gênes. Cet officier supérieur arriva le 14 avril 1848 à Venise. Pendant ce temps, les troupes autrichiennes, habilement ralliées à des bataillons croates transportés de Segna à Duino par les pyroscaphes du Lloyd de Trieste, opéraient un rassemblement sur les rives de l'Isonzo afin d'envahir la Vénétie, selon le plan concerté par l'état-major allemand, plan qui devait être exécuté par le général en chef Nugent. La Marmora était un vieillard plein de courage et de patriotisme; ancien soldat de l'empire, il passait aux yeux des Piémontais pour un tacticien expérimenté. Cœur chaud, esprit droit et juste, adoré des soldats dont il s'occupait comme un père , le général La Marmora eût été un excellent chef de division à la tête d'un corps d'opérations régulières, mais il n'avait plus l'énergie nécessaire pour le rôle qu'il fallait jouer à Venise. La ville, au milieu de ses lagunes formées par la jonction de cent trente-huit îles partagées en deux parties presque égales par le grand canal où viennent aboutir cent cinquante-sept petits canaux , est suffisamment défendue par les avantages naturels de cette position. De plus , en avant du magnifique pont de pierre qui relie Venise à la terre ferme, s'élève le fort de Malghera, planté comme une sentinelle avancée au milieu d'une vaste plaine marécageuse. Puis les forts de Brondolo et de Tre Porti
protègent la cité du côté des provinces. Les abords maritimes sont également défendus. Enfin le rayon des fortifications renferme trois autres villes bâties sur des îlots , Chioggia, Buranno et Muranno, comptant environ deux cent mille âmes. En dehors de toute idée d'ambition municipale, avec une population aussi décidée à se défendre que la population venète, on conçoit de quelle importance il était de conserver à l'Italie la ville républicaine comme forteresse nationale. Dans ce but, Manin avait fait tout ce qu'il était humainement possible de faire avec une petite armée composée de gardes civiques et d'enrôlés volontaires. La défense des provinces était matériellement impossible aux Vénitiens, et la Lombardie, sérieusement menacée elle-même , ne pouvait leur être d'aucun secours. Il n'y avait donc que les troupes papales ou les troupes piémontaises qui fussent à portée de prêter un concours efficace à Venise. Le roi de Naples avait bien promis l'appui de sa flotte et de son armée , mais ni Tune ni l'autre n'était encore arrivée. Le général Durando , ayant sous ses ordres un effectif d'environ quinze mille hommes de troupes romaines , était seul en mesure d'agir immédiatement , et , dès le 24 mars 1848, il avait publié à Bologne l'ordre du jour suivant ; a Soldats et volontaires, honoré de la confiance du grand pontife qui m'a accordé le commandement de son armée, je me sens fier de pouvoir me dire votre général. Les conditions actuelles de l'Europe et de l'Italie sont graves et solennelles. Dans un prochain avenir nous serons peut-être appelés par la voix de la patrie et par celle de Pie IX, son saint régénérateur, à accomplir de grands devoirs, à supporter de généreux sacrifices. Nous tous, je le jure, saurons nous montrer dignes de l'un et de l'autre, dignes défenseurs
— Gode tout ce qu'il y a de plus sacré dans les droits des peuples et de l'humanité, dignes de cet antique sang latin qui revit aujourd'hui et bouillonne dans nos poitrines italiennes. Volontaires et soldats, ma vieille épée vous guidera dans la voie de l'honneur. Souvenezvous que pour la suivre au profit de la grande cause que nous défendons, il faut surtout de l'ordre et de la discipline. Cela constitue la véritable force et la gloire des armées, et, selon l'esprit hiérarchique, il est aussi beau, aussi utile et aussi honorable de savoir obéir que de savoir commander. Placé à la tête de ceux qui composent le corps d'opérations dans cet État , soit qu'ils appartiennent à la garde civique, à la ligne ou aux volontaires , je serai pour tous un frère d'armes non moins qu'un général. Votre gloire sera ma gloire, votre bien-être sera le mien; mais je maintiendrai avec énergie et sévérité l'obéissance à la discipline. En agissant autrement, je ne me montrerais pas digne de la confiance dont m'honora le grand pontife en m'appelant à commander des hommes tels que vous. Volontaires et soldats, le monde entier a les regards fixés sur vous et attend l'armée italienne à l'œuvre pour la juger. Les âmes glorieuses de ceux qui combattirent à Legnago nous contemplent du haut du ciel! Le grand Pie IX vous donne la bénédiction de Dieu , et l'Italie, confiante dans votre courage, espère que chacun de vous remplira son devoir de citoyen et de soldat italien î »
Après une proclamation semblable, dans laquelle il répète presque à chaque ligne qu'il tient son commandement de la volonté du pape, expliquera-t-on pourquoi Durando répondit aux envoyés de Venise, sollicitant son appui contre les Autrichiens avancés du côté du Frioul : « Je dépends du roi Charles-Al-
bert et je ne puis passer le Pô sans ses ordres. » Mais Charles-Albert lui-même n'avait-il pas hautement déclaré le 23 mars aux peuples de la Lombardie et de la Vénétie qu'il allait les secourir? Comment donc se fail-il que, d'une part un général au service du saintère dise tout à coup : «Je ne dois obéir qu'au roi de Sardaigne, » et que de l'autre, le roi de Sardaigne ne cède pas aux sollicitations du gouvernement de Venise qui, plus clairvoyant que les autres, indiquait le seul moyen de cerner Radetzki en coupant sa base d'opérations? En effet, sur le territoire venète, tandis que Vérone était restée au pouvoir des Autrichiens, il n'y avait que des croisés ou des volontaires sans armes suffisantes, sans officiers, sans généraux,^ pour maintenir coupées les communications du maréchal avec l'Autriche. En vérité, cela était dérisoire, et le moindre sens militaire devait faire comprendre qu'il fallait porter toutes les forces italiennes à l'Isonzo sur la frontière. Là seulement, on pouvait empêcher l'arrivée des renforts autrichiens et donner par conséquent à Tinsurrection le temps de s'organiser puissamment. Cela était d'autant plus important que les communications entre Vienne et Vérone étaient interceptées par la voie de mer, puisque Venise était au pouvoir des républicains. Elle devait donc s'adresser au pape ou au Piémont (Naples ne pouvant arriver à temps ), pour avoir un corps d'armée régulier et donner à ses provinces la possibilité d'en former un. Tant que les Autrichiens étaient au delà de l'Isonzo et que le territoire situé derrière eux, c'est-à-dire le territoire venète, restait insurgé, la ligne de défense était assez courte et par conséquent assez facile à protéger, grâce à l'enthousiasme des pays soulevés et à l'abattement de leurs adversaires; tout cela cependant à la condi-
tion d'agir immédiatement et avec la plus grande énergie, car chaque jour de retard donnait à l'ennemi de nouvelles forces, et lui rendait son antique courage. Pendant ces longues hésitations de Durando et de Charles-Alhert, les Autrichiens, ainsi que le gouvernement de Venise l'avait prévue effectuèrent le passage de risonzo. Cette triste nouvelle arrivait à Venise le 19 avril; elle affligea tout le monde et ne surprit personne; il semblait, qu'à l'exception des chefs des armées pontificale et sarde, nul n'ignorât les dispositions qu'il aurait fallu prendre dès le premier jour de la lutte. L'Isonzo franchi, la défense devait être reportée sur la ligne du Tagliamento et de la Piave , mais ce mouvement entraînait fatalement la chute de Palma Nuova et d'Udine. Ce fut précisément ce qui arriva. Le général Nugent, à la tête d'une armée de vingt mille hommes, s'empara d'Udine qui se défendit faiblement; puis il détacha quelques troupes afin de bloquer Palma Nuova, dont les communications avec Venise se trouvèrent ainsi coupées. De cette façon , le général allemand, repoussant partout les croisés qui cherchaient à s'opposer à son passage, arriva très-rapidement jusque sur les bords de la Piave. Comme à toutes les sollicitations, Durando alléguait sa position de subordonné envers le roi Charles-Albert , le gouvernement vénitien avait insisté auprès du général La Marmora afin qu'il obtînt le passage du Pô , soit de Durando, soit de Ferrari, commandant un autre corps de l'armée pontificale. La Marmora hésitant répondit d'abord à mots couverts qu'on devait faire quelque chose pour le roi Charles-Albert, si l'on voulait qu'il
* Voy. aux documents la dépêche du 17 avril , dépêche adressée au ministre de la guerre de Sardaigne.
prêtât son concours à Venise. C'est alors que Manin lui dit : « Général, êles-vous plus Piémontais qu'Italien, ou plus Italien que Piémontais. Ce n'est plus une prérogative municipale, une ambition de clocher ou de province que nous discutons ici ; c'est une question de nationalité et d'humanité; de nationalité, parce qu'elle intéresse l'Italie entière ; d'humanité, parce que, dans le Frioul, à l'heure qu'il est, on égorge nos frères d'armes hors d'état, vous le savez vous-même, de résister plus longtemps à l'armée autrichienne. » La Marmora, comprenant les dangers de cette situation pour l'avenir de la Vénétie, et profondément affecté de ne pouvoir lui porter secours, sentit son vieux cœur de soldat s'attendrir et fondit en larmes; puis, saisissant tout à coup une feuille de papier, il s'adressa en ces termes à Ferrari : « Général , je suis depuis deux heures de retour à Venise, où je viens de me concerter en toute hâte avec le gouvernement de la république , afin de pourvoir aux besoins les plus urgents du Frioul, et je vous écris de la salle même du conseil du gouvernement, en présence de tous ses membres. D'après la copie d'un rapport du comité en date du 18, Votre Excellence remarquera la position malheureuse de cette province, insurgée avec l'espoir d'être secourue et laissée maintenant à la merci des Autrichiens , par le retard que l'armée pontificale met à passer le Pô. Les troupes venètes dont la république peut disposer pour repousser l'invasion , consistent en volontaires dits croisés : ces forces seraient bonnes, unies à des troupes régulières, mais seules, elles ne peuvent se mettre en marche, parce qu'elles manquent de canons et de cavalerie. Pour ne pas laisser entièrement sans secours les malheureux insurgés du Frioul, il est indispensable de
leur envoyer un noyau quelconque de troupes régulières. Or, les seules forces de celte espèce sur lesquelles la cause italienne, dans les provinces venètes, puisse compter en ce moment, sont celles que commande Votre Excellence, et qui seront destinées à opérer dans les provinces de Padoue et de Vicence. Ces troupes sont maintenant plus que nécessaires pour fournir un centre de résistance contre l'invasion qui menace de prendre à revers toute notre armée par sa jonction avec les troupes ennemies de Vérone. C'est cette jonction que nous devons atout prix empêcher ; elle est en ce moment la grande question de la campagne; et le seul moyen de l'empêcher ou du moins de la retarder jusquàla solution des affaires de Vérone, c'est de porter la résistance vers le Frioul et de ne pas abandonner à leur découragement les habitants insurgés de cette province. Le cas est si grave, que tant en mon nom qu'au nom de tous les membres du gouvernement de la république, je vous prie instamment de vous diriger vers le Frioul afin de sauver, je le répète, non-seulement cette province, mais l'armée elle-même qui combat sous les murs de Vérone peur s'opposer à la jonction des deux corps ennemis. En vous seul;, général, on peut trouver dans ce moment suprême le salut de la patrie italienne. Venez, venez en toute hâte, et l'histoire et l'Italie vous béniront ! » A cette lettre si patriotique et si pressante, le général Ferrari répondit : « Il a été pour moi très-affligeant d'apprendre la situation déplorable du Frioul ; j'en ai écrit énergiquement au général Durando qui a sous son commandement le corps d'opérations, en lui demandant la moitié de ses troupes régulières. J'ai offert en échange la moitié des miennes afin de former un noyau compact pour me diriger
ensuite là où les secours sont le plus nécessaires. Si je n'obtiens pas ce que je sollicite, il me sera impossible de m'éloigner de ma base d'opérations, car ma division n'est composée que de gardes nationaux et de volontaires, ainsi que s'en est assuré personnellement votre commissaire, M. Zanetti. Je serais pourtant bien heureux de contribuer de ma personne au salut de votre patrie qui est la patrie commune, n
11 n'y avait certes rien à objecter à ces raisons; le général Ferrari ne pouvait, avec les gardes nationaux et les volontaires composant sa petite division, venir au secours d'autres volontaires et d'autres gardes nationaux; c'eût été une tentative insensée et inutile. Des troupes régulières, rompues déjà aux fatigues de la guerre, eussent pu seules faire quelque chose et porter remède à la triste situation du Frioul. Ferrari, excellent officier, homme de sang-froid et d'énergie, sincèrement dévoué à la cause de l'indépendance italienne, cause qu'il avait défendue toute sa vie avec abnégation, était bien , par sa capacité et son caractère, à la hauteur du rôle qu'on lui avait confié; mais, placé en seconde ligne sous le commandement de Durando, il devait obéir à son chef et ne pouvait agir par conséquent que lorsqu'on lui en donnait les moyens. Ferrari était si pénétré de l'importance de ses devoirs militaires, que le jour même oii il adressait les lignes précédemment citées au président de la république de Venise, il écrivait au général Durando: « N'ayant pas reçu de réponse à la lettre que je vous ai adressée le 18, je vous fais remettre celle-ci par mon aide de camp, le major Masi; il m'en coûte de vous répéter que lorsqu'une armée est composée de vieilles et déjeunes troupes en état d'organisation, c'est un devoir pour celui qui assume le commande- II 5
ment supérieur, de mêler les vieux et les nouveaux régiments, deles faire appuyer par les armes accessoires (cavalerie, artillerie et génie) , en raison de leur force, afin d'éviter les malheurs qui arrivent toujours lorsqu'un général divise complètement les vieilles et les jeunes troupes pour les faire agir séparément. J'espère donc que mes justes observations vous feront réfléchir et que vous vous déciderez à me céder la moitié de vos troupes contre la moitié des miennes; voici pour l'infanterie. Quant à ce qui regarde la cavalerie, l'artillerie et le génie, ces armes doivent être réparties en égales fractions; cela est d'autant plus nécessaire que les deux divisions, la vôtre comme la mienne, sont appelées à manœuvrer en pays plat, avec cette différence, que la vôtre s'appuie, pour ainsi dire, sur la droite de l'armée piémontaise, tandis que la mienne, selon vos instructions du 17 courant, est destinée à agir à longues dislances, loin de sa base d'opérations, dans une contrée qui n'offre d'autres ressources que celle de quelques corps francs d'infanterie. Il importe donc que cette contrée reçoive un prompt secours de tous ceux qu'on appelle les défenseurs de l'honneur et de l'indépendance italienne. D'autre part, général, étant habitué depuis longues années à cette franchise particulière aux soldats, je vous dirai que la responsabilité en pareille circonstance et le blâme de l'opinion publique doivent retomber sur celui ou ceux qui ont entre les mains le pouvoir. Ma division sera concentrée demain à Bologne, et, après quelques jours de repos , je me porterai vers Ferrare pour passer le Pô. J'attends donc de vous, général, des instructions claires et positives. » Ceci était écrit le 22 avril : or, nous l'avons vu, c'est précisément ce jour-là quUdine capitulait. Le ton de
la lettre de Ferrari au p;énéral Durando témoigne assez que le gouvernement de Venise n'était pas le seul à se plaindre des lenteurs de cet officier. On est en droit de se demander quelle en pouvait être la cause; était-ce incapacité ? nous ne le croyons pas. Quel que soit le peu de mérite d'un chef d'armée, il lui est toujours facile de se transporter d'un endroit à un autre, quand on lui en facilite les moyens, comme l'avait fait le gouvernement de Venise. Aucun corps ennemi ne lui barrait le passage, et puisque Durando, appelé au commandement des troupes pontificales, ainsi qu'il le dit lui-même dans sa proclamation, était tout à coup, on ne sait comment, devenu général du roi Charles-Albert , quels motifs l'arrêtaient ? son nouveau maître n'avait-il pas, dès le 23 mars, déclaré la guerre à l'Autriche ? n'avait-il pas reconnu officiellement l'existence de la république vénète qu'il venait secourir , selon ses propres expressions, comme le frère secourt le frère, Vami secourt Vami! Quoi qu'il en soit , Durando , après avoir sollicité et obtenu de Venise des secours en munitions, en effets militaires et en argent, se dirigea sur Vérone par Visola délia Scale, Grâce à ce mouvement, il ne restait plus pour couvrir les provinces vénètes d'autres troupes que celles de la division Ferrari, composée, comme nous venons de le voir, de gardes nationaux et de volontaires, force aussi insuffisante en rase campagne que les corps irréguliers pontificaux, (c Le général Durando a toujours trompé nos espérances , écrivait le gouvernement vénitien à son efivoyéàMilan,M.Calucci (23avril'!848}; nous avons accédé à toutes ses demandes de matériel de guerre, de pirogues sur le Pô, d'approvisionnement de passage, de fournitures, de vivres, de solde et d'un
fonds de cent mille livres une fois payés. Nous avons fait cela, et cependant il ne nous a porté aucun secours. »
On a beaucoup blâmé , en ces derniers temps, la conduite du général Durando pendant cette première période de la guerre sainte; on a été même jusqu'à prononcer les mots de lâcheté et de trahison. Dans notre opinion, c'est une calomnie contre laquelle proteste tout le passé honorable de sa vie militaire. Que Durando ne se soit pas montré à la hauteur des circonstances; qu'il ait, par ses retards et sa lenteur désespéran te, contribué pour une large part à la reprise des possessions vénètes par les Autrichiens; que, par sa faute encore, le général Ferrari se soit trouvé privé des moyens d'agir; tout cela est vrai , évident même; mais que, de propos délibéré, il ait trahi la plus sainte des causes : celle de l'Italie, sa patrie, encore une fois nous ne le croirons jamais. Sa belle conduite à Vicence a d'ailleurs suffisamment prouvé le contraire. 11 ne faut pas oublier non plus, à propos du général Durando, qu'il avait près de lui, comme aides de camp piémontais chargés de donner la direction politique à l'action militaire, deux hommes distingués, considérables même, MM. Casanova et Massimo d'Azeglio. Le second surtout, comme écrivain et comme personnage politique, exerçait à la cour de Sardaigne une grande et légitime influence; on ne peut donc pas admettre la neutralité de son rôle dans le camp de Durando. Évidemment le marquis d'Azeglio, avec le sentiment qu'il a de sa valeur personnelle, sentiment très-naturel que chacun de nous apporte dans toutes ses actions, s'il obéissait au général comme militaire, devait le guider comme homme politique, ou tout au moins lui faire connaître exactement la vo-
lonté royale. On a prêté à d'Azeglio un mot qui, à notre avis, ne répond pas à la loyauté de son caractère : ce Comment voulez-vous , aurait-il dit aux envoyés vénitiens, qu'un roi vienne aider une république? » La parole royale avait été spontanément donnée aux peuples de la Lombardie et de la Vénétie ; n'était-ce pas là une raison suffisante? Pourquoi donc alors Charles-Albert avait-il déclaré la guerre à l'Autriche ? Le Piémont n'était nullement menacé , aucune hostilité de la part de la cour de Vienne ne justifiait en ce sens sa conduite; l'indépendance de ses États n'était et ne pouvait être mise en question ; c'était donc celle de l'Italie entière qu'il voulait reconquérir. Voilà, du moins, ce qu'il annonçait bruyamment dans sa première proclamation. Alors Charles-Albert insistait principalement sur le désintéressement de son rôle; ce n'était pas le Piémont qu'il désirait agrandir, la couronne d'Italie qu'il voulait prendre; c'était un but plus noble, plus élevé cent fois qu'il prétendait atteindre. Son ambition chevaleresque ne visait qu'à rendre à la nation italienne ses antiques libertés. Si ces intentions, tant de fois exprimées, étaient sincères, le marquis d'Azeglio devait les connaître et les transmettre au général Durando. Dans cette hypothèse, nous refusons de croire au propos attribué à l'homme qui , mieux que personne, était en situation d'apprécier les sentiments intimes du roi. Non, le marquis d'Azeglio n'a pu tenir ce langage, autrement il trahirait, de la part de Charles- Albert, une préméditation ambitieuse, contraire à toutes les lois de l'honneur et de la guerre; il imprimerait une tache ineffaçable à l'écu de la noble maison de Savoie. Dans tous les cas, que le roi de Piémont eût déjà ou n'eût pas encore d'arrière-pensée égoïste, c'était toujours une grande faute
à Durando, même au point de vue d'un intérêt particulier, de n'avoir pas intercepté, comme cela lui était facile alors, les renforts envoyés par l'Autriche au maréchal Radetzki. En résumé si cette faute immense, qui devait décider du sort des provinces vénètes, est l'œuvre du général Durando , il ne doit pas en porter seul toute la responsabilité, puisque lui-même était placé sous les ordres de Charles-Albert, et que, pendant toute cette campagne, il était guidé, dans sa conduite politique du moins, par le marquis d'Azeglio. Enfin, ce qui sauvegarde presque entièrement l'honneur militaire de l'officier général dont nous parlons, c'est la défense de toutes ses opérations stratégiques, écrites et publiées par l'homme d'État aide de camp appelé depuis à présider le conseil des ministres de son pays.
La Lombardie, adossée au Piémont^ ayant à droite la Toscane et les duchés; à gauche la Suisse amie et le Tyrol favorable , en face l'armée sarde qui assiégeait les Autrichiens, la Lombardie, disons-nous, pouvait du moins s'occuper librement de son organisation militaire. La Vénétie, au contraire, était entourée d'ennemis et de dangers. La présence de l'armée autrichienne, avec Vérone pour centre d'opérations, et sillonnant en tous sens ses provinces insurgées, nécessitait le morcellement des forces nationales composées de paysans et de volontaires. Dans cette situation précaire, Venise s'était adressée à Milan; mais la position de l'ennemi, entre les deux territoires, rendait les communications difficiles. Legnago, Peschiera, Vérone, Mantoue, le Mincio, et enfin l'Adige que Charles-Albert n'a jamais passé, étaient aussi occupés et défendus par les Autrichiens, de sorte que les deux peuples durent se
borner à échanger des vœux et des idées de bonne entente patriotique, mais ils ne purent se prêter aucun secours.
Sur ces entrefaites, comme les nouvelles du Frioul devenaient de plus en plus mauvaises, Paleocapa, ministre de l'intérieur et des travaux publics à Venise, fut envoyé au quartier général du roi Charles-Albert. Avant d'accepter cette mission, il demanda lui-même des instructions positives, et, dans ce but, il exigea que les demandes fussent écrites de sa main et les réponses de la main des membres du gouvernement. Dans un temps où de fausses interprétations pouvaient être données aux intentions et aux actes les plus légitimes, c'est une preuve de jugement de savoir se mettre à l'abri de toute récrimination comme le fit Paleocapa. Sa première question était celle-ci : « Si le roi demande explicitement ou par ses ministres si nous sommes disposés à renoncer à la forme républicaine, que devrai-je répondre ? — Répondez que nous accepterons la forme de gouvernement que la nation décidera. — Si le roi ou ses intermédiaires demandent si nous sommes décidés à nous constituer en un seul État avec la Lombardie, quelles que soient les dispositions et les déterminations de la Lombardie elle-même, que dirai-je? — Si l'assemblée constituante décide que cette union doit avoir lieu , nous l'accepterons. — Si le roi faisait sentir l'intention de former un seul Etat de l'Italie septentrionale avec Milan pour capitale, que faudrait-il répondre? — Vous diriez encore que nous sommes aux ordres de l'Assemblée constituante. — Dans le cas où le roi insisterait sur le désir déjà manifesté par lui que les provinces lombardes et vénètes soient représentées par une seule assemblée, qu'aurai-je à dire? — Faites observer que
le gouvernement vénète ne peut réunir que rassemblée des provinces qui lui ont donné leur adhésion, et ajoutez que la première proposition du gouvernement à l'assemblée vénète aura pour but de lui demander si elle entend se fondre avec l'assemblée lombarde. — Si la flotte sarde entrait à Venise pour vous porter secours, l'accepteriez-vous? — Oui. — Si , enfin, le roi Charles-Albert faisait connaître son intention de fortifier la défense de Venise avec un corps de ses troupes, que faudrait-il répondre? — Que nous l'accepterions comme on accepte , en cas de péril, les secours d'un ami quelconque. »
Le 24 avril, le ministre de la guerre de Sardaigne, Franzini, écrivait à Paleocapa : « D'après le tableau que vous avez fait à Sa Majesté de la triste position de quelques provinces vénètes menacées par les troupes autrichiennes venues de l'Isonzo, Sa Majesté m'a donné des instructions pour charger le général Durando , commandant les troupes pontificales, de se porter de ce côté avec la totalité de sa division , et j'ai transmis aujourd'hui cet ordre royal. » Malheureusement, il arrivait trop tard; l'armée ennemie, dérobant son passage aux troupes italiennes après les avoir battues à Cornuda, franchit la Brenta comme elle* avait déjà franchi la Piave et s'avança à marches forcées vers l'Adige, cette dernière ligne stratégique de la défense nationale.