TRIPLE SIÈGE ET CHUTE DE VICENCE
Sous la ferme administration de Manin, Venise mul tipliait ses patriotiques efforts. Le clergé et principalement les capucins rivalisaient d'ardeur avec le gouvernement pour maintenir dans les populations de la ville et des provinces l'esprit de résistance. Le père Gavazzi entre tous se distingua alors par ses discours entraînants. Avec sa parole vive et imagée, il enflammait les cœurs, et grâce à elle, il obtint à différentes reprises des sommes considérables pour les frais de la guerre. D'autres ecclésiastiques vinrent aussi, imitant son exemple, provoquer le généreux dévouement de tous les citoyens à la cause publique. Souvent on vit, à la suite de ces allocutions chaleureuses, de modestes artisans apporter le prix du travail de leur journée et en faire gaiement le sacrifice à saint Marc, le protecteur vénéré de la patrie. Noble vertu du prolétariat, mille fois plus touchante et plus méritoire aux yeux de Dieu que les actions d'éclat et les hauts faits guerriers, vous êtes la vraie gloire des peuples et vous serez, quoi qu'en disent vos contempteurs, l'orgueil de notre siècle !
Cette unanimité de dévouement au pays est un des caractères particuliers de l'histoire de la dernière république de Venise; elle ne se démentit jamais, et depuis le 23 mars 1848, jour de sa délivrance, jus-
qu'au jour de sa chute, la vaillante cité n'eut qu'une seule pensée, un seul but, la résistance à tout prix. Aucune privation, aucun sacrifice ne coûtaient à ces intrépides défenseurs de l'indépendance italienne, et au fur et à mesure que la lutte devenait plus difficile, ils sentaient grandir l'héroïsme dans leur cœur.
Le 13 mai, on célébra en grande pompe, à saint Marc, l'anniversaire de la naissance du saint Père; il comptait alors cinquante-six ans. Une pensée reconnaissante poussait toutes les populations de la péninsule à remercier le ciel de leur avoir envoyé un sauveur. C'est qu'en effet les Italiens et avec eux tous les hommes qui aiment l'Italie comme une patrie adoptive , ont salué dans l'avènement de Pie IX au trône pontifical l'avènement des idées généreuses d'égalité, de liberté et de fraternité que le Christ prêchait aux hommes sur la terre il y a deux mille ans. C'est qu'en effet lorsque du haut du Vatican, la voix sainte du successeur de Grégoire XVI fit entendre à un peuple malheureux ces deux mots : réforme et amnistie, nous crûmes sincèrement à une résurrection véritable de l'Italie , et nous ne savions lequel admirer davantage, du pontife qui allait rendre ainsi la vie et le bonheur à une grande nation, ou de cette nation qui témoignait tant de reconnaissance à son rédempteur et qui montrait tant d'ordre et de sagesse dans la jouissance de ses premières libertés. Ces actions de grâces rendues au nouveau chef de l'Église n'empêchaient pas le gouvernement vénitien de travailler à l'organisation militaire de sa défense. Le général Giacomo Antonini, chef de la légion italienne formée à Paris, venait d'être nommé au commandement de la ville et de la place de Venise. Ce jeune officier, que précédait une brillante réputation d'activité et de bra-
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voure, était bien l'homme des circonstances. Plus apte à défendre une ville qu'à diriger des opérations régulières, il possédait au plus haut degré cette valeur bouillante qui, ne doutant de rien, communique la confiance aux officiers et le fanatisme aux soldats. Plein de dévouement pour la cause nationale et d'amour pour la guerre, Antonini combattait avec l'ardeur d'un chevalier qui veut vaincre ou mourir : il n'avait pas d'autre pensée. Le lendemain du jour de sa nomination au commandement de Venise, un corps de volontaires siciliens entrait dans la ville amené par le colonel Giuseppe La Masa. On fit à ces braves patriotes venant soutenir le drapeau commun, le même accueil que l'on devait faire plus tard à la compagnie suisse et à tous les volontaires qui combattirent sous les murs de Venise.
Le gouvernement avait ménagé avec la plus stricte économie les ressources financières du pays, mais l'argent trouvé dans les caisses publiques à la révolution diminuait rapidement. En face des dépenses énormes de toute espèce qu'avaient nécessitées les premières dispositions de défense, un emprunt était devenu nécessaire et le gouvernement le décréta avec intérêt à cinq pour cent. Cet emprunt de dix millions de livres, garanti par la nation, avait pour gage autant d'actions de la société du chemin de fer. Il était remboursable en six années et devait être réparti entre toutes les provinces non occupées par l'Autriche.
Le 16 mai au matin, la flotte napolitaine arriva dans le port. Bientôt après, au son des cloches, au bruit de la musique militaire et aux vivats du peuple accouru en masse, Tétat-major de l'escadre débarquait sur la piazetta au milieu de la joie générale. Ce fut un beau jour pour Venise que celui où elle vit venir
à son secours, sans l'avoir demandée, la flotte du roi de Naples, qui, lui aussi, semblait alors vouloir prendre en main la défense des libertés italiennes. Quand on pense qu'il eût été si facile de les reconquérir, ces libertés, si chèrement acquises et si brutalement confisquées depuis par la coalition rétrograde de l'Europe, on ne peut s'empêcher de pleurer amèrement sur les tristes résultats produits, d'un côté, par la coupable ambition de Charles-Albert qui allait transformer une guerre de principe en une guerre de conquête personnelle; de l'autre, par l'agitation et la folie de quelques exaltés, à la tête desquels nous placerons Mazzini , subordonnant tout, même l'indépendance de leur patrie, à leurs rêves politiques; conceptions bizarres, impraticables, n'ayant d'autre mérite que celui de flatter la vanité de leurs auteurs; conceptions qui, selon nous, auraient bien plutôt dû humilier leur orgueil.
11 y a de belles fêtes qui ont un triste lendemain; vingt-quatre heures après l'arrivée de la flotte napolitaine à Venise , le gouvernement apprenait que Milan s'était donnée au roi Charles- Albert. L'héroïque cité, travaillée parles émissaires sardes, crut bien faire en remettant son sort entre les mains de l'homme, qui, après s'être proclamé son vengeur, devait l'abandonner aux armées victorieuses de l'Autriche. Ici ressortent la sagesse et l'esprit de conduite de Tommaseo; tout en cherchant à resserrer les liens de bon voisinage de la Vénétie avec la Lomhardie, il s'était constamment opposé au sein du gouvernement à une fusion des deux provinces en un seul État. En effet, que serait-il advenu dans le cas où Tommaseo aurait consenti à cette réunion rêvée par quelques politiques imprévoyants? Venise, cette
meilleure forteresse de Tindépendance italienne, eût succombé dès le commencement de la lutte, et la péninsule aurait perdu par là sa gloire la plus pure et la dernière chance de salut de cette guerre sainte qui, si elle n'a pas été longtemps profitable à la grande nation, a du moins établi d'une façon éclatante la valeur, auparavant contestée, de ses citoyens. Le gouvernement de Venise s'efforça, par différentes mesures utiles, d'empêcher que l'exemple de Milan n'eût des imitateurs. Ses provinces avaient bien toutes volontairement adhéré à la république proclamée le 23 mars; mais au fond elles ne s'étaient jamais débarrassées d'une certaine rivalité municipale étroite et mesquine, qui devait les disposer à ne pas suivre jusqu'au bout la fortune politique de Venise. Les choses en étaient là, quand, le 20 mai, l'armée autrichienne, repoussée de Trévise par les volontaires romains, vint camper avec dix-huit mille six cents hommes et trente-six pièces de canon devant Vicence. Il était une heure de l'après-midi. Vicence, on le sait, est une ville ouverte , sans fortifications, et elle n'avait alors à opposer aux envahissements de l'ennemi que des barricades improvisées à la hâte. Le général Nugent, commandant les troupes impériales, s'attendait donc à un triomphe facile. On prétend même qu'il avait d'avance écrit au maréchal Radetzki : « Ce soir, Vicence sera rentrée en notre pouvoir. » La cité italienne laissa approcher jusqu'à portée de fusil l'avant-garde de l'armée ennemie, et lorsqu'au premier signal de l'assaut, celle-ci s'élançait au pas de charge, croyant tout renverser sur son passage, elle fut reçue et tout à coup arrêtée par une décharge effroyable partie des maisons et de l'autre côté des barricades. Le général Nugent, exaspéré de cette
résistance imprévue, s'avança en personne à la tête de ses meilleurs bataillons de réserve ; il comptait les entraîner par son exemple et surmonter avec eux tous les obstacles. Ce fut en vain ; aucun effort ne put lasser la vaillance italienne. Pendant sept heures, deux mille volontaires romains , soldats de circonstance, aidés de la garde nationale de la ville et d'une centaine de Lombards , formant en tout trois mille cinq cents hommes, soutinrent, avec l'aplomb et le sang-froid de vieilles troupes, le feu continuel d'un corps de dix-huit mille ennemis disciplinés, aguerris et appuyés par trente-six pièces de canon. Devant l'acharnement de cette résistance, les Autrichiens, après avoir essuyé des pertes considérables , durent battre en retraite et renoncer à la prise de Vicence, comme ils avaient dû renoncer à celle de Trévise. Le général Nugent tourna alors la ville du côté du nord et dirigea ses troupes sur Vérone. Mais à moitié chemin, il rencontra Radetzki, qui, pâle de colère, vint à lui, l'accabla de reproches pour s'être honteusement, disait-il, laissé battre par une poignée de volontaires défendant une ville ouverte; et le vieux maréchal lui ordonna, en présence de tout son étatmajor, de retourner sur ses pas afin de laver au plus vite la tache faite à l'honneur militaire des armes impériales. Nugent obéit; on le fit suivre par deux régiments de chasseurs tyroliens appuyés par de la grosse artillerie. Ce renfort portait l'armée autrichienne à vingt mille hommes avec quarante-deux pièces de canon. Ces troupes réunies reprirent donc la route de Vicence , et le 23 mai , à minuit précis , elles attaquaient la ville qu'elles espéraient surprendre. Manin , Tommaseo et le général Antonini y étaient arrivés le matin même avec six cents hom-
mes. Durando enfin avait uni par entrer aussi dans la ville. Sa petite armée se composait de cinq mille soldats, moitié Suisses, moitié troupes de ligne. Tout cela en somme ne formait pas pour la défense un effectif de plus de dix mille hommes, y compris les volontaires. C'était donc juste la moitié des forces ennemies. Rien ne saurait rendre l'effet terrible de ce bombardement nocturne. La première barricade faite à l'entrée du faubourg fut habilement tournée et prise par un régiment de Croates, qui, mettant à profit leur connaissance du terrain, parvinrent à s'abriter derrière cette barricade et à y rester à l'insu des assiégés. Heureusement ce succès fut le seul que les Autrichiens obtinrent. Manin et Tommaseo, toujours aux postes les plus périlleux, tinrent à honneur de partager cette nuit-là les dangers de leurs frères d'armes. Ils avaient amené des hommes choisis de Venise, et ils montrèrent tous, chefs et soldats, comment les enfants des lagunes savent combattre les oppresseurs de l'Italie. Le brave général Antonini , à la tête de sa légion, fit des prodiges. Dans une de ces brillantes sorties qu'il exécutait avec un enthousiasme et une vigueur incomparables, un boulet ennemi vint lui enlever le bras droit. Ce jeune officier, tout couvert de sueur, de poussière et de sang, la tête nue, l'œil en feu, continuait encore, malgré sa blessure, à exciter de la voix et du geste ses vaillants soldats, lorsque tout à coup , s'affaissant sur lui-même , il tomba sans connaissance au milieu de la mêlée. Chacun fit son devoir durant cette nuit lugubre. L'artillerie autrichienne tira sans interruption depuis minuit jusqu'à neuf heures du matin. Elle faisait des ravages épouvantables dans les rangs italiens. De temps à autre, un long sillon de feu éclairait l'horizon et lais-
sait à découvert les deux armées, luttant presque corps à corps dans le pêle-mêle des maisons écroulées et des barricades fumantes. Les p'amtes des mourants étaient couvertes par le bruit de la fusillade et du canon. Les blessés, foulés aux p^eds , étaient ensevelis encore vivants, sous les décombres teints du sang des deux armées ennemies. Durando, nous aimons à lui rendre cette justice, se conduisit dignement. Il avait disposé avec un grand art son artillerie régulière et elle fut pour beaucoup dans le succès de ce combat. Lui-même, en général expérimenté , restait plein de sang-froid et de présence d'esprit pour parer et répondre à tout dans cette lutte, qui ressemblait plus à un massacre du moyen âge qu'à une bataille entre deux nations civilisées. L'obscurité de la nuit ajoutait encore quelque chose de sinistre à la sublime horreur de ce spectacle. Parfois le cri de vive l'Italie ! se faisait entendre dominant le tumulte, mais bientôt après le feu recommençait avec plus de fracas et de furie. En vain les chasseurs tyroliens de Radetzki, les Croates et la grosse artillerie redoublaient-ils d'efforts ; les volontaires et la garde nationale conservaient opiniâtrement l'avantage. Avec la même attitude et la même énergie que dans le combat précédent, ils sauvèrent encore une fois la ville. Enfin quand parut le jour, éclairant tous ces hommes, les mains et le visage noircis par la poudre, les habits tachés de sang et déchirés par les efforts de cette lutte qui avait duré depuis la veille, en les voyant là tous rangés en bon ordre et défendant leurs barricades et leurs maisons à moitié démolies par la mitraille, aurait-on pu se défendre d'un saint respect et d'une chaleureuse sympathie pour la cause qui improvisait de semblables héros ! Un peu en avant des premiers
postes de la ville flottait le drapeau tricolore do Tindépendance italienne. Depuis l'aube du jour, le noble étendard, criblé de balles, servait de point de mire aux artilleurs autrichiens , mais ce lambeau d'étoffe, symbole de la patrie, était pour les assiégés ce que le phare est pour les matelots perdus dans la tempête. Les mourants le saluaient de leurs regards ; tant que le drapeau était là, flottant sur leurs têtes, ils pouvaient conserver l'espérance d'une victoire nouvelle. Vers neuf heures du matin, la résistance des assiégés devenant plus forte et plus meurtrière encore que durant la nuit, l'armée autrichienne se vit forcée de battre en retraite pour la seconde fois. Elle se retira honteuse et humiliée de cette double défaite. Ainsi pour le général Nugent, l'attaque du côté de Vérone ne produisit pas un meilleur résultat que l'attaque du côté de ïrévise. Mais Radetzki lui-même, inconsolable de savoir ses troupes battues par de simples volontaires, n'aurait pas été plus heureux que son lieutenant. Cai* ce n'étaient pas des soldats mercenaires qui alors luttaient contre ses troupes, c'étaient des citoyens qui soutenaient le principe sacré de leur nationalité. Or, toutes les fois que l'on mettra en présence une armée de soldats qui se battent comme tous les soldats sans comprendre pourquoi, par obéissance seulement à la discipline militaire, contre une armée de citoyens défendant leurs foyers , leur liberté et leur honneur, les soldats seront battus; parce que Dieu n'a pas permis que la force fût supérieure au droit. Aussi est-ce en pensant à ce Christ rémunérateur infiniment bon, infiniment miséricordieux, que nous nous consolons de voir cette glorieuse terre italienne, si féconde en beaux caractères, en grandes vertus, sans cesse foulée aux pieds par II 6
des barbares , qui ne respectent pas plus qu'ils ne comprennent le génie de cette immortelle nation. Un jour fatal, providentiel, doit venir où la clémence du Dieu tout-puissant des armées, lassé enfin de l'iniquité humaine, délivrera les faibles et les bons du joug des méchants, ou alors il ne serait pas Dieu celui qui a dit cette touchante parole : « Laissez venir à moi les malheureux et les faibles, parce que tous ceux qui souffrent sont mes amis. « Hélas ! pourquoi faut-il que le vicaire du Christ sur la terre, Pie IX, qui, naguère, aux applaudissements du monde entier, avait si bien commencé pour l'Italie l'œuvre de la justice divine, ait été arrêté tout à coup dans ses nobles desseins par d'aveugles conseillers? Où en serions-nous, disent les rétrogrades, si le successeur de Grégoire XVI avait soutenu jusqu'au bout le drapeau de la réforme? La réponse est facile : l'Italie serait libre, organisée en autant d'États indépendants qu'elle en compte dans ses divisions territoriales naturelles; c'est-à-dire que, selon leurs désirs ou leurs besoins, les différents peuples de la péninsule auraient établi, les uns eu monarchie absolue, les autres en monarchie constitutionnelle ou enfin en république, des gouvernements libres dont la réunion aurait reconstitué la grande nation. Qu'on ne vienne pas nous dire que cette transformation serait devenue le signal d'une guerre européenne. Si le pape , qui a charge d'âmes dans toute la chrétienté, avait, en continuant à suivre les élans de son cœur généreux, déclaré à l'Autriche qu'il se faisait le promoteur de l'indépendance italienne, l'Autriche, puissance catholique, affaiblie elle-même par des divisions intestines, aurait certainement abandonné ses prétentions sur la Lombardie et la Venétie moyennant une indemnité
raisonnable. Dans tous les cas, la France et l'Espagne, c'était dans la sagesse de leur rôle, pouvaient appuyer par une protestation pacifique les intentions du saint père. De la sorte, l'Autriche serait rentrée dans ses limites allemandes ; elle n'eût pas obéré ses finances pour soutenir une guerre inique; il n'y aurait pas eu de sang versé dans chaque province, dans chaque ville, dans chaque maison de la péninsule; l'armée de la république française n'aurait pas eu à faire le siège de Rome pour renverser une autre république ; nous aurions ainsi épargné la vie de nos soldats, l'argent de notre trésor et par-dessus tout la considération de la France; enfin le Piémont ne serait pas ruiné ; la Toscane et les duchés ne seraient pas envahis; le pape lui-même ne serait pas gardé à vue dans Rome, s'il avait résolument déclaré alors qu'il prenait sous sa protection la nation que Dieu a confiée à sa sainte garde. Mais laissons là ce sujet de tristes réflexions et de regrets superflus pour revenir aux événements qui se rattachent plus directement à l'histoire de la république venète.
Quelques jours après le mémorable fait d'armes de Vicence, au moment même où le général Àntonini, revenu à Venise, expédiait une partie des hommes de sa légion au secours de Trévise , les comités de cette province, ceux de Rovigo, de Padoue et de Vicence elle-même, intimaient au gouvernement provisoire de Venise que s'il ne se déclarait pas dans les trois jours pour la fusion avec le Piémont, elles, provinces venètes, se détacheraient immédiatement de la république et suivraient la fortune de Charles-Albert. Cette déclaration donna immédiatement naissance à deux partis bien distincts, le parti royaliste et le parti républicain. Pourtant il y avait quelque chose
d'étrange dans cette subite résolution , c*est qu'elle coïncidait presque avec l'arrivée de la flotte sarde en vue de Venise (22 mai), et que ses officiers paraissaient animés des intentions les plus désintéressées. A les entendre, en effet, le roi Charles- Albert, leur souverain, n'avait aucune arrière-pensée de convoitise sur les provinces venètes; son seul but, c'était la délivrance de l'Italie. L'amiral Albini, commandant des forces navales, tenait le même langage, et c'était un galant homme, qui pour rien au monde n'aurait voulu souiller sa bouche d'un mensonge. On pouvait donc le croire. Du reste, nous avons la conviction que jusqu'au dernier jour de la guerre , l'armée et la flotte sardes ignorèrent les intentions personnelles de Charles-Albert. Quoi qu'il en fût, aussitôt la défection des provinces, les murailles de Venise, la façade des palais, celle des procuraties se couvrirent comme par enchantement de ces inscriptions : Viva Carlo Alberto f la spada deW Italia! v vive Charles-Albert , l'épée de l'Italie ! » Or, cette épée, elle était bien sortie du fourreau avec un certain éclat; mais depuis, qu'avait-elle fait pour assurer le sort de la péninsule? Peu de chose encore , comparativement à ce qui restait à faire avant de conquérir à celui qui la portait le droit de se poser en libérateur. A Curtatone et à Montanara, la bravoure des volontaires toscans soutint pendant six heures les attaques de l'armée autrichienne, dix fois supérieure en nombre; « car personne n'ignore, a dit un écrivain consciencieux, que c'est au courage héroïque qu'ils déployèrent, qu'est véritablement due la victoire remportée à Goïto le jour suivant par l'armée sarde. » Partis des bords de l'Arnoau printemps de 18A8, ces vaillants patriotes, à la tête desquels marchait Montanelli, excitèrent ^ à
leur première rencontre , l'admiration du vieux Rade Izki : Non mi aspettava tanta resistenza da quei ragazziy « je ne m'attendais pas à tant de résistance de la part de ces garçons-là , » disait-il. Le lendemain , l'armée de Charles-Albert, qui, sans cette défense des Toscans, aurait été surprise et taillée en pièces, se trouva en mesure de combattre avantageusement l'armée autrichienne, forte de vingt-huit mille hommes et de soixante pièces de canons. Après une lutte trèsvive de part et d'autre, le succès de la journée demeura aux Piémontais. Le roi, dont on n'a jamais contesté le courage, y contribua largement par son exemple. Il resta à cheval avec le duc de Gènes, son fils, depuis le commencement jusqu'à la fin de la bataille, et quoique légèrement blessés l'un et l'autre, ils couraient partout où le feu devenait plus vif, où l'action s'engageait plus chaude. Ces deux princes montrèrent enfin durant cette journée qu'ils étaient bien les véritables descendants d'Emmanuel-Philibert et de tous les preux chevaliers de l'antique maison de Savoie. Le 31, lendemain de la victoire de Goïto, Peschiera , depuis longtemps assiégée, réduite par la famine, capitulait devant les troupes piémontaises. A sept heures, ces dernières prirent possession du fort au nom de Charles-Albert , et à midi les Autrichiens en sortaient avec les honneurs de la guerre et une escorte destinée à les conduire jusqu'aux confins du Tyrol. Cent dix-huit pièces de canon et une immense quantité de munitions tombèrent au pouvoir des Italiens. Outre l'avantage de sa position, Peschiera était regardée en quelque sorte comme la clef militaire de Mantoue, parce que l'armée piémontaise , maîtresse de la forteresse, pouvait diminuer ou accroître à son gré les eaux qui étaient son principal
moyen de défense. C'est sous le canon de cette place que Radetzki se retira avec son armée après la bataille de Goïto. Il incendia, pilla et dévasta tout sur son passage, comme pour se consoler et se venger des hontes de sa défaite. Ces succès momentanés de Charles-Albert contribuèrent beaucoup à donner aux provinces venètes de dangereuses illusions sur l'avantage qu'elles trouveraient à se réunir aux Etats sardes. Elles crurent sans doute que les choses allaient toujours se passer ainsi, et qu'elles auraient plus de chances de rester italiennes en s'attachant à la fortune d'un roi qu'en demeurant fidèles à la république de Venise. Un cruel démenti leur était réservé. En présence de ces fâcheuses dispositions séparatives, Manin convoqua, pour le 18 juin, une assemblée de députés. Ils étaient appelés à juger, premièrement, si les conditions politiques du pays devaient être modifiées immédiatement ou seulement après la guerre; secondement, ils devaient déterminer, dans le cas d'une décision immédiate , si le territoire venète devait former un seul État ou s'il devait se réunir au Piémont. Enfin, à l'assemblée appartenait le droit de remplacer ou de confirmer dans leurs fonctions les membres du gouvernement provisoire.
Le 4 juin, un Te Deum fut chanté dans l'église Saint-Marc, en l'honneur de la prise de Peschiera par l'armée piémontaise. Le soir, une réunion de nobles femmes, parmi lesquelles on distinguait, comme toujours et partout où il y avait du bien à faire, les comtesses Bentivoglio et Giustinian , la jeune sœur de Comello, et d'autres encore que nous ne pouvons nommer, instituèrent, au casino Appollineo , une société d'assistance pour les blessés.
Au dehors, les nouvelles du théâtre de la guerre
devenaient alarmantes. La fortune , après s'être rangée un moment du côté des Italiens, les abandonnait déjà. Bassano venait d'être occupée par les Autrichiens, et l'infatigable Radetzki, décidé à réparer le double échec de ses troupes, les ramenait à marche forcée sur Vicence qu'il voulait reconquérir à tout prix. Dans ce but, il prit en personne le commandement de toutes les opérations. Avec une armée de quarante mille hommes, trois cents cavaliers et cent dix-huit pièces d'artillerie, il ne fut pas difficile au vieux maréchal de cerner une ville ouverte et défendue seulement par dix mille hommes et quarante canons. Cette fois Vicence ne devait plus être attaquée seulement du côté de Vérone ou de Trévise, mais de tous les côtés en même temps. L'investissement complet de la ville eut lieu comme s'il se fût agi d'attaquer une forteresse de premier ordre. Ces dispositions agressives affaiblissaient nécessairement la défense puisqu'elles forçaient la petite armée assiégée à se morceler et à disséminer ses hommes afin de tenir partout tête à l'ennemi. Chaque arbre, chaque maison, chaque pan de mur fut utilisé pour la lutte qui s'engagea le 1 0 juin au matin, avec une fureur dont les témoins oculaires peuvent seuls avoir une idée exacte. De part et d'autre on comprenait l'importance d'une victoire. Radetzki avait juré de faire tuer jusqu'à son dernier soldat plutôt que de lever le siège, comme avait dû le faire deux fois le général Nugent. De leur côté, les habitants de Vicence étaient décidés à s'ensevelir sous les ruines de leur cité pour la troisième fois attaquée. Les hommes qui n'ont assisté qu'à des batailles rangées oiî deux armées ennemies luttent jusqu'à ce que la plus faible batte en retraite avec plus ou moins de science stratégique, ignoreront toujours le caractère
fanatique, presque féroce, de ces luttes corps à corps où chaque citoyen, transformé en soldat, combat pour défendre non pas seulement l'indépendance du pays, mais ses foyers domestiques, le berceau de ses enfants, la tombe de ses pères. Alors la lutte prend une physionomie plus terrible, ce n'est plus une bataille, c'est le siège successif de chaque rue, de chaque maison, de chaque mur; c'est une boucherie humaine, comme à Milan, comme à Palerme, comme à Brescia, comme à Rome, comme partout enfin où il y a des oppresseurs et des opprimés. Tel était exactement le caractère de la lutte de Yicence; plus l'attaque devenait vive, plus la résistance grandissait. L'armée autrichienne avait appris à ses dépens que du sommet des collines qui couronnent la ville du côté du sud, on pouvait en un instant écraser Yicence. Radetzki dirigea donc ses meilleures troupes sur ces hauteurs dont il était important de s'emparer afin de réduire les assiégés. Malheureusement pour les Italiens, le général Durando, au lieu de couper la route toujours accessible à l'artillerie qui mène au sommet de ces collines, s'était contenté d'y placer quelques pièces de canon et deux bataillons suisses. En d'autres termes, comme l'a parfaitement observé M. Valentino Pasini, « il laissa aux Autrichiens la possibilité de l'attaquer avec une artillerie bien plus considérable et placée au même niveau que la sienne. » Pas plus que le savant écrivain que nous venons de citer, nous n'avons la prétention de nous ériger en juge des dispositions prises par Durando; mais nous constatons avec M. Pasini que Radetzki dut principalement le succès à cette circonstance. Depuis l'aube du jour jusqu'à quatre heures du soir, les assiégés conservèrent l'avantage ; partout leur feu répondait au feu de l'en-
nemi. Les volontaires et les gardes nationaux de Vicence, vainqueurs dans les journées précédentes, mouraient à leur poste avec une fermeté inébranlable. Du côté des collines, les Croates formés en bataillons carrés s'élançaient ardemment à l'assaut, malgré les canons et la mitraille des Suisses qui opposèrent là une magnifique résistance. On voyait les Autrichiens tomber par centaines; mais d'autres troupes revenaient immédiatement à la charge; mitraillées à leur tour, celles-ci étaient aussitôt remplacées, et ainsi de -suite jusqu'à ce qu'enfin, littéralement abrités par une énorme barricade humaine formée uniquement des cadavres de leurs frères d'armes, les Croates parvinrent à s'emparer des hauteurs. Force fut donc aux Suisses de se retirer et, à partir de ce moment, les Autrichiens n'eurent plus qu'à diriger leurs canons contre la ville qu'ils allaient pouvoir facilement incendier. Durando, jugeant avec raison que Vicence n'était plus en état de se défendre, fit arborer le drapeau blanc. En officier expérimenté, il était convaincu qu'une honorable capitulation pouvait seule épargner à ses troupes et à la ville les inutiles horreurs d'un bombardement. C'était donc après tout un devoir pénible au cœur d'un soldat que Durando accomplissait en suspendant les hostilités; mais loin de lui savoir gré de cette prudence, les volontaires, les gardes nationaux et le peuple, tous exaspérés, criblèrent de balles le drapeau blanc arboré sur la tour de l'hôtel de ville et déclarèrent qu'ils ne voulaient pas entendre parler de négociations. La lutte continua encore jusqu'à la nuit. L'ennemi commença alors à ouvrir le feu de ses batteries contre Vicence ; il fallut que Durando déclarât lui-même par écrit au comité urbain qu'il manquait de munitions et que la résistance était tout à fait impossible, pour que les vo-
lontaires consentissent enfin à mettre bas les armes. Émerveillé de cette lutte admirable, le maréchal Radetzki ne put s'empêcher de dire aux officiers de son état-major : « Avouez, messieurs, que l'on ne peut refuser une capitulation honorable à des hommes capables d'une défense aussi héroïque. » Le combat avait duré dix-huit heures; les Autrichiens perdirent six mille hommes et eurent environ autant de blessés, les Italiens laissèrent deux mille des leurs sous les ruines de Vicence. En résumé ce combat a fait le plus grand honneur aux deux ennemis. Dans Tun et l'autre camp, on s'était battu avec un égal courage. A l'impétuosité des Croates, les volontaires, les gardes nationaux et les Suisses avaient opposé le plus beau sang-froid. Aussi lorque les vaincus défilèrent avec armes et bagages devant les vainqueurs, ceux-ci mirent-ils dans la façon de leur rendre les honneurs militaires un sentiment de respect qui en doubla le prix. La seule condition imposée par lladetzki à Durando aux termes de la capitulation fut celle de quitter avec ses troupes les provinces venètes et de ne pas combattre l'Autriche avant trois mois. Cette victoire , chèrement payée par l'armée impériale, acheva cependant de perdre le général Durando dans l'opinion d'un grand nombre de ses concitoyens. Sans partager l'enthousiasme du marquis d'Azeglio pour l'officier général dont il a été l'aide de camp, l'histoire impartiale repoussera les calomnies, et diraque Durando, s'ilfut souvent malheureux dans ses inspirations, ne fut jamais criminel. A cette époque on considéra avec raison la chute de Vicence comme le Waterloo delaVenétie. Elle entraînait inévitablement la perte de Padoue et de Trévise, parce que le comité de guerre séant à Venise se voyait forcé de rappeler à la hâte le reste de ses troupes,
trop faibles déjà pour la défense des vastes fortifications de la lagune. Les Autrichiens entrèrent donc à Padoue sans coup férir ; ils hésitèrent un moment à s'aventurer au milieu de la ville abandonnée craignant une embûche. Le peuple, de son côté, se crut trahi par ses chefs. Tous ignoraient les ordres d'évacuation donnés la veille aux troupes par le gouvernement de la république. Par un zèle mal entendu, Trévise refusa de se soumettre à la décision prise par les autorités militaires de Venise, et, à ses risques et périls,' * elle soutint jusque dans la soirée du 14 un combat inégal qui aboutit à une capitulation conforme à peu près à celle de Vicence. La perte de Trévise fut surtout funeste à la république venète en ce qu'elle lui fit perdre la seule fabrique de poudre existant dans ses États. Quelques jours plus tard, la forteresse de Palma Nuova, bloquée et attaquée depuis près de trois mois dut se rendre à son tour. Dès lors toute la terre ferme jusqu'au Pô se trouva reconquise par l'armée autrichienne. Il n'y eut plus que les lagunes et le fort d'Osopo à opposer à la marche victorieuse de Radetzki. C'est à dater de ce moment que Venise abandonnée à elle-même commença véritablement sa mémorable résistance. Manin, en exposant au peuple cette situation, ajoutait les réflexions suivantes : (( Vénitiens , quelles que puissent être désormais les chances de la guerre, la mer est à nous et nos lagunes suffisamment fortifiées sont, vous le savez, inexpugnables. Le gouvernement veillera sur vous tous, mais il réclame de votre part, en échange de son dévouement, la confiance, la résolution et la concorde. » Ces simples paroles produisaient autant d'effet sur l'esprit de la population de Venise, que si on lui ovait annoncé le secours d'une armée amie.