NOMINATION DU GENERAL PEPE AU COMMANDEMENT DES FORCES DE VENISE
Le roi de Naples, on s'en souvient, fut le premier prince de la péninsule qui accorda une constitution à son peuple (28 janvier 1848). Volontaire ou non, cette concession, de la part d'un gouvernement aussi absolu que celui de Naples, devait avoir pour résultat infaillible, d'entraîner l'Italie royaliste vers les libertés constitutionnelles. C'était, en quelque sorte, la première étape de la marche des esprits en faveur de l'indépendance nationale. On m'a poussé^ je les pousserai, avait dit Ferdinand H, faisant allusion à la conduite de Pie IX et de Charles-Albert. Dans ce but, le 3 mai 1848, il confiait une armée de seize mille hommes au général Pepe, vétéran des guerres de l'empire, avec mission d'aller combattre les Autrichiens. Puis il envoyait dans les eaux de Venise la flotte magnifique que le peuple venait d'accueillir avec tant d'enthousiasme. Au moment du départ de ce corps expéditionnaire, le commandant en chef reçut du ministre de la guerre, Raffaele del Giudice, la dépêche suivante, qu'on peut considérer comme un manifeste hostile à l'Autriche : « Je dois prier Votre Excellence, en ce qui touche la conduite de l'armée qui lui est confiée, de se borner à la réunir sur la rive droite du Pô; et d'attendre là les instructions du gouvernement
sur la part active qu'elle devra prendre dans la guerre engagée pour délivrer l'Italie de l'étranger. Les dispositions les plus énergiques ont été prises afin d'obtenir sans retard qu'une convention soit arrêtée entre les princes italiens. Cette convention déterminera le rôle que nous devrons jouer dans cette lutte. Il est probable même que Votre Excellence en sera instruite avant que l'armée soit réunie ; dans tous les cas, le soussigné ne perdra pas un instant pour transmettre les instructions nécessaires. Votre Excellence voudra bien informer le ministre, le plus souvent possible, de tous les mouvements partiels ou d'ensemble, qui s'exécuteront d'après ses ordres. Le général en chef est autorisé, dans ce but, à expédier des courriers ou des officiers en poste, soit jusqu'à Giulianova où est notre télégraphe, soit jusqu'à Naples, si l'importance des nouvelles le commande. » Cette dépêche prouve clairem.ent que si les princes italiens n'avaient eu en vue qu'une guerre d'indépendance et non une guerre personnelle, le roi de Naples, fidèle à sa pensée , les aurait poussés, c'est-à-dire qu'il serait certainement entré dans la ligue italienne organisée contre l'Autriche. Que fallait-il demander de plus à un souverain absolu? Est-ce que la péninsule n'aurait pas eu le temps, la guerre finie, de régler ses affaires intérieures? Dans l'opinion de tous les bons esprits, c'est une vérité incontestable, que les partisans de la propagande sarde ont contribué bien plus à perdre la cause de l'indépendance que certains républicains exaltés qu'ils accusent. Les prétentions ambitieuses de Charles-Albert étaient une menace indirecte aux droits de tous les autres souverains de l'Italie, y compris le pape ; car en présence de ce désir immodéré d'arrondir un royaume. Pie IX, Léopold et Ferdinand il, so
trouvaient sans cesse inquiétés, puisqu'il n'était rien moins question, au dire des courtisans piémontais, que de placer sur la tête du chef de la maison de Savoie cette couronne d'Italie qu'avait à une autre époque portée le plus ^rand capitaine des temps modernes. Aucun des trois souverains que nous venons de citer ne pouvait logiquement aider la fortune d'une maison ambitieuse qui les menaçait de si près. Déjà la révolution arborait en Sicile le drapeau de la séparalion, tandis que les autres parties de l'Italie, et les princes eux-mêmes, étaient disposés à défendre le drapeau de l'union. Cette complication intempestive qui devait détacher le roi de Naples de la ligue italienne, était surtout due à l'influence des agents piémontais. Ils soufflaient le feu de la guerre civile, animaient à la révolte, et mettaient en avant un candidat de la maison de Savoie. C'est ainsi qu'ils obtinrent un moment que l'on repoussât la forme républicaine, pournommerroi deSicileundes fils de Charles-Albert. Il était évident que les forces unies de l'Italie entière pouvaient suffire à chasser l'Autriche et à l'empêcher de jamais rentrer sur le territoire de la péninsule, mais cela cessait d'être possible avec les seules forces de Charles-Albert. Le jour où Venise se serait donnée à lui, la lutte, il faut en convenir, cessait d'être italienne pourdevenir piémontaise. Voilà précisément ce queManin opposait sans cesse à ceux qui l'engageaient à imiter l'exemple de Milan. Cette noble cité avait cru servir un intérêt d'avenir en unissant ses destinées à celles du roi de Sardaigne, et elle n'avait, en résumé, servi qu'un intérêt d'ambition et de dynastie. A un autre point de vue, les partisans des idées républicaines exaltées, ne se conduisaient pas avec beaucoup plus de patriotisme que Charles-Albert. Ces démo-
crates auraient dû comprendre qu'il fallait respecter le repos des États du roi de Naples, quand celui-ci envoyait son armée et sa flotte combattre l'Autriche. Au contraire, c'est au moment même où Ferdinand II paraît le mieux disposé à soutenir l'indépendance italienne, c'est pendant que les troupes royales sont en marche, qu'une émeute formidable éclate à Naples. Le roi aussitôt rappelle son armée. Qui pourrait lui en faire un crime ? Quel est le gouvernement, républicain , monarchique ou unitaire, qui ne l'eût pas imité? Où est l'homme d'État, le penseur, l'historien, fût-il même philosophe, qui, de bonne foi, oserait l'en blâmer ? On a dit, nous le savons, que cette émeute n'avait été, pour Ferdinand de Naples, qu'un prétexte qu'il fut heureux de saisir. C'est là, du moins, l'opinion de l'honorable commandant de l'armée d'opérations; mais quand cela serait vrai, les auteurs de cette émeute en ont-ils eu moins tort de lui fournir l'occasion de reculer? Non, cent fois non; car si le roi de Naples eût abandonné de lui-même la cause de l'indépendance, sans pouvoir donner d'autre motif à cette désertion que celui du changement de sa volonté, l'histoire en aurait tenu compte; elle aurait flétri le Bourbon, tandis qu'aujourd'hui elle est réduite , au contraire, à condamner les prétendus patriotes, qui, en donnant à Naples le signal de la guerre civile, fournirent au roi un légitime prétexte de rappeler ses troupes. Manin est le seul homme politique qui ait compris, en Italie, qu'il fallait ménager toutes les opinions et n'inquiéter ni le pape, ni le roi de Naples, ni le grand-duc de Toscane. C'est pour cela que le président de la république de Venise ne voulut jamais prêter les mains à la fusion avec la Sardaigne, projet blâmé même à Turin, par la crainte d'avoir Milan pour capitale.
Manin, nous Tavons vu, se tint toujours également éloigné de cette école de révolutionnaires rêveurs, capable, si on l'eût laissé faire, de mettre le feu aux quatre parties du monde.
Plus Italiens que soldats, quelques officiers de l'armée napolitaine refusèrent d'obéir à l'ordre de rappel de leur souverain. Ils étaient partis espérant tous servir glorieusement l'indépendance nationale; ils ne purent se résigner à rétrograder en face de l'ennemi pour aller faire la police intérieure du royaume. Un d'eux, le colonel Lahalle , commandant la seconde brigade, ne voulant ni désobéir ni reculer, se brûla la cervelle. Un autre le colonel Testa, succombant aux angoisses de ce retour, fut frappé d'apoplexie. Le général Pepe, qui avait conspiré toute sa vie en faveur de l'indépendance, déclara non-seulement qu'il n'obéirait pas aux ordres du roi, mais en sa qualité de commandant en chef de l'armée d'expédition , il donna le signal et l'exemple du passage du Pô. Les troupes à leur tour refusèrent de le suivre. En vain le major Ritucci, arrivé sur les bords du fleuve, s'était écrié : (c De ce côté-là est l'honneur, de ce côté-ci est la honte! Deux bataillons de volontaires sous les ordres du major Moreno, une batterie d'artillerie et une compagnie de sapeurs furent les seules forces qui désertèrent la cause du roi de Naples pour servir celle de l'Italie. C'est alors que le général Pepe suivi de tout son état-major, vint prendre le commandement supérieur de l'armée vénitienne (15 juin 1848). Elle se composait de dix-huit mille hommes de troupes de terre et de quatre mille marins. Outre huit grands bâtiments de guerre opérant en commun avec la flotte sarde de l'amiral Albini, Venise possédait encore soixante-dix-sept petits navires pour la défense des
forts , des canaux et des côtes de la terre ferme. Enfin deux mille ouvriers travaillaient sans relâche dans l'arsenal à la construction de nouveaux bâtiments. A peine arrivé, le général Pepe, se réservant la direction en chef de toute l'armée, confia le commandement de la ville et de la forteresse de Venise au général Antonini. Puis, le même jour, aux applaudissements de la population, il passa en revue sur la place Saint-Marc les troupes de la garnison. Le soir il publiait Tordre du jour suivant : « Officiers, sous-ofûciers et soldats des milices italiennes, qui sous des noms divers combattez dans les provinces vénitiennes pour soustraire l'Italie entière au joug de l'Autriche, le gouvernement de Sa Sainteté, celui de Venise et le commissaire de la Lombardie ont désiré que je me misse à votre tête. J'ai accepté ce grand honneur, et si quelque chose au monde pouvait me consoler de l'abandon où m'ont laissé la plus grande partie des troupes que j'avais conduites sur les rives du Pô, ce serait de commander à des hommes tels que vous. La disci-pline est le fondement et la force de toute armée. Valeur, amour de la patrie, énergie de volonté, fermeté de desseins, vous possédez tout cela; mais ces qualités, qui vous rendent si supérieurs aux troupes que vous allez combattre, resteraient infructueuses sans l'unité du commandement et la promptitude de l'obéissance. Je m'appliquerai à les fortifier parmi vous; car, hors de ces conditions, en dépit de votre courage, de votre activité, de votre ardeur, vous n'obtiendrez pas sur l'ennemi les avantages que l'Italie attend de vous, appuyés comme vous l'êtes sur Charles- Albert, ce grand soutien de l'indépendance italienne. Raisonner, délibérer, cela convient entre frères , non pas entre soldats. Tout en II 7
maintenant fermement la discipline, tout en sévissant contre les plus légères fautes que l'impunité aggraverait bientôt, je ne négligerai rien pour votre bien-être. Je rendrai compte à vos gouvernements respectifs de toutes les actions qui mériteront récompense; j'insisterai jusqu'à ce qu'il soit fait droit à mes demandes, et j'aurai soin que, par les journaux officiels, vos hauts faits dignes des destins renaissants de l'Italie, cette commune patrie pour laquelle vous avez tiré l'épée, parviennent à vos compatriotes, à vos parents , aux femmes dont vous recherchez l'estime et l'affection. J'espère vous prouver ainsi que, si une discipline juste et rigoureuse est la suprême nécessité de la guerre, mon cœur ne sera heureux que lorsqu'il pourra louer selon la vérité et récompenser selon le mérite. » Cet ordre du jour, peut-être un peu lyrique, produisit cependant une assez bonne impression sur l'esprit des troupes. Sous la forme emphatique d'un langage vieilli, elles reconnaissaient instinctivement le ton pénétré d'un homme dès longtemps habitué au commandement. Le général Pepe à quinze ans combattait déjà parmi les défenseurs de la république parthénopéenne. « C'est un de ces héroïques lutteurs qui à travers toutes les vicissitudes et tous les déchirements de la péninsule italienne n'a jamais désespéré d'y refaire une nationalité puissante qui la ramenât au rang des grands États de l'Europe ^ »
En dehors de l'armée sarde, Pepe était alors la plus grande figure militaire de l'Italie. Son patriotisme d'ailleurs devait inspirer de la confiance , mais ses talents militaires étaient loin d'être à la hauteur
• Mémoires du général Pepe , préface de Pagnerre.
de son dévouement; et, bien que ce général ait exercé plusieurs fois de grands commandements , nous croyons que le gouvernement de Venise aurait pu faire un choix non pas plus honorable , mais peut-être plus heureux. Manin et Tommaseo> par les éloges exagérés qu'ils prodiguèrent au général Pepe à son arrivée à Venise, contribuèrent certainement à égarer les Italiens et cet officier lui-même, sur la nature des services qu'il pouvait rendre, et à grandir l'opinion déjà passablement favorable que celui-ci avait de sa propre personne; ses Mémoires en sont la preuve. Esprit éminemment chevaleresque, plein de générosité et de bravoure , aussi humain qu'intrépide sur le champ de bataille, Pepe, qui aurait fait un excellent général de division dans un nombreux corps d'armée sous les ordres d'un général en chef, n'avait ni la fermeté ni l'activité nécessaires pour tirer bon parti de l'excellente position militaire de Venise. Nous verrons qu'il y fit noblement son devoir, qu'il se comporta en vaillant soldat, mais en médiocre capitaine. Affaibli par Tâge, énervé par les souffrances morales d'un long exil, Pepe n'était pas l'homme des circonstances. Ce qu'il y a de singulier dans celte question du commandement des troupes venètes, c'est que le général Lia Marmora que le gouvernement trouvait déjà trop vieux, fut remplacé par un autre général plus âgé que lui au moins de dix ans. Mais aux yeux de Manin le second avait sans doute sur le premier l'avantage de n'être pas Piémontais. C'était un avantage, en effet, à cause des projets ambitieux du roi Charles- Albert. Sous ce rapport, le choix du général Pepe n'entraînait aucun danger.
Le 18 juin 1848 , l'armée autrichienne occupa
Mestre, et établit le long des lagunes un cordon militaire de neuf mille hommes destiné à intercepter toutes les communications de Venise avec la terre ferme. Ce cordon tenait adroite Fusine, Mira, Dolo, s'allongeait le long de la Brenta jusqu'à Cavanella, Cavarzere et Borgoforte. A gauche, il occupait Favoro, Dese, San Dona , la Cava et Cavallino sur le Sile. Malgré les rigueurs de ce blocus défendant sous peine de mort les rapports avec Venise , les habitants des provinces y conduisaient nuitamment des munitions et des approvisionnements de toute espèce. Au surplus, comme de part et d'autre alors les deux armées ennemies ne connaissaient pas bien leurs forces respectives, elles passaient leur temps à s'observer. Il n'y avait que de courts engagements entre les barques canonnières des Venètes et les batteries autrichiennes. Pendant cet intervalle, le général Pepe apporta tous ses soins à améliorer l'esprit des troupes et à obtenir des forces hétérogènes employées à la défense de Venise un peu plus d'ensemble et de régularité. Il disciplina et enrégimenta successivement ces divers corps de volontaires qui, intrépides durant l'action, étaient intraitables et insoumis dès qu'ils cessaient de se battre. Peu à peu les hommes d'un dangereux exemple furent expulsés des rangs de l'armée, quelquesuns même de la ville. On exerça toutes les troupes au maniement des armes , et dans le même temps la compagnie suisse, sous le commandement du brave capitaine Debrunner, fut habillée, armée, instruite et disciplinée. Les travaux des fortifications se complétèrent, et le général Antonini choisit dans la garde civique des hommes d'élite destinés à former une réserve importante pour le service des forts. Officiers et soldats, gouvernants et gouvernés, tous se pré-
paraient ainsi avec une égale ardeur aux luttes de l'avenir.
Après le départ de la flotte napolitaine , rappelée par l'ordre du roi , l'amiral sarde et l'amiral vénitien avaient déclaré Trieste en état de blocus. De son côté, Manin , prévoyant que les forces matérielles de Venise ne suffiraient pas toujours à Tentretien de son armée et de sa flotte, invita toutes les villes italiennes à recueillir des armes et de l'argent pour venir en aide aux défenseurs de l'Adriatique. Puis, afin sans doute de ne mériter aucun reproche dans la suite, le président de la république venète adressait au roi de Sardaigne un dernier appel, destiné évidemment à mettre ce prince en demeure de s'expliquer catégoriquement. Il était bien temps en effet que Venise sût si elle pouvait compter, oui ou non, sur l'appui énergique et désintéressé du Piémont. Voici cet appel qui ressemble beaucoup plus à une sommation qu'à une demande : « Sire, des bords de l'Adige comme des bords du Tessin , vous avez daigné nous faire entendre votre parole généreuse ; vous avez promis d'affranchir cette terre sacrée de la domination étrangère. Déjà vos armes glorieuses combattant notre ennemi commun dans sa guerre désespérée, déjà vos vaisseaux arborant la noble bannière italienne en face de la flotte autrichienne qui menace Venise , sont pour nous des preuves augustes de l'accomplissement de vos premières promesses. Cependant, sire, Votre Majesté daignerait-elle réitérer ces promesses aux populations venètes, en déclarant hautement que toutes ses aspirations et tous ses efforts n'ont d'autre but que d'affranchir totalement la patrie commune du joug étranger? Grâces vous soient rendues, sire, pour les sentiments tout italiens de vos promesses; vous
avez toute notre confiance^ et notre gratitude égalera les bienfaits auxquels vous nous aurez fait participer! L'Italie s'en remet à l'histoire du soin de vous récompenser dignement comme conquérant de son indépendance. » Il est inutile de faire ressortir ici l'importance de ces paroles ; elle doit frapper l'esprit des lecteurs, et le vote des députés venètes va bientôt leur servir de complément.