‹ Histoire de la république de Venise sous Manin (volume 2)Chapitre 53 sur 60 · DÉPARTEMENT ROYAL DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES · texte numérisé non relu

DÉPARTEMENT ROYAL DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES

Florence ^ le 18 juin 1848.

Très-illustres Messieurs,

La généreuse élévation de sentiments qui vous porte, malgré VOS récentes infortunes, à ne point vouloir séparer vos destinées de celles des autres peuples de l'Italie, ni prendre sans leur conseil et leur assentiment aucune résolution qui puisse engager et compromettre le sort futur de la patrie commune, vous méritera, messieurs, la reconnaissance, l'estime de tous les bons Italiens. Et véritablement le parti auquel voudraient vous pousser plusieurs citoyens de la Vénétie, et dont vous avez refusé d'assumer la responsabilité avant d'avoir demandé aux gouvernements italiens, si c'est chose possible que maintenant l'Italie se suffise à elle-même, ce parti est tel qu'il pourrait ouvrir pour elle une nouvelle ère de douleur, d'oppression et d'abaissement. A cette solennelle demande faite dans un instant aussi solennel, je n'hésite point à répondre : oui, l'Italie peut toujours faire par elle-même et accomplir sans le secours »de l'étranger l'œuvre glorieuse de sa propre régénération. Si les événements de la guerre ne tournent pas depuis quelque temps en faveur de la cause italienne, ils n'ont cependant pas été et ne sont pas assez désastreux pour rendre nécessaire la résolution désespérée d'un appel à l'étranger. Nos ressources sont toujours grandes et nombreuses et à l'armée piémontaise telle qu'elle est maintenant, doit se joindre sous peu une réserve qui l'accroîtra et la renforcera d'une manière notable. Le fusion heureusement opérée de la Lombardie avec les États Sardes, fournit au roi Charles-Albert de nouveaux et puissants éléments de force. En mettant à profit les grandes ressources en hommes et en argent qu'offre cette province, le roi de Sardaigne peut dans un court délai (et il le fera) mettre sur pied une nouvelle armée, laquelle lui donnera les moyens de vous délivrer d'une occupation étrangère sans avoir recours à une autre. La Toscane aussi ne se refuse à aucun effort pour seconder la magnanime entreprise qui est dans les vœux et dans le

cœur de tous les Italiens ; elle en seconde et en secondera toujours la réussitedans la mesure de ses forces. Le gouvernement romain ne veut pas non plus rester en arrière dans cette noble lutte. Il fait de la guerre de l'indépendance l'objet principal de ses soins et de ses pensées.

Et puisque dans votre admirable abnégation, vous déclarez, messieurs j être prêts à vous soumettre à une occupation passagère, et qu'assurés des promesses solennelles de toute l'Italie vousattendrez avecconfiance la délivrance future, il me semble évident que le projet d'appeler l'étranger doit être abandonné, du moins quant à présent, et qu'il faut attendre que les vicissitudes de la guerre, de grands et irréparables désastres de l'armée italienne, aient rendu ce secours indispensable. L'étranger, soyez-en sûr', ne se refusera jamais à[vos demandes, en quelque moment que vous Timploriez. Il n'accourra que trop vite vous prêter le secours que vous invoquerez. Mais tant que votre salut n'est pas entièrement désespéré, tant qu'il peut vous venir de l'assistance de vos frères, je vous conseille, messieurs, et vous exhorte ardemment de vous refuser à un expédient aussi humiliant, aussi périlleux. Songez , je vous prie, que non-seulement le bien, mais encore l'honneur de toute l'Italie est intéressé à ce que notre délivrance s'accomphsse, sans le concours ni l'aide de l'étranger. Qui peut dire que l'Italie en appelant les Français, au lieu d'avoir un seul ennemi, un seul oppresseur, ne finisse pas par en avoir deux? L'histoire de nos malheurs ne confirme que trop cette douloureuse supposition. Songez qu'une intervention étrangère pourrait en ce moment apporter sur le sol de notre patrie des germes funestes de discorde et de désordre, et qu'aux complications politiques viendraient peut-être se joindre d'effroyables bouleversements sociaux. Et alors que deviendrait l'Italie ? Vous parlez de conditions honorables! Quand les étrangers occuperont vos provinces et les domineront par la force, qui pourrait donc les obliger à remplir ces conditions s'il leur plaisait de les violer? Et l'orgueil des protecteurs envers les protégés, et le sentiment de leur supériorité vis à vis d'eux ; tout cela peut devenir une source féconde de grandes douleurs.

J'ai voulu vous soumettre toutes ces réflexions en réponse à votre demande, afin que dans votre sagesse et dans votre patriotisme, vous puissiez consiclérer combien il vous rçgte en*:

core d'espoir de salut, combien de périls et de maux vous apporterait une intervention étrangère et combien, en toute hypothèse, il convient au moins de différer le moment de la demander. Ainsi le veut, je le répète , le bien de l'Italie de même que sa dignité, ainsi Texigent spécialement le bien et la dignité du pays que vous représentez si noblement.

Je profite de cette circonstance pour vous prier, messieurs, d'agréer, etc.

Signé Corsini.

A Messieurs les membres composant le gouvernement provisoire de la république venèle , à Venise.

Page 1