FUSION AVEC LA SARDAIGNE
Le 3 juillet 1848, à une heure de Taprès-midi,
avait lieu l'ouverture solennelle de l'Assemblée des
représentants du peuple. Avant de monter au palais ducal, tous les députés ainsi que les ministres entendirent dans l'église Saint-Marc une messe du Saint- Esprit, célébrée par le cardinal patriarche. De là les membres de l'Assemblée furent introduits dans l'an* tique salle du Maggior Consiglio, où l'on vérifia les pouvoirs. Sur cent quatre-vingt-treize députés élus, cent trente-trois seulement étaient présents ; les autres n'avaient pu venir; leur province étant déjà occupée par les Autrichiens, A cinq heures, sur l'invitation du citoyen Rubbi, élu président de l'Assemblée à la majorité des voix, Manin prit la parole en sa qualité de président de la république. 11 fit un exposé clair et Tapide des faits qui s'étaient passés depuis le 22 mars, jour à jamais mémorable de la délivrance de son pays. H rendit compte de tous les actes de son administration, franchement, sans fausse modestie ni orgueil. Il raconta ce qu'il avait fait, simplement, sans croire comme tant d'autres à l'infaillibilité de ses actes. Il ne revendiquait que la loyauté et le patriotisme de ses intentions. Plus d'une fois l'orateur mérita les applaudissements de l'Assemblée; car l'on remarquait que , dans cette exposition des actes d'un
gouvernement essentiellement collectif, il évitait avec soin d'attribuer à ses collègues la moindre des mesures qui eût pu indisposer contre eux l'opinion publique. Au contraire , s'il s'était trouvé par hasard quelque décision impopulaire à prendre, Manin en réclamait pour lui seul la responsabilité. Il rappela en peu de mots les graves motifs qui avaient nécessité la convocation de l'Assemblée et termina son discours en conjurant tous les députés venètes de ne prendre d'autre inspiration que celle de leur conscience et de leur patriotisme.
Le lendemain matin, à neuf heures, l'Assemblée entrait de nouveau en séance. Manin exposa les relations de Venise avec les autres États de l'Italie. Il montra comment , même après l'abandon successif de toutes les provinces qui avaient suivi l'exemple de la Lombardie, Venise, réduite à son seul territoire, pouvait encore se défendre du côté de la terre par le concours de tous ses bons citoyens, et du côté de la mer par sa flotte unie à celle du roi de Piémont. « On a conseillé , disait-il , au gouvernement , aussitôt après le départ de la flotte napolitaine, de solliciter l'aide de la France; mais nous n'avons pas voulu décider seuls, ajoutait Manin, une question aussi grave, et, avant d'agir dans notre intérêt particulier, nous avons demandé le concours du saint-siége, de la Toscane et du royaume de Piémont. Les deux premiers gouvernements ont répondu négativement, et le troisième ne s'est pas encore prononcé. » Ce discours de Manin a été violemment attaqué depuis, parce que, disent ses adversaires, « il couvrait d'un voile complaisant le mauvais vouloir des gouvernements italiens à l'égard de Venise dont il dissimulait ainsi la triste situation afin de pousser les esprits à la résistance. »
Que pouvait-on dire de plus significatif cependant que ces mots : « J'ai réclamé le concours de trois gouvernements libres de l'Italie. Les deux premiers ont refusé et le troisième a jusqu'ici gardé le silence? » N'était-ce pas , loin de jeter un voile sur la vérité , la faire connaître trop publiquement peut-être à l'Europe monarchique. Certes Manin n'était pas homme à renoncer si vite à l'indépendance conquise par son pays; mais le cours des délibérations de l'Assemblée venète fera voir que non-seulement il ne lui cachait rien , mais qu'il savait encore faire à l'intérêt public le sacrifice de ses opinions personnelles. Nous ne connaissons pas de plus noble dévouement que celui-là. Après le discours de Manin , Castelli monta à la tribune pour porter la parole au nom de Camerata, ministre des finances. Le recueillement profond de tous les députés redoubla; chacun, sans doute, comprit que le sort de la république allait dépendre de ce discours. C'est qu'en temps de guerre surtout, l'argent est le mobile indispensable de toutes les déterminations, de tous les événements, de toutes les victoires importantes. Chose triste à dire , il n'y a pas dans l'Europe entière, un grand général, un illustre conquérant qui ne dépende d'un bon ministre des finances. Dès les premiers mots de Castelli, il fut facile de voir que, en face des dépenses énormes qu'entraînait journellement la situation exceptionnelle de Venise, et après l'épuisement successif de toutes les fortunes privées, soit par les dons volontaires, soit par les emprunts forcés, le ministre regardait la situation du pays comme tout à fait désespérée. 11 énuméraune à une toutes les ressources absorbées, il compta le produit des impôts payés à l'avance, les trois millions enlevés à la société du chemin de fer, l'emprunt ef-
fectué sur les propriétés foncières de la Venélie ; le tout formant déjà un déboursé de treize millions et demi. L'effet de ce discours sur l'Assemblée ne pouvait être douteux. C'était en quelque sorte la condamnation à mort de la république. Au fond, Castelli ne fut peutêtre pas fâché d'en avoir ainsi prononcé la sentence ; il y avait longtemps que cet orateur pouvait être considéré comme le chef du parti fusionnistedans le gouvernement. La frayeur l'avait décidé, et à chaque proposition où il s'agissait de prendre une détermination nouvelle, Castelli s'écriait : « Mais vous oubliez que nous n'avons plus d'argent, que le pays marche à sa ruine et que, si vous n'acceptez pas les trésors et les soldats de la Sardaigne, nous sommes tous perdus. » Il y avait un côté sérieux dans ces objections du ministre, mais ce qui en affaiblissait la valeur, c'est qu'il les avait déjà présentées en faveur de la fusion avec la Lombardie. Alors, on se le rappelle, les discussions sur ce sujet, ramenées, sans cesse par Castelli dans le sein du conseil , recommençaient tous les jours. Souvent Tommaseo était absent; présent il parlait peu, ou bien fatigué ou irrité, il sortait. Manin restait donc seul pour supporter le poids de la lutte. Une fois il y eut une attaque des plus vives qui, commencée à six heures, dura jusqu'à trois heures du matin. De guerre lasse, brisé de fatigue, Manin eut la faiblesse de signer alors une lettre contenant le principe de la fusion avec la Lombardie. L'effet de cette déclaration avait seulement pour résultat de décider que les destinées du pays Lombardo- Vénitien, au lieu d'être fixées par deux assemblées, seraient fixées par une seule. Mais il demeurait établi, quant aux autres conditions, qu'on ne voterait pas ur ces destinées autrement qu'en assemblée élue d'après
une loi électorale identiqueet surlaquelle les deux gouvernements devraient préalablement se mettre d'accord. A peine eut-on reçu en Lombardie cette lettre favorable à l'union, que le gouvernement milanais, manquant à tous les égards dus à un peuple ami, sans en donner avis, sans demander participation , décréta que tous les habitants de la Lombardie seraient appelés, non pas à élire une assemblée de concert avec les Venètes, comme cela venait d'être convenu, mais à voter sur des registres ouverts , par oui et par non, la fusion avec le Piémont; ce qui pourrait, en comm.émoration de l'acte du 2 décembre, s'appeler un plébiscite à la lombarde. Il eut le résultat qu'obtiennent tous les plébiscites. Dans chaque commune, le curé disait aux paysans : «Voulez-vous retomber de nouveau sous le joug autrichien? » Tous répondaient non. Alors vous voulez le Piémont, car lui seul est en état de vous défendre, et tous les paysans de dire oui et de signer. Les fusionnistes de la terre ferme venète, c'està-dire des provinces, procédaient ainsi : « Vous avez déclaré, disaient-ils au gouvernement, que la Venétie partagerait le sort de la Lombardie, et la Lombardie ayant voté la fusion avec le Piémont, vous devez pour partager son sort, vous faire à votre tour Piémontais.» Toutefois afin de conserver certaines formes, ils proposaient, par l'intermédiaire des comités départementaux, au gouvernement de Venise de décréter l'ouverture des registres, comme on l'avait fait en Lombardie, afin de connaître l'esprit des populations, déclarant que si l'on n'agissait pas ainsi , ils se réuniraient quand même. C'est alors que le gouvernement venète en avait appelé à la suprême décision de l'Assemblée. Or, dans toute cette lutte, c'était Castelli qui, de bonne foi, nous avons hâte de le dire, avait joué le
principal rôle. Il était donc naturel qu'au moment où lui , Castelli , venait invoquer , en faveur de l'annexion à la Sardaigne, les mêmes motifs qu'il avait invoqués en faveur de l'annexion à la Lombardie, Manin , corrigé par l'expérience de sa première faute, s'y montrât opposé. Personne d'ailleurs' n'ignorait à Venise que l'envoyé de Mûoin, Restelli, et celui du Piémont, Rebizzo, ayant sous leurs ordres une nuée de missionnaires, avaient été les véritables apôtres de cette fusion, à laquelle les populations n'étaient nullement préparées. C'est seulement sur cette unique question de la fusion lombarde que Manin et Tommaseo se trouvèrent un moment en désaccord. Jusque-là, depuis le 23 mars, ils avaient toujours soutenu les mêmes principes, partagé les mêmes idées, marché du même pas vers le même but, l'affranchissement définitif de leur patrie commune. Sous un gouvernement collectif, c'est un devoir impérieux pour tous de cacher le moindre signe de dissentiment, si l'on ne veut pas affaiblir son autorité. Ni Manin ni Tommaseo n'eurent d'efforts à faire en ce sens; à part quelques nuances de détail, l'un comme l'autre étaient sans cesse du même avis dans l'adoption des mesures importantes. On peut dire que l'union intime de ces deux chefs de la révolution fut à cette époque d'un grand secours pour la prospérité de la république. Leur double influence tirait une force nouvelle de l'accord parfait régnant entre deux hommes doués de qualités si différentes. Chez Tommaseo, âme fière, cœur chevaleresque, esprit indépendant, l'amour du pays était subordonné au sentiment de la considération personnelle. Pour Venise il aurait volontiers sacrifié sa fortune, sa liberté, sa vie, tout, hormis ce qu'il appelait sa dignité d'honnête homme. Il n'y avait là
aucun calcul mesquin de vanité, mais bien au contraire l'instinct secret, légitime, naturel d'un écrivain de génie, d'un poëte, voix intime l'avertissant sans cesse qu'il avait une grande et pure renommée à sauvegarder. Enfin il se serait volontiers résigné à dire lui aussi, comme un roi de France prisonnier : Tout est perdu fors Vhonneur !
Plus pratique et plus disposé par conséquent à tenir compte des nécessités de la vie politique , Manin, avec la môme droiture d'intentions que son collègue, apportait peut-être dans ses actes une philosophie moins élevée , mais en même temps il y mettait plus encore de véritable patriotisme. En un mot, il eût fait bon marché de l'opinion que les autres pouvaient avoir de lui , s'il se fût agi de servir mieux les intérêts de l'Italie. H mettait toujours cette considération en première ligne , les autres n'étaient pour lui que des détails presque insignifiants. Maintenir intacte sa réputation d'habileté politique, conserver sa dignité personnelle , lui semblait chose utile ; mais ce n'était pas assez pour lui , il fallait avant tout et à tout prix sauver le pays. L'heure approchait du reste où ces deux hommes allaient soutenir seuls devant l'Assemblée des députés venètes la cause de la république, abandonnée par ceux-là mêmes qu'elle avait comblés de ses bienfaits, et qu'elle se croyait en droit d'appeler à sa défense au jour de sa détresse.
C'était toujours pendant la séance du 9 juillet, le ministre de la marine Paolucci avait été à peine écouté en succédant à la tribune à Castelli dont les graves paroles avaient vivement impressionné l'auditoire. Tout le monde sentait que la véritable question n'avait pas encore été attaquée , et l'on attendait dans cette disposition fébrile et ardente qui précède les
grandes luttes parlementaires. Ce fut alors que Ton vit paraître à la tribune la figure pâle , osseuse , méditative du poëte Tommaseo. Comme il ne demandait jamais la parole que dans les occasions solennelles , sa présence produisait toujours un très-grand effet. K Citoyens représentants, dit-il, avant que vous vous prononciez sur les destinées de la patrie, dans cette salle qui fut témoin de tant de résolutions généreuses, sûr de votre attention impartiale , je dirai mon avis sans sortir des limites de la question, mais toutefois en m'élevant un peu au-dessus d'elle, car de haut, la vue embrasse mieux les objets. Certes, pour un sujet comme celui qui nous occupe , il aurait fallu un meilleur moment que celui-ci , où la guerre rugit à nos portes et oii la différence des opinions peut nous être plus nuisible encore que le canon ennemi. Mais puisque les circonstances nous imposent cette cruelle nécessité, il importe qu'au moins l'Assemblée devant laquelle j'ai l'honneur de parler se prononce après une discussion calme. Il s'agit tout d'abord de savoir si nous devons arrêter notre sort immédiatemisnt , ou bien seulement lorsque la guerre sera terminée , et si une prompte décision est absolument nécessaire, utile, honorable. Pour qu'on la crût absolument nécessaire, il faudrait démontrer que le roi de Sardaigne , tout en pouvant nous porter secours , ne le veut pas , par cela seul que nous ne répondons pas de suite à une chose qu'il n'a point demandée. Il faudrait alors prêter au roi Charles-Albert des paroles tout à fait contraires à celles qu'il a prononcées.
c( Ceux qui croient indispensable de précipiter la délibération supposent que le roi aurait tenu aux Vénitiens le langage suivant : Je puis vous délivrer de l'ennemi qui vous environne , je puis vous envoyer
— Mi —
des hommes, des armes , de l'argent; je puis ressusciter dès à présent l'honneur de l'Italie, mais je ne veux pas le faire , à moins que vous ne m'accordiez d'avance le prix de mon bienfait. Ces paroles, ce n'est pas moi qui les attribue au roi , ce sont ceux qui font semblant de l'exalter, de le protéger, comme s'il avait besoin de protection. Par des louanges imprudentes, ceux-là couvrent son nom d'une telle tache que tout son sang honorablement versé dans les batailles italiennes ne suffirait pas à la laver; car les actions généreuses dont le but n'est pas généreux ne sont que des spéculations usuraires, et celui qui est venu combattre , sans établir d'avance aucune condition, n'a donné à personne au monde le droit de le traiter comme un marchand d'âmes humaines, comme un accapareur de peuples. Si jamais il devait y avoir une raison pour laquelle le roi pût nous priver de son secours, ce serait l'outrage qu'on lui fait par cette interprétation calomnieuse de sa volonté. Si une femme, se trouvant en danger de mort, disait spontanément à celui qui, sans mot dire , lui tendrait la main pour la sauver : Je vous donne mon honneur. Le libérateur irîdigné pourrait lui répondre : Malheureuse, qui le l'a demandé ? Charles-Albert accourut spontanément , il n'exigea de nous aucune promesse , et il prit l'engagement solennel de ne pas remettre son épée dans le fourreau tant qu'une seule baïonnette autrichienne réfléchirait la lumière du soleil d'Italie. Craindre qu'à moitié de son œuvre il ne demande l'accomplissement de conditions qu'il n'a jamais posées , c'est mettre le roi de Sardaigne au-dessous du roi de Naples; car Ferdinand n'a pas fait à la face du monde une si haute promesse. En ne poussant pas les peuples de l'Italie à la guerre , il ne s'est pas imposé
envers eux l'obligation de la générosité. Non-seulement je n'impute pas au roi des desseins si criminels, mais je crois fermement que ceux-là mêmes qui nous menacent de l'abandon de Charles-Albert, si nous ne nous réunissons pas au Piémont , flétrissent le nom de ce prince plus que ne pourraient le faire ses ennemis les plus acharnés. Je pose en fait au contraire que si Venise, dans ce contraste d'intérêts et de sentiments , dans ce bruit de paroles et d'armes , ne précipite pas l'arrêt de ses destinées, non-seulement elle ne fera au roi ni tort ni dommage , mais qu'en invoquant son humanité ainsi que celle de son peuple fort, et en montrant qu'elle se souvient de ses paroles, elle l'amènera au point de faire des actions plus généreuses et plus grandes que s'il combattait pour un État à lui. Car plus l'intention est noble , plus les actions sont glorieuses, et pour atteindre un but déshonorant on ne peut employer que des moyens honteux : ainsi le veut la justice éternelle des choses. Charles-Albert dans le fond de sa conscience sent mieux que je ne saurais le dire qu'il n'obtiendra jamais la victoire si la lutte n'est pas dégagée des misérables questions de dynastie. Que s'il savait quelle honte lui font ceux qui en véritables publicains extorquent des peuples un tribut de déshonneur réciproque , il renierait cette indigne médiation et punirait, comme coupables de lèse-majesté et de lèse-humanité , ceux qui lui infligent de si tristes récompenses. Quant à moi, je répète que les efforts faits par quelques-uns afin de préjuger la question , je ne les attribue pas à des intentions coupables, mais à un jugement inconsidéré et même à un désir trop ardent du bien; comme il en est de celui qui cueille un fruit vert pour en faire à d'autres un cadeau inutile et malsain.
« Venise, en proclamant son gouvernement comme provisoire, nVt-elle pas laissé à la Nation la liberté de le changer? A-t-elle, par.des menaces, par des embûches ou de simples exhortations, agi sur les provinces pour les faire adhérer à la république? Et quand après leur adhésion spontanée, elles ont ellesmêmes changé de drapeau avant le temps, ne se sontelles pas exposées au délaissement dont elles se plaignent aujourd'hui? L'injustice et la cruauté de pareilles accusations sont si manifestes que les répéter seulement suffit pour les réfuter; et, dans la douleur qu'elles réveillent, ce qui console c'est de pçnser que les hommes qui se servent de tels moyens et se laissent aller avec tant d'acharnement contre un pays désolé par la guerre , avouent hautement qu'il n'est pas si méprisable, ce principe républicain, puisqu'ils lui donnent tant d'importance. La seule raison qu'on apporte à l'appui de ce que je conteste, c'est la nécessité urgente. Cette parole, traduite en langue vulgaire, n'a d'autre signification que celle-ci : Décidons-nous immédiatement, de crainte que si l'on retarde, Charles-Albert, ritalie et toutes les nations de l'Europe conjurées ne nous livrent à l'Autriche. Les contrats que scelle la peur sont annulés par toute loi humaine et divine, et nous voudrions, délibérant entre le bruit du canon autrichien et le bruit du canon sarde, faire une chose qui engage , non-seulement notre sort à nous , mais le sort de l'Italie , le sort de nos successeurs, qui n'ayant plus ni crainte, ni espoir,nous demanderont compte de celte conduite et feront un jour peser sur nous une responsabilité terrible ! Citoyens, quelque détermination que vous preniez en cette circonstance difficile, ce serait bâtir un édifice sur le sable et le lendemain pourrait la II 8
changer, cette détermination, à la honte et à la douleur communes, parce que la peur ne peut ni rallier les esprits , ni unir les provinces , ni asseoir les États sur des fondements solides. Ne craignez pas, la vraie fusion se réalisera d'elle-même, mais par d'autres moyens plus nobles et plus dignes; et si l'on doit composer en Italie un grand et puissant État, l'amour réfléchi, la reconnaissance spontanée des peuples, leur dévouement, sauront bien l'organiser. Si Charles- Albert (c'est ainsi que je dirais à certaines personnes qui ne sont pas dans cette enceinte) doit être votre roi, commencez par l'honorer de votre respect; ne lui lancez pas la couronne au visage comme une arme offensive; croyez à la dignité d'autrui comme à votre propre dignité; croyez à votre avenir, et ne confondez pas ensemble, dans un rêve effrayant, Legnago et Campo Formio. Parlez à sa conscience avec la hardiesse de la conscience; dites-lui : Sire, on vous calomnie, élevez votre voix pour démasquer ces faux accusateurs. Répétez la noble parole que vous avez prononcée en tirant votre royale épée. Vous vîntes combattre sans marchander le prix des batailles, et ces gens-là voudraient faire de vous un aventurier, cherchant, non pas la récompense, mais le salaire. Ils se disent vos amis et conspirent contre votre honneur. La haine autrichienne, croyez-le, n'est qu'une caresse en comparaison de leur imprudent amour. A ces paroles, parties du fond de la conscience, répondrait !a conscience du genre humain. Avant de délibérer, interrogez ainsi le roi, et attendez du moins sa réponse. Mais, quelque parti que vous preniez, je vous prie de songer à une chose , c'est que ni le roi , ni d'autres princes, ne pourraient vous débarrasser à l'instant de l'ennemi, vous fournir de l'argent et des
troupes; que, par conséquent, vous seriez forcés pendant quelque temps encore de vous défendre et de vous soutenir vous-mêmes. Et, quand il n'y aurait en cela aucune nécessité, il y aurait toujours une dette sacrée d'honneur. Songez à votre défense , comme si ni Charles-Albert, ni d'autres, ne pouvaient vous secourir, ou bien vous périrez. Et, pour ne pas périr, il faut que le nouveau gouvernement fasse tout ce que le nôtre n'eut pas le temps ou les moyens de faire. Il faut raviver l'ardeur attiédie des esprits; rendre plus forte la puissance du sacrifice; faire des actions généreuses un aliment journalier de Tâme. Il faut encore combattre les habitudes d'inertie, de mollesse, de luxe et de légèreté, et ne pas se préoccuper du titre de gouvernement provisoire au point de ne pas songer à fonder des institutions durables. Il reste encore beaucoup à faire; ne croyez donc pas qu'en tranchant aujourd'hui la question de votre sort, vous feriez disparaître le danger. Vous auriez un poids sur la conscience et une humiliation de plus, mais pas un devoir ou une douleur de moins. Voyez laLombardie, malgré sa fusion avec la Sardaigne, ne recommencet-elle pas ses sacrifices comme si elle était seule et non pas à l'ombre d'un roi ? Croyez-le, si cette ombre d'un roi devait unir et rendre heureuse l'Italie, moi le premier, je le proclamerais seigneur de Venise et j'écrirais son titre avec mon sang. Que Dieu accomplisse mes souhaits envers cette terre chérie et éloigne mes pressentiments douloureux! »
Un long frémissement parti de tous les bancs de l'assemblée accompagna les derniers mots de l'orateur. Ce discours solide, plein de vérités et de franchise, prononcé devant un auditoire prévenu, n'excita que des colères. La modération plus apparente que
réelle de ce beau langage, l'a- propos et la sagesse dont il était empreint, blessaient ceux-là surtout qu'il affectait d'épargner. Il faut avoir entendu Tommaseo à la tribune, pour comprendre et juger tout ce qu'il y avait d'amer, de sarcastique et de dédaigneux dans le discours du poëte à ses adversaires. Le chef des fusionnistes, Castelli, déconcerté, pâle, immobile, semblait une statue clouée sur son banc. Du regard il interrogeait ses collègues pour savoir lequel d'entre eux allait oser répondre. Ce fut Paleocapa, ministre de l'intérieur. Il le fit d'une façon assez embarrassée, en homme qui ne se sent pas de force à lutter contre la puissance du patriotisme et du génie. Il parla longuement cependant pour dire peu de chose, déclarant que la fusion avec la Sardaigne était, malgré ce qu'on venait d'entendre, un acte juste, prudent et politique, qu'il fallait accomplir sur-le-champ. Puis il termina en réclamant pour lui l'honneur d'être un homme pratique et positif. Ce dernier trait de Paleocapa était une allusion directe lancée en guise de satire àTommaseo, dont la haute éloquence lui paraissait nébuleuse. L'illustre poëte ne répondit à cette transparente apostrophe que par un léger sourire. Sans doute il pensait en ce moment avec le moraliste qu'il y a des blâmes qui louent et des éloges qui blâment. Malheureusement l'assemblée vénète, gagnée presque tout entière au parti de Charles - Albert , était fermement décidée à lui donner gain de cause en dépit de l'opposition de Tommaseo et de Manin. Ce grand citoyen, jugeant la partie perdue, demanda alors la parole et dans un sublime effort il dit ; (( Je m'adresse à vous comme député et non comme président. Je professe toujours la même opinion que le 22 mars, lorsque dans l'arsenal et sur la place
Sainl-Marc je proclamai la république (signes d'approbation d'un côté; violents murmures de l'autre). Beaucoup qui avaient alors comme moi celte opinion ne l'ont plus aujourd'hui; la mienne n'est pas changée, ne changera jamais; mais la situation est autre; V ennemi est devant nos portes; il souhaite notre désunion; je ne veux prononcer que des paroles de paix et de concorde. Un parti doit céder dans l'intérêt de Venise en danger; ce parti ce sera le mien, et c'est pour cela que je m'adresse de préférence à mes frères politiques, aux nobles et généreux républicains, en leur disant : Je réclame de vous un suprême sacrifice; oubliez qu'il y a dans cette enceinte des royalistes et des démocrates , et soyons tous Italiens (applaudissements prolongés). Tout ce qui a été fait jusqu'à présent et tout ce qu'on fait en ce moment n'est que provisoire ; mais l'avenir nous appartient et l'assemblée décidera d'une manière définitive à Rome! » A ces mots, continue la Gazette d'Augsbourg (car c'est elle que nous citons textuellement^), de bruyants applaudissements éclatent de tous les côtés; les députés se pressent autour de Manin , félicitent et embrassent l'homme magnanime qui a su sacrifier au bien de l'État, et d'une manière si noble, ses intérêts, son pouvoir et ses convictions. A la suite de ce discours, Manin fut emporté sans connaissance hors de la salle. « Je n'ose pas , continue le correspondant de la Gazette d'Augshourg , décrire cette scène. L'émotion était profonde , générale. L'abdication de Manin a anéanti ses ennemis eux-mêmes qui triomphaient déjà intérieurement de sa défaite. » Au milieu de cette agitation, le ministre Castelli monte à
• Numéro du 20 juillet 1 848 .
la tribune et s'écrie dans un élan d'enthousiasme : « Maintenant la patrie est sauvée, vive Manin! » On soumit alors à l'assemblée cette première question : Doit-on résoudre immédiatement la destinée de Venise ou attendre la fin de la guerre? Sur cent trentetrois députés votants, cent trente se prononcèrent en faveur d'une décision immédiate. On passa ensuite à la seconde question ; Notre État doit-il continuer à exister isolément ou doit-on le réunir au Piémont? L'annexion fut admise à la majorité de cent vingtsept voix. Ce résultat officiellement proclamé, Castelli prit de nouveau la parole : « Toute divergence d'opinion a cessé, dit-il, par la générosité d'un grand citoyen. (Vifs applaudissements.) L'Italie est conservée à Venise et Venise à l'Italie. C'est pourquoi je vais soumettre à votre jugement la formule de l'incorporation de toutes les provinces vénètes au Piémont. » Ainsi succomba, après cinq mois d'une honorable et laborieuse existence , la république démocratique , proclamée à Venise par Manin le 22 mars 1848.
Le soir même de cette séance mémorable dans les fastes de l'histoire italienne, Manin et Tommaseo résignèrent leurs fonctions, et Stieglitz, le noble poëte, fidèle à ses vieux principes et à son opinion publiquement exprimée, quitta les rangs de la garde civique, où il avait déjà si glorieusement marqué sa place. Le lendemain, 5 juillet, l'assemblée se réunit pour procéder à la nomination d'un nouveau ministère appelé à fonctionner jusqu'à la remise définitive du pouvoir entre h s mains royales, c'est-à-dire jusqu'à la ratification officielle de la fusion par les chambres piémonlaises. Dès le premier tour de scrutin, le nom de Manin passa à une grande majorité, et il allait être
sans cloute encore réélu président, lorsqu'il dit : « J'ai déclaré hier que je restais républicain. En présence des dangers qui menacent mon pays, j'ai cru devoir faire un sacrifice, mais je n'ai nullement entendu renier un principe. Je ne pourrais être le ministre d'un roi que pour servir l'opposition. Reportez donc sur un autre que moi vos libres suffrages. A Theure qu'il est, nous ne devons tous songer qu'à une seule chose , combattre ensemble l'ennemi commun , l'Autriche. Après la guerre, si la question politique peut de nouveau être fraternellement agitée , nous nous retrouverons tous dans cette enceinte. » Est-il possible de décliner plus honorablement le pouvoir, et l'histoire parlementaire en France a-t-elle enregistré beaucoup d'actes aussi nobles que celui-là? Qu'en pense M. de Montalembert lui-même, qui naguère encore écrivait que le rôle des assemblées de 1848 avait été misérable en Italie. L'assemblée de Venise du moins se montra reconnaissante pour le dévouement de Manin en décrétant quil avait bien mérité de la patrie, Castelli fut nommé président du nouveau gouvernement, dont Paleocapa, Camerata, Paolucci et Cavedalis devinrent les ministres. Tous ensemble annoncèrent au peuple leur entrée en fonctions par la proclamation suivante : « Citoyens de la province de Venise, l'assemblée des représentants a statué, à la presque unanimité , sur votre situation politique. Dans l'intérêt de Venise , autant que dans celui de la nation entière, elle a décrété la réunion immédiate de la ville et de la province aux États sardes, et cela aux mêmes conditions que la Lombardie , avec laquelle nous demeurons constamment unis, et dont nous partageons le sort politique. Ce décret est une imitation de celui qui a été rendu par les provinces
vénitiennes au moment où elles n'avaient pas encore été envahies par l'ennemi. Ainsi s'accomplira le vœu de la péninsule, qu'il se forme une union forte et compacte de la haute Italie; union qui peut seule mettre ce beau pays à l'abri des dévastations de l'étranger. L'assemblée nous a choisis pour mettre ses décrets à exécution et diriger provisoirement les affaires publiques. En nous chargeant de cette mission importante, nous n'avons été uniquement guidés que par l'espérance que cette concorde qui règne dans l'assemblée régnera aussi parmi les citoyens qui l'ont choisie pour les représenter. Gouverner le pays sans cet appui et conduire à bonne fin un acte politique aussi important, est une œuvre difficile qui exige d'autres forces que les nôtres. Notre zèle, nous l'espérons, suppléera à tout. Un grand citoyen qui n'a pas voulu rester aux affaires publiques , malgré la confiance générale dont il était entouré, vous a dit , en se retirant, que si la concorde régnait parmi vous, vos lagunes seraient inexpugnables. Vous écouterez sa voix et la nôtre, vous savez qu'elles émanent de cœurs animés du plus ardent amour pour la patrie. »