‹ Histoire de la république de Venise sous Manin (volume 2)Chapitre 8 sur 60 · DÉFAITE ET TRAHISON DU ROI CHARLES-ALBERT · texte numérisé non relu

DÉFAITE ET TRAHISON DU ROI CHARLES-ALBERT

A peu près vers le même lemps où l'adminislralion nouvelle inaugurait à Venise son avènement aux affaires, en attendant l'arrivée des commissaires du gouvernement sarde, les patriotes enrôlés sous les drapeaux de la république exécutaient de vigoureuses sorties contre les troupes autrichiennes. L'attaque de Cavanella fut la première et non pas la moins brillante de la campagne. Le fort de ce nom , situé un peu en avant de Brondolo à la tète du canal qui joint TAdige à la Brenta, était occupé par l'ennemi, et ce point important facilitait ses communications avec le dehors. Les Vénitiens voulurent essayer de le reprendre. En conséquence , seize cents hommes, munis de quelques pièces d'artillerie légère, sortirent de Brondolo dans la nuit du 6 au 7 juillet, sous le commandement du général Ferrari. Us passèrent silencieusement le canal sur des barques, et, arrivés à Sant Anna, ils furent dirigés en trois colonnes sur Cavanella. La première, celle de gauche, était conduite par le brave lieutenant-colonel UUoaj elle suivit l'Adige, qu'elle traversa aux Portesines ; la seconde, celle du centre, prit la route de Romeo, et enfin la troisième, celle de droite, s'avança en longeant la rive du canal de Valle. Le feu des trois colonnes et de l'artillerie contraignit les détachements

autrichiens à rentrer à la hâte dans le fort. Alors les soldats de Venise , animés d'un enthousiasme indescriptible , s'avancèrent jusqu'à une portée de mousquet des retranchements ennemis; et là, s'étant emparés de deux petites maisons, situées en face de Cavanella, ils dirigèrent, des toits et des arbres voisins, une fusillade qui causa un grave dommage dans les rangs autrichiens. Malheureusement , ceux-ci , ayant été avertis de l'attaque, avaient eu le temps de recevoir la veille des renforts considérables de Cavarzere. Cette circonstance imprévue força le général Ferrari à ordonner la retraite; elle s'exécuta au grand mécontentement de ses troupes, à qui il en coûtait de renoncer à l'espoir glorieux de la prise de Cavanella. Un moment même les bataillons lombards manifestèrent une certaine résistance que les officiers eurent quelque peine à vaincre. La perte avait été d'une centaine d'hommes du côté des Italiens; celle de l'ennemi, d'après toute probabilité, dut être beaucoup plus considérable.

La sortie de Malghera eut lieu le surlendemain, 9 juillet; la compagnie suisse, les volontaires romains, les chasseurs napolitains et un corps d'indigènes enlevèrent, au pas de charge, toutes les positions de l'ennemi entre Mestre et Malghera. Les Autrichiens, poussant leurs travaux de siège avec activité, étaient parvenus à élever un formidable retranchement le long du canal, et ils s'apprêtaient même à braquer une batterie contre la lunette n" 12 de la forteresse. Un instant suffit pour détruire tous ces ouvrages. Quelques maisons isolées qui avaient servi d'avant-postes aux Autrichiens furent livrées aux flammes. La nuit vint mettre un terme à ce vigoureux combat et forcer les troupes vénètes à rentrer dans

Ma'ghera avec une grande quanlilé d'armes et do munitions abandonnées par l'ennemi dans les positions qui lui avaient été enlevées. La compagnie suisse du capitaine Debrunner, chargée plusieurs fois par les dragons autrichiens, s'était vaillamment défendue. Échelonnée pour couvrir la retraite , elle rentra la dernière dans la forteresse. Le reste de la garnison qui avait assisté au combat du haut des glacis salua, par mille acclamations, la bannière helvétique revenant criblée de balles. Ces divers épisodes de la guerre, escarmouches d'avant-garde , n'amenaient pas de grands résultats, mais ils offraient cet avantage que, en entretenant l'activité des troupes, ils les préparaient à ces rudes batailles dont ils n'étaient encore que le prélude.

A cette époque, il se passa à Venise un fait qui mérite de ne pas rester en oubli. Dès les premiers jours de juillet, le lieutenant- maréchal Welden, commandant un des corps d'opération de l'armée autrichienne en Italie, s'était adressé au président de la république de Venise pour obtenir un échange de prisonniers. Cette demande*, faite en termes pleins de courtoisie et de loyauté , arrivait le jour même de la première réunion de l'assemblée vénète. Au sortir de la séance, Manin écrivit au maréchal que, ne faisant plus partie du gouvernement, il ne pouvait lui répondre qu'en qualité de simple citoyen. Et le 11 juillet 1848, alors que l'on connaissait déjà à Vienne le renversement de la république et par conséquent la retraite de Manin , le général en chef de l'armée ennemie devant Venise lui adressait les lignes suivantes : <c Monsieur, les sentiments qu'exprime la lettre que vous m'avez fait

* Voir aux documents.

i'iîonneur de m'écrire le 7 courant, me font regretter que les lagunes nous séparent ; mais j'ai sujet de me réjouir infiniment de ne pas m'être trompé dans l'opinion que j'avais conçue de votre personne et de trouver aussi dans l'homme sévère de la loi et de la justice le noble sentiment de l'humanité. Des discussions ultérieures sur les causes et les effets ne peuvent avoir lieu entre nous, tant que nous serons hostilement placés vis-à-vis l'un de l'autre. Il doit nous suffire de déplorer tous les deux une guerre dévastatrice, en la considérant, de même que le déluge, comme un châtiment de notre folie, châtiment envoyé par la Providence, et auquel nous ne pouvons opposer que la patience et le courage. Peut-être la raison reviendra-t-elle ! Ce ne sera pas du moins , je l'espère , en suivant les errements du passé, mais bien ceux que réclame le temps présent. Alors, monsieur, je m'estimerai bien heureux de pouvoir me rencontrer fraternellement avec une intelligence aussi éminente que la vôtre. J'ajouterai encore un mot relativement à l'article 7 de la capitulation de PalmaNuova, qui concerne les croisés vénitiens. Cet article établit qu'ils seront dirigés sur Venise sans fixer la route ni le temps. J'ai pris à cet égard les dispositions qui m'ont paru les plus convenables pour notre sûreté et pour la leur, et je ne puis admettre qu'ils aient été maltraités. » Puis au bas de cette lettre on lisait ces mots : A Daniele Maniii, citoyen de Venise. Tel était le prestige inspiré à tous par l'honorable caractère de cet homme, que même, lorsque descendu du pouvoir, il cessait d'être quelque chose dans le pays qu'il avait délivré , c'était encore à lui , à sa loyauté , à sa bonne foi, qu'on en appelait du sort des prisonniers. Je ne sais si je m'abuse, mais cette lettre d'un ennemi

à un ennemi, lettre qui honore au moins autant la main qui l'a écrite que celle qui Fa reçue, doit être pour Manin une des récompenses les plus douces de sa vie politique. 11 appartenait de plein droit à l'historien qui s'est chargé de la raconter, cette vie si utilement remplie , de ne pas en laisser perdre une des plus précieuses pages.

Nonobstant les promesses faites au nom du roi Charles-Albert, l'argent n'arrivait pas dans les caisses de Venise, et Castelli qui, sous la république, avait si souvent engagé ses concitoyens à se réunir au Piémont afin de multiplier les ressources de la défense, les voyait diminuer avec une effrayante rapidité sans pouvoir y porter remède. Vainement le ministère avait'il décrété un impôt sur les matières d'or et d'argent, une retenue proportionnelle sur les traitements et pensions de tous les fonctionnaires, vainement même avait-il fondé une banque publique d'escompte au capital de quatre millions, divisé en huit mille actions garanties par les gouvernements vénète et lombard*; ces ressources étaient insuffisantes, et les habitants des lagunes commencèrent alors à ouvrir les yeux et à comprendre clairement que cette fusion tant vantée qui devait faire de Venise un Eldorado encombré de richesses et une forteresse défendue par des troupes royales, ne lui apporterait, comme l'avait prédit Tommaseo, ni un secours de plus^ ni un danger de moins. On se demande encore à présent par quelle étrange illusion des hommes aussi intelligents que Castclli, que Paleocapa, que Cavedalis, avaient pu se persuader et persuader à leurs concitoyens que Char-

' A la {iii (lu wi' siècle , ce fut Venise qui créa la première en Europe ce qu'on appelle aujourd'hui encore une banque d'escompte.

les-Albert, qui manquait d'argent pour son propre compte, pourrait en envoyer dans les caisses publiques de Venise. De déception en déception, la pauvre ville, égarée par quelques meneurs ambitieux ou aveugles , ne devait pas tarder à regretter l'administration consciencieuse et honorée de Manin; et comme cela arrive souvent, ceux qui avaient le plus désiré sa chute, commençaient à désirer tout aussi ardemment sa rentrée aux affaires. 11 n'est pas sans intérêt de consulter l'opinion de la Gazette d'Augsbourg racontant les premières démonstrations qui eurent lieu à Venise en l'honneur de la fusion. Voici ce que disait le journal semi-officiel de l'Autriche (11 juillet 1848) : « Un habitant de Padoue qui a prononcé une parole fort modeste en faveur de la république, a dû être protégé par la garde civique. Il est triste, mais instructif, de voir comment le peuple change subitement. 11 y a quelques jours, c'était un crime de parler de Charles- Albert; un commerçant qui avait fait représenter sur son enseigne la ville de Nice a été insulté et contraint d'enlever ce tableau. Aujourd'hui, au contraire, malheur à ceux qui parlent de république. Cependant Manin mérite dans tous les cas le respect, je parle ici sans prédilection et sans haine; car c'est bien Manin qui a fondé la liberté à Venise, lui qui ne redoutait point les cachots de l'Autriche, qui ne reculait ni devant la persécution, ni devant la colère d'un gouvernement despotique, lui qui enfin s'éleva courageusement comme champion de l'indépendance de ses compatriotes , s'est vu menacé de mort par ceux-là mêmes pour lesquels il a si souvent exposé sa vic^

* Allusion à quelques cris proférés contre Manin à une revue de lu garde nationale, au Champ do Mars.

Quelque grand que soit renthousiasme momentané de la ville en faveur de l'incorporation au Piémont^ Manin et Tommaseo devraient pourtant continuer à jouir de la plus complète reconnaissance. S'ils ne sont plus ministres, ils sont toujours les deux premiers citoyens de Venise. )> La Gazette d'Àiigsbourg ne se trompait pas en tenant ce langage impartial. L'enthousiasme pour Charles-Albert était simplement une affaire de propagande habilement organisée. Il devait être éphémère, comme tout ce qui n'est pas vrai, comme tout ce qui n'est pas juste. 11 devait disparaître surtout devant la conduite de ce roi qui, après s'être battu en héros, se comporta en traître à l'égard des provinces lombardes et vénètes confiées à sa loyauté autant qu'à sa vaillance. Mais n'anticipons point sur la marche des événements : chaque question arrivera naturellement à sa place.

Quelques jours s'étaient à peine écoulés que déjà on constatait que les applaudissements populaires, si fréquents sous la république, diminuaient peu à peu. « Il est pénible, ajoutait le correspondant du journal autrichien, de voir les visages sombres qui traversent la place Saint-Marc et d'entendre à droite et à gauche ces mots illhistrissimo signor conte ou cavalière^ Tout ce qui se passe semble aux Vénitiens un rêve et même un mauvais rêve. Le Lion de Saint-Marc compte certainement plus de partisans qu'on ne se l'imagine, et plus d'un albertiste m'a assuré qu'il fallait faire bonne mine àmauvaise fortune. En tous cas, ce qu'il y a de certain, c'est que le deuil des républicains est plus intime et plus profond ici que la joie des constitutionnels. » On

'Locution demi- sérieuse, demi-ironique, usiléc en Italie méoie à l'cgard des étrangers les plus communs.

le voit, ce n'est pas nous seulement qu'on pourrait taxer d'entraînement ou de partialité; ce n'est pas nous, encore une fois, qui prononçons entre les républicains et les albertistes de Venise, ce sont les Aulricliiens, les ennemis ou du moins les adversaires politiques de Maniuj on ne peut donc refuser de les croire. C'est leur Moniteur à la main que nous avons entrepris d'écrire l'histoire de cette jeune république, dernière conquête de l'Italie , dernière protestation faite au nom de la liberté et de la civilisation modernes contre l'esprit de ténèbres et de barbarie qui va toujours envahissant la cour de Vienne et qui entraîne aujourd'hui la France et l'Europe vers un but fatal, la décadence du Bas-Empire.

Le 22 juillet, les Autrichiens, mettant à profit la lenteur et la mauvaise direction des opérations de Charles-Albert, avaient attaqué les hauteurs de Rivoli. Repoussés d'abord par les Piémontais, ils renouvelèrent le lendemain l'attaque et les refoulèreat jusque sur le Mincio. Là eut lieu la bataille de Custoza, qui devait décider du sort de la campagne. Les troupes royales , battues et manquant de vivres , se démoralisèrent. A ce moment Charles-Albert, perdant la tête, se replia maladroitement sur Milan. A la première nouvelle du danger auquel l'avait exposé l'inexpérience des généraux sardes, cette ville prit d'énergiques mesures de défense. Toute la population , ardente à combattre, se leva une fois encore, héroïque, courageuse et résignée à périr plutôt que de se rendre. On éleva partout des barricades, on mit le feu aux bâtiments de circonvallation qui auraient pu servir d'abri à l'ennemi, et, ces précautions prises, l'on attendit sans crainte l'arrivée des Autrichiens. Tout à coup, dans la journée du 5 août, le bruit se répandit

que Charles-Albert, à la suite d'un conseil de guerre tenu le 4 au soir, avait livré Milan à FAutriche, et que lui-même, à la faveur de la nuit et avec l'aide de ses troupes, avait quitté la ville pour se retirer derrière le Tessin. Personne d'abord ne voulut croire à une telle conduite de la part d'un roi qui s'était constamment posé comme le loyal champion de l'indépendance italienne. Malheureusement, le fait n'était que trop vrai, et Milan, indignement trahie, retomba ainsi au pouvoir de l'Autriche. Dès le 27 juillet, le lieutenant maréchal Welden avait écrit de Mestre au gouvernement provisoire de Venise pour lui annoncer la défaite de Charles-Albert et engager Castelli et ses collègues à entrer en négociation. Ceux-ci tinrent la communication secrète, et ils répondirent que Venise seule n'avait pas mission de traiter une affaire intéressant toute l'Italie. Sur ces entrefaites, les commissaires sardes vinrent prendre possession de la ville au nom du roi de Piémont. Ces commissaires étaient le général Colli , officier distingué et excellent administrateur; Cibrario, écrivain de mérite, mais complètement étranger aux affaires , et Castelli , le président vénitien du gouvernement intérimaire. Par une étrange coïncidence, le 7 août, à la même heure où le roi de Piémont, vaincu et en fuite, repassait le Tessin, on procédait à l'incorporation solennelle de Venise aux États sardes. Un écrivain déjà cité* rappelle, à cette occasion, que, selon la formule ordinaire , la souveraineté de la ville et celle de son territoire étaient cédées à Charles-Albert et à ses successeurs à perpétuité; formule plus dérisoire que jamais, car cette fois la perpétuité allait durer quatre

• Lemasson.

jours^ Le 9, c'est-à-dire deux jours après cette cérémonie d'installation, les Vénitiens, privés de nouvelles officielles, apprirent l'entrée des Autrichiens à Milan. Quelques troubles éclatèrent à cette occasion, et, pour les calmer, les commissaires royaux assurèrent que Milan résistait encore, et que Ton était en droit de compter sur l'assistance de la France et de l'Angleterre réunies. Mais, le 11 , à neuf heures du matin, un parlementaire du maréchal Welden apporta de Mèstre la copie de l'armistice conclu au quartier général de Milan entre le général Hess, quartier-maître de l'armée autrichienne , et le général Salasco , chef de l'état-major de l'armée sarde ^ Dès lors il devenait difficile de cacher plus longtemps aux habitants de Venise que leur ville et toutes leurs provinces de terre ferme étaient livrées à l'Autriche comme la malheureuse Milan. Toutefois les commissaires, après avoir convoqué et entendu les membres de la consulte vénète, imaginèrent un expédient assez misérable : il consistait à déclarer au maréchal Welden qu'ils n'ajouteraient foi à l'abandon de Venise que lorsqu'ils en seraient instruits par le gouvernement sarde luimême. En face d'un témoignage aussi authentique que celui du loyal chef de l'armée autrichienne , on avouera que c'était une triste diplomatie que celle qui se servait d'un mensonge coupable pour prolonger de quelques heures à peine l'incertitude publique. Voilà pourtant à queltriste rôle, à quel degré de faiblesse étaient descendus ces commissaires d'un roi félon, pompeusement surnommé naguère l'épée de Tltalie. Ce n'est pas sa défaite que nous lui reprochons ; un

* Voy. aux documents le texte de l'annexion.

* Voy. aux documents.

roi vaincu les armes à la main ne perdrait aux yeux de rhisloire aucun prestige; il en gagnerait un au contraire, le plus grand de tous, celui du malheur. Mais Charles-Albert ne venait-il pas, au mépris des droits les plus sacrés , de renouveler Campo Formio en livrant, à un ennemi vainqueur deux villes qui s'étaient généreusement données à lui, sacrifiant ainsi leur vieil orgueil municipal à l'espoir d'une prochaine et complète indépendance nationale. Au point de vue même du droit purement politique, en dehors de toute considération morale, chose qui pour beaucoup n'existe pas , il est incontestable que la Lombardie et la Vénétie ne s'étaient incorporées au Piémont qu'afin de mieux combattre l'Autriche; mais, loin de là, elles furent livrées à leur insu, sans aucune participation , même apparente, de leurs gouvernements respectifs; elles furent livrées les mains li^s en quelque sorte , non comme des peuples amis qu'on abandonne aux chances incertaines du combat, mais comme des victimes qu'on livre volontairement au bourreau. Venise et Milan étaient donc le prix d'un marché honteux , infâme, que le roi Charles-Albert n'avait pas le droit de conclure. Qui le forçait à agir ainsi ? Nous le demandons à tous les esprits honnêtes et impartiaux; nous le demandons surtout aux ennemis de l'Italie, aux officiers autrichiens qui ont vu combattre la nation éternelle. Quel motif obligeait le roi de Piémont à donner comme gage de sa soumission et de sa défaite, par l'armistice Salasco , deux provinces qui s'étaient unies et non pas vendues à sa fortune militaire? Ne pouvait-il se borner à rentrer dans ses É^ats et abandonner la Lombardie et la Vénétie à leurs propres forces , s'il ne se croyait plus en état de les défendre? Où avait-il lu dans l'histoire un seul exemple

d'un pareil trafic? On a souffert longtemps un horrible commerce; on a vu dans les contrées lointaines et barbares des marchands d'hommes trafiquer de leurs semblables. Les nations civilisées ont mis un terme à cette odieuse et révoltante industrie qui constituait une perpétuelle offense envers le Créateur. Que doivent penser ces mêmes nations civilisées , et que dira l'histoire d'un roi qui, en plein xix^ siècle, a osé faire la traite des peuples? C'est pour nous, du moins, une véritable consolation de penser que, dans ces pénibles circonstances, les commissaires sardes représentant Charles-Albert à Venise déclarèrent hautement qu'ils ne se rendraient pas solidaires de la conduite de leur souverain. Ils ajoutèrent même d'une voix unanime que, quoi qu'il arrivât, la reddition de Venise étant contraire à toute justice, ils ne livreraient jamais la ville, et qu'elle resterait complètement libre de disposer de son sort. Le général Colli surtout s'était prononcé avec la franchise d'un vieux soldat; son âme loyale et généreuse, ouverte à tous les bons sentiments, se révoltait à l'idée d'une semblable trahison. Pendant que le gouvernement résolvait ainsi ces quesions brûlantes, la nuit était venue, et la foule irritée s'agitait, bruyamment sur la place Saint-Marc. On ne savait rien encore de positif, mais cet instinct secret, magnétique, inexplicable, qui n'abandonne jamais le peuple et qui se développe surtout dans les graves périls, l'avertissait qu'il était sérieusement menacé. Il interpellait les commissaires, demandant à grands cris des nouvelles de la flotte, de Milan , de l'Italie. « Où en sommes-nous, » disaient les uns; « à bas le gouvernement royal, vive Manin, mort aux commissaires, » vociféraient les autres |'avec des gestes effrayants. Au milieu de cette confusion de demandes, de cris et

de menaces, la colère du peuple était doublée par l'incertitude et le vague des réponses officielles. Le tumulte augmentant sans cesse, Castelli, dont le nom revenait à chaque instant sur les lèvres de tous avec ces mots : « il faut que les commissaires abdiquent, » Castelli alla trouver Manin : « Nous n'avons, lui dit-il, aucun moyen ni aucune envie de résister ; mes collègues et moi , nous sommes prêts à nous retirer. La violence ne nous fait pas peur, mais, dans l'intérêt de la ville, il faut rétablir le calme ; vous seul en avez le pouvoir, venez donc vous entendre avec nous et avec la consulte. )^ Le bruit grandissait toujours , et l'on entendait, comme aux premiers jours de la révolution, le peuple délibérer à haute voix sur la place Saint- Marc. De temps à autre on distinguait ces cris : Nous sommes trahis, nous sommes vendus! Mort aux commissaires! Nous voulons Manin! Vive Manin, le libérateur de la patrie! Enfin Manin parut au balcon du palais; au même instant toutes les têtes se découvrirent avec respect, et le plus grand silence se fit dans la foule : « Les commissaires royaux déclarent renoncer dès à présent à la direction des affaires. Après-demain l'assemblée des représentants du peuple se réunira pour nommer un nouveau gouvernement. » Puis, d'un ton plus accentué, Manin ajouta ; « D'ici là, pendant ces quarante-huit heures, c'est moi qui gouvernerai {governeroioj. w D'immenses acclamations de joie accueillirent ces paroles ; le peuple venait de reconnaître la voix de l'homme en qui il avait mis toute sa confiance, de celui qu'il invoquait toujours comme un soutien , comme un père , au moment du danger. Malgré l'heure avancée de la nuit, la foule, dans son avide impatience, restait immobile, émue et silencieuse sur la place Saint-Marc; il lui semblait que le grand ci-

toyen qui veillait sur elle dans le palais des doges avait encore quelques paroles à lui adresser. Elle ne se trompait pas; Manin reparut ; « Tout à l'heure on battra la générale; des hommes d'élite choisis dans chaque bataillon se mettront en marche cette nuit même vers la forteresse de Malghera, menacée d'une attaque de Tennemi. — Nous irons tous; des armes, des armes, interrompit le peuple ! — Vous en aurez , répondit Manin, car tout sert d'arme à une nation qui veut se défendre. Pensez au 22 mars , et souvenezvous avec quelles armes nous avons chassé d'ici les Autrichiens. Maintenant évacuez la place; le silence et le repos sont nécessaires. » A peine eut-il achevé que cette foule immense se dispersa sans bruit avec la soumission d'un enfant. Une heure après, la lune éclairait de sa mélancolique clarté les palais de la ville endormie, et la place Saint-Marc , naguère encore si bruyante et si encombrée, était déserte. On n'entendait plus que les roulements lointains du tambour qui conduisait la garde civique à Malghera; puis enfin tout retomba dans le silence. Le peuple osa dormir tranquille : Manin veillait !

Cette nuit-là, le commandant du Ma//a/ano, marquis de Ceva, vint à bord de la Maria-Antoniella , mouillée devant l'Arsenal. 11 prévint le capitaine que le peuple avait manifesté l'intention de mettre le feu à tous les bâtiments sardes et qu'il eût par conséquent à se tenir sur ses gardes. Agité par cette confidence et inquiet sur les dispositions hostiles envers les commissaires sardes, M. d'Amezaga alla, le lendemain matin de très-bonne heure, offrir ses services au général Colli. (( Je vous remercie, capitaine, répondit celui-ci en lui serrant affectueusement les mains , nous nous sommes tous entendus avec Manin ; il a

donné sa parole ; nous n'avons rien à craindre. » Telle était la merveilleuse confiance inspirée à tous *par le premier citoyen de Venise que, ennemis ou amis , se reposaient sur lui du soin de leur destinée ! Combien y a-t-il aujourd'hui en Europe d'hommes politiques ou de chefs de gouvernement dont on puisse faire le même éloge? Nous savons qu'il est des diplomates qui, à l'exemple de Talleyrand, leur digne maître, prétendent que la fidélité à sa parole, la probité en un mot dans les affaires politiques est le bagage d'un sot. Nous ne sommes pas de ces esprits forts et nous professons même sur ce point une doctrine toute différente. Pour nous au contraire le mensonge et la mauvaise foi sont les armes de la faiblesse ; l'honnêr teté est le signe unique de la véritable puissance. I) n'y a pas de supériorité réelle, de mérite vrai, encore moins de génie, là où il n'y a pas le sentiment de la loyauté. Pourquoi l'illustre planteur de la Virginie, pourquoi Washington, l'intègre défenseur des droits nationaux , est-il sorti du fond de ses vastes savanes pour sauver un monde et remplir Pautre de sa gloire? C'est que sa vie tout entière consacrée au bien de son pays est restée honnête ; c'est qu'il s'est respect^ en un mot; ce que tant d'autres oublient de faire , et qu'il a plus ambitionné l'estime de ses concitoyens que les pompes d'une fausse grandeur. L'histoire un jour, nous l'espérons, en dira autant de Manin ; elle assignera au libérateur de Venise une place à côté de celle qu'occupe déjà dans ses annales le libérateur de l'Amérique.

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