DE LA PROCEDURE CRIMINELLE AUTRICHIENNE A VENISE
L'activité incessante des patriotes vénitiens trouvait toujours de nouveaux éléments de discussion dans les questions vitales de l'administration autrichienne. Le moyen le plus sûr et le plus adroit de perpétuer l'agitation légale, c'était d'entretenir les habitants de leurs intérêts les plus immédiats. Le comte Mocenigo, Maneghini et Manin n'avaient pas d'autre soin. Le Lloyd les combattait vigoureusement en disant que leurs sociétés n'étaient que des prétextes destinés à couvrir des menées ou des réunions politiques plus dangereuses que le gouvernement ne paraissait le croire. Manin et ses collègues réfutaient de leur mieux les arguments du Lloyd; mais nous sommes forcé , pour rendre hommage à la vérité , d'avouer que le journal autrichien n'avait pas complètement tort dans ses suppositions. La cour de Vienne finit par être du même avis , car elle expédia une loi très-sévère sur l'organisation des sociétés anonymes en commandite.
Cette loi était pleine d'exigences, et sous prétexte d empêcher la fraude, elle empêchait les réunions. Un soir qu'à ce sujet, dans une conférence spéciale, on posait la question suivante : « La société agraire doitelle oui ou non demander une autorisation d'existence au gouvernement? » Manin répondit : « Messieurs, je
vous prie de vous rappeler que nous avons une représentation nationale; promise lors de la lutte avec l'empereur, elle nous a été donnée dans certaines limites en 1815. A Milan et à Venise, il y a deux congrégations centrales qui ont le devoir de représenter au souverain les besoins et les désirs des populations italiennes. Dans chaque province , les congrégations provinciales ont une mission analogue, avec des droits moins étendus. » Ici l'orateur faisait observer qu'inutile et inactive, cette représentation nationale s'était comportée comme si elle avait été une administration royale du gouvernement étranger. « Je ne demande pas à qui la faute, reprenait Manin, j'expose un fait; mais au moment où l'on parle tant des réformes des autres États de l'Italie , je m'étonne qu'on ignore que depuis 1815 nous avons plus de libertés que les autres gouvernements n'en ont encore promis. Ne demandez rien à l'Autriche. Elle aurait le droit de vous répondre : Que voulez-vous que je vous donne? des libertés ultérieures, puisque vous ne vous servez même pas de celles que je vous ai données ! » Ces observations furent applaudies à outrance par tous les assistants. Cela prouvait que les paroles de Manin avaient réveillé plus d'un écho dans l'âme de l'auditoire. Si parfois le public vénitien n'avait pas toujours le courage de son opinion, il saisissait du moins toutes les occasions d'assurer les plus hardis de sa profonde sympathie. Et c'était avec une grande joie qu'il retrouvait sans cesse sur les lèvres éloquentes de son tribun favori l'expression des pensées de liberté et d'indépendance qu'il conservait au fond de son cœur.
Au nombre des abus intolérables qui pesaient sur Venise , il faut compter l'organisation de la procédure criminelle. C'est en effet une horrible chose qu'un
procès criminel autrichien, demandez plutôt aux familles des nombreuses victimes que cette procédure a faites! En France cela nous touche peu, parce qu'en général la justice offre à tous les citoyens incriminés des garanties égales et suffisantes ; mais dans le lombardolitien les faits se passent autrement. Sous le règne de grâce de Sa Majesté très-clémente l'empereur d'Autriche, la police, en semparant d'un prévenu, commence par le jeter dans un cachot où il reste au secret jusqu'à cequ'ilplaise àceux qui se prétendent ses juges de l'interroger. Ce prévenu ne voit pas l'arrêt qui l'a mis en prison, n'assiste jamais à la déposition et aux interrogatoires des témoins, qui du reste se font séparément et sans confrontation. On se contente de donner lecture au prisonnier de quelques extraus des témoignages à charge. Un employé, sorte de greffier, écrit d'un coté les demandes, de l'autre les réponses. Et comme cela est souvent long et dit en patois, c'est le même employé qui a écrit sous la dictée qui est ensuite chargé de traduire et d'abréger la déposition: on voit avec quelle conscience les choses doivent être faites. Le relatore ou rapporteur analyse à son tour et produit un extrait, appelé referato, dans lequel il fait ressortir ou l'innocence ou la culpabilité, selon ses bonnes ou ses mauvaises inspirations. Ce travail achevé, il vote par écrit l'acquittement ou la condamnation; on tient une séance composée des conseillers choisis par la volonté du président. Le relatore , qui est seul au courant de la question, lit l'affaire et la juge. Dans les cas les plus graves , on envoie le dossier aux tribunaux supérieurs, qui prononcent définitivement, sans qu'on puisse jamais interjeter appel. Voilà comment, au xi\" siècle . se rend la justice criminelle de l'Autriche dans le lombardo- vénitien ;
qu'on vienne après cela vanter la douceur paternelle du régime et des lois de la domination allemande !
11 est une remarque qui frappait tout le monde à Venise, c'est que l'accusé était à la merci de l'employé du tribunal, chargé d'écrire les demandes et les réponses, de les traduire tant bien que mal, et de les résumer, et n'avait ni contrôle ni garantie. Ce mépris des droits sacrés de l'accusation était si flagrant, que la cour de Vienne elle-même s'en était émue, et comme satisfaction exigée par l'opinion publique, elle fonda l'institution des probi viri.
Ces probi viri devaient être spécialement chargés de constater, lors de l'interrogatoire des prévenus, si les demandes et les réponses s'inscrivaient loyalement. L'institution, on le voit, était bonne en elle-même; fonctionnant bien, elle aurait pu rendre de grands services. Mais qu'arriva-t-il? c'est qu'on eut soin de composer la liste de ces probi viri d'hommes trèsoccupés. En outre, les mêmes personnes n'avaient pas le droit d'assister deux jours de suite à l'instruction du même procès; de sorte qu'un de ces juges, appelé un jour au commencement d'un procès, le lendemain en devait suivre un autre ! De là résultait nécessairement une grande confusion, et le plus souvent encore une ignorance absolue, chez ces mêmes juges, des questions traitées devant eux. D'un tel état de choses audégoûtcompletdeces fonctions iln'y avaitqu'unpas: il fut vite franchi. Les probi viri, profitant du droit qu'ils avaient de nommer à leur place un substitut, en usèrent si largement, qu'à la fin cela devint un métier toujours dévolu aux mêmes individus, métier assez lucratif, puisqu'il rapportait régulièrement un florin par séance. Quand donc les malheureux Vénitiens compromis dans une affaire criminelle n'eurent
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plu? pour les protéger que des probi i tri à un florin par tête, ils purent avec raison se dire qu'ils étaient l sans défense à l'arbitraire impitoyable de l'Autriche.
A propos de ces graves questions, Manin (toujours Manin disait à ses concitoyens : « La cour de Vienne a contre nous un prétexte spécieux, ne lui laissez pas le droit de s'en servir. Efforçons-nous de faire revivre une institution utile et protectrice de nos intérêts les plus chers. Pour arriver là, qu'il vous suffise, amis, de penser à ceux de nos concitoyens qui sont aujourd'hui entre les mains des juges, a
A la tête de toutes ces commissions patriotiques qui s'occupaient ainsi sans relâche du sort commun, on distinguait toujours l'aristocratie lombarde. La présence et le concours de tous ces hommes jeunes, généreux, riches, intelligents, fleur de la noblesse milanaise, unissant leurs efforts à ceux de la milice plébéienne de Venise, exerçaient une salutaire influence sur l'esprit des Autrichiens. C'est qu ils sentaient, ces braves gentilshommes, du fond de leur conscience, une voix intérieure s'élever et crier : Unissez-vous les uns aux autres et soutenez la cause nationale; il n'y a que celle-là qui soit assez puissante désormais pour rendre à l'Italie sa splendeur première et son antique indépendance !
Le but de cette alliance sympathique vraiment grande et belle restait toujours le même; il consistait à ressusciter, au moyen des congrégations centrales et provinciales, une représentation nationale pour le lombardo-vénitien.