DERNIER CONGRÈS ITALIEN
Le 13 septembre 1847, le neuvième congrès (Ips savants ( tcienziati ) italiens s'ouvrit solennellement a Venise. La docte assemblée, sous la présidence du comte Andréa Giovanelli , tint sa première séance dans la salle du maggior consiglio , au palais ducal. Le congrès était divisé en neuf sections; celle d'agronomie avait seule le droit de traiter l'économie politique. Les sciences morales et politiques, proprement dites , étaient rigoureusement exclues du programme des questions soumises au congrès.
Le président de cette section était le comte Citadella Vigodarzere , de Padoue; homme d'esprit, de goût et de formes aristocratiques , écrivant bien et parlant mieux encore. Il avait été précédemment président général du congrès des savants à Padoue. Nous ignorons la généalogie de ce grand seigneur; mais ce que nous savons, c'est qu'il semblait avoir été créé et mis au monde pour présider une assemblée. Habile à diriger les débats d'une réunion nombreuse et à lancer aux interrupteurs de mordantes épigrammes cachées sous l'exquise politesse d'un homme du monde, il imposait par son esprit moqueur et réussissait à merveille à contenir, par un mot placé à propos, l'ardeur des enthousiastes. Un peu partial,
mais toujours courtois et spirituel, c'était en un mot le Dupin gentilhomme de l'Italie.
Durant le cours des débats qui eurent lieu dans sa section, on remarqua que le comte Citadella penchait volontiers du côté des adversaires des idées avancées, soit qu'il eût reçu ou qu'il se fût donné lui-même la mission de modérer l'élan des discussions pour l'ordre ou même dans l'intérêt de l'avenir des congrès; il n'en est pas moins vrai que la présidence fit de grands efforts pour étouffer en germe toutes les questions de nature à secouer un peu la torpeur des esprits. Elle avait à cet usage une arme puissante à sa disposition : le droit exclusif de rédiger les ordres du jour et d'en éloigner par conséquent tout ce qui lui déplaisait.
Dès l'ouverture, Manin dépose sur le bureau présidentiel quelques questions qu'il se proposait de développer publiquement; ces questions n'ont jamais paru à l'ordre du jour. Ne pouvant choisir un sujet approprié à leurs vœux, les hommes qu'une pensée patriotique avait amenés au congrès durent se résigner à attendre du hasard seul l'occasion de parler.
A l'aspect de la salle, un observateur un peu attentif eût facilement distingué, sans les connaître, les hommes dont nous parlons ; ils formaient un groupe placé fortuitement à l'extrême droite, et qui, grâce aux habitudes semi-parlementaires des réunions du chemin de fer et de l'Athénée, avait une physionomie plus politique et plus grave que le reste de l'assemblée. Ces patriotes unis, mêlés de Vénitiens et de Lombards, avaient renoué connaissance et fraternisé ensemble; ils s'étaient d'avance distribué leurs rôles; les uns devaient entamer les discussions, les autres devaient répondre, tous obéissaient à une consigne nationale. A l'avant-garde des volontaires de cette
petite armée , sur le premier banc de la salle , était Manin; attentif à ne pas laisser échapper une occasion , l'orateur populaire de Venise demandait la parole sur toutes les questions de bienfaisance, de douanes, de commerce ou d'économie, afin d'enflammer la discussion.
Derrière lui, le comte deThun, gentilhomme du Tyrol italien et le comte Mocenigo formaient le principal corps de bataille; le premier de ces deux auxiliaires, très-instruit en agronomie, orateur élégant et facile, parlait avec une grande lucidité d'idées et une grande force de raisonnement, et, ainsi que Mocenigo, il appuyait toujours Manin. L'abbé Ambrosoli, les avocats Pasini et Avesani , Hyacinthe Monpiani de Brescia, le marquis Guerrieri, le comte Porro, un des élèves de Silvio Pellico, combattaient dans les mêmes rangs et pour la même cause.
Les Milanais s'étaient sérieusement oocupés des questions économiques. La bienfaisance privée avait atteint chez eux des proportions considérables; ainsi après avoir successivement fondé des salles d'asile, des crèches, ils organisaient des maisons de refuge; il résultait de là que, lorsque dans l'assemblée les questions économiques étaient à l'ordre du jour, elles provoquaient chez ces hommes versés dans ces matières des discussions pleines d'intérêt, où les idées saines et neuves abondaient, et se traduisaient en projeta excellents de réforme ou d'amélioration.
Toutes ces questions se rattachaient entre elles par mille liens différents; Manin les avait mûries dans le silence du cabinet; et sans presque avoir jamais lu un livre d'économie politique, il connaissait à fond tout ce qui se rapporte à l'éducation administrative et industrielle; question importante et appelée à jouer un
grand rôle dans notre siècle de chemins de fer et de perfectionnements mécaniques.
A la suite d'une de ces discussions sur la charité privée, on nomma une commission pour inspecter les diverses institutions de bienfaisance de la ville. Manin, Monpiani et Avesani en étaient les membres, sous la présidence de l'abbé Ambrosoli. Les institutions les plus importantes devaient être visitées par la commission entière. L'hôpital des aliénés en première ligne attira l'attention des inspecteurs. Il y avait là une question de médecine et une question de bienfaisance. C'est ce dernier point que l'on se proposait d'examiner. La commission au grand complet, avec son président en tête, se rendit donc à l'hôpital situé dans Y isola San Servolo, où est le couvent des moines Fate bene fratelli (faites bien, mes frères!).
A peine arrivé, Monpiani, vieillard vénérable dont la vue seule commandait le respect f, demanda aux moines : « Avez-vous des enfants sourds-muets? » Les bons frères répondirent affirmativement. « Mais vous connaissez leur langage? — Non, dirent les moines assez embarrassés; seulement nous sommes certains qu'il n'y a rien à faire pour ces malheureux. — Comment savez -vous alors s'ils sont aliénés? s'écria Monpiani avec une émotion croissante. Comment pouvez-vous reconnaître si leurs idées sont bouleversées, puisque vous ne pourriez pas même les comprendre s'ils tentaient de traduire devant vous ce qu'ils éprouvent peut-être à votre insu? Qu'on me
1 II avait été compromis dans le procès de Gonfalonieri et incarcéré pendant deux années. A sa sortie de prison, cet homme estimable ayant trouvé dans les rues de Brescia un enfant sourd-muet mourant de faim, le recueillit, l'éleva et l'instruisit, en apprenant lui-môme, exprès pour remplir sa bonne œuvre, le langage de ces infortunés.
les amène! » 11 s'efforça de leur faire voir qu'on s'intéressait à leur sort. Ce fut en vain; les malheureux ne comprirent rien : ils étaient réellement sourdsmuets et aliénés. Monpiani sortit de l'hôpital en donnant quelques instructions spéciales aux religieux pour les soigner. Après le congrès , la veille de son départ de Venise , il vint passer une dernière soirée chez son collègue de la commission , où il était aimé et reçu comme un membre de la famille. En partant, Monpiani, ému, serra affectueusement la main de Manin et lui dit : « Je vous recommande mes pauvres enfants aliénés sourds-muets! »
Voilà ces révolutionnaires cruels, ces ennemis de la morale pour qui rien n'est sacré au monde! Voilà ces hommes que l'Autriche juge incapables de jamais gouverner leur pays.
Au sujet de ces visites de la commission aux- établissements de bienfaisance , l'abbé Ambrosoli fit un rapport admirable, accueilli par des applaudissements et des larmes. L'assemblée, à l'unanimité, en demanda l'impression. Avesani s'adresse à la censure en déclarant que la commission entend qu'il n'y soit supprimé ni un mot, ni une virgule , et que si la publication n'est pas immédiate , elle aura lieu dans un autre État de l'Italie. La censure accorde, et les souscripteurs décident que le produit de la vente du rapport sera consacré aux salles d'asile.
Le gouverneur de Venise, le comte Palffy, et le conseiller Beltrame étaient présents à toutes ces séances. Le premier tremblait chaque fois que Manin ouvrait la bouche. L'orateur s'en étnit souvent aperçu ; aussi prenait-il, en vrai Vénitien qu'il était, un malin plaisir à tourmenter son puissant ennemi. Un jour que l'on parlait des dépôts de mendicité établis à Milan, Ma-
nin , les yeux fixés sur le visage de Son Excellence , s'écrie : « Nous avons tout cela à Venise et mieux que cela. » Palffy, peu accoutumé aux douceurs dans la bouche de Manin, s'épanouit. Volontiers il eût embrassé l'orateur, lorsque celui-ci reprit : « Nous avons cela et mieux que cela, c'est vrai, mais dans les lois et non dans la pratique. » Le visage du pauvre gouverneur se rembrunit comme par enchantement , et reprit son expression mécontente accoutumée. Manin continuait: « Selon la loi , un ouvrier en état de chômage peut aller frapper à la porte d'une institution de bienfaisance et dire : Donnez-moi de l'ouvrage. Il peut faire cela autant de fois que le travail lui manque, sans porter le moindre préjudice à son honneur. Mais, selon la pratique , pour entrer au dépôt de mendicité , il lui faut un certificat de la police constatant la réalité de sa misère. Il est donc à la merci de la police , ce pauvre ouvrier. Il entre pour ne plus sortir,* et vous voyez là, spectacle affreux! quatre générations nées, grandies et mariées dans le même établissement ! Je les ai vues, moi ! disait Manin. Une vieille femme auprès du berceau d'un enfant! Les vagabonds sont confondus , dans l'institution actuelle de votre bienfaisance , avec les pauvres malheureux que la faim y pousse. Vous le voyez donc bien , quiconque franchit ce seuil est marqué et perdu. La réprobation de la société condamne et confond avec les gens sans aveu tout ce qui sort d'un de vos dépôts de mendicité. Au surplus , nous nous en rapportons volontiers à la prompte justice et à la sagesse du gouvernement pour faire disparaître ces abus contraires à la loi et contraires à toutes les règles de l'humanité et de la morale. » En parlant ainsi , Manin avait sans cesse les yeux fixés sur le gouverneur pourpre de colère.
Celui à qui s'adressait cette sanglante ironie était ce même comte Palffy qui, au temps de l'intervention autrichienne à Naples, avait dit : « Aller contre les Italiens avec des canons, c est leur faire trop d'honneur: le bâton serait suffisant! » Odieuse fanfaronnade qu'il devait cruellement expier plus tard. Au fond de son cœur de patriote, Manin, blessé de cet outrage, lui en gardait une rancune éternelle, et, en attendant qu'il pût se venger autrement, il ne perdait pas une occasion d'accabler le gouverneur de ses épigrammes et de ses sarcasmes. Rien ne lui était plus facile, car, sans être jamais trivial, Manin possédait un fonds inépuisable de causticité fine et railleuse qui, sous sa parole acre et inspirée, se traduisait en traits satiriques dignes de Perse ou de Juvénal. Malheur alors à celui qui servait de but; tôt ou tard il devait tomber sous ses coups. Combattant pour l'indépendance dans les rangs de la démocratie, et placé à la tête du parti national de Venise , Manin n'est jamais tombé dans ce défaut qui nous arrête et nous choque à chaque pas dans les luttes de la tribune en France et en Angleterre. Quelque loin qu'il se fût laissé entraîner dans son sujet, quelque ardeur qu'il ressentît au dedans de luimême, jamais le tribun audacieux de la place Saint- Marc ne s est abaissé une seule fois à ramasser des injures pour les jeter à la face de ses adversaires. Qu'il combattît en s'adressant à leur bon sens, à leur esprit, à leur cœur ou à leur imagination, Manin restait toujours convenable dans ses attaques et dans sa défense.
Comme Mirabeau et O'Connel , Manin grandissait sous la contradiction et l'obstacle. Mais s'il aimait comme le premier à entendre les murmures de la foule et à vaincre son indiscipline, il rejetait loin de lui
les armes grossières dont se servait parfois l'agitateur irlandais.
Dans cette vie qui ne fut qu'un long combat, le patriote vénitien trouvait dans la sympathie de ses amis politiques et la tendresse de sa famille de douces consolations. Souvent lorsque , la tête brisée , il rentrait après une journée consacrée à ces rudes travaux, l'accueil toujours affectueux des siens lui faisait oublier sa fatigue. Alors, avec une naïveté charmante, il se mêlait aux jeux et aux exercices de ses jeunes enfants, absolument comme s'il eût été un frère de leur âge. Nobles et modestes vertus du foyer domestique, vraiment dignes d'un si grand caractère! La femme de Manin, cette amie dévouée, aujourd'hui, hélas! ravie à sa tendresse , véritable Vénitienne, lui disait quelquefois, dans les épanchements d'une noble et féminine fierté : « Si nous avions une patrie à nous , une représentation nationale, tu serais ministre !
« — Dieu m'en garde ! répondait Manin ; dans les dispositions actuelles de mon esprit, tout me porte et m'entraîne vers l'opposition. Ma place est là; je ne me sens aucune vocation, aucune aptitude gouvernementale. » Manin était sincère, puisque 1 Autriche était debout et commandait à Venise ! 11 nous l'a souvent répété depuis, il ne se croyait pas destiné à diriger les affaires de son pays. Une répugnance instinctive le portait à fuir tout ce qui ressemblait à l'éclat et à la pompe du pouvoir. Il avait l'ambition d'être libre , il n'avait pas celle de gouverner les autres. Cette qualité modeste se retrouve dans tous ses actes ultérieurs. Lui qui avait toujours voulu être le premier à l'attaque, la bataille gagnée, n'acceptait plus le premier rang qu'à son corps défendant, et lorsqu'il ne trouvait personne pour l'occuper.
Au nombre des hommes qui exerçaient une influence réelle à Venise par leur talent, on n'a pas oublié l'avocat Avesani , l'un des adversaires de Manin dans la lutte des chemins de fer. Ce légiste éminent jouissait d'une réputation très-méritée d'esprit et d'instruction ; mais soit qu'il fût légèrement affecté de se voir dépassé par les hommes qui acquéraient une importance politique de plus en plus grande, soit qu'il fût sincèrement l'ennemi de tout ce qui ressemblait à des débals parlementaires en miniature , il s'en vengeait par des bons mots. Blessé un jour d'avoir eu le dessous dans une discussion au cercle de lecture , il avait dit : « Je ne comprends pas ces gens-là qui jouent aux chambres; ils devraient sentir combien leur rôle est ridicule, puisqu'au lieu de chambres ils n ont que des cabinets de toilette. » La plaisanterie était spirituelle assurément, mais elle n'était que cela. Cette pensée décelait de la part d'Avesani ou un certain aveuglement produit par l'amour-propre blessé, ce qui est toujours fâcheux, ou un manque de perspicacité politique, ce qui est un défaut plus grave chez un homme sérieux ; car ces luttes sur lesquelles il cherchait à jeter du ridicule n'étaient autre chose que les exercices préliminaires qui devaient apprendre aux Vénitiens comment, avec la puissance de la parole, on peut souvent vaincre des armées et reconquérir l'indépendance.
La section d'agronomie, dans ce congrès, n'était pas la seule qui comptât dans ses rangs des patriotes ardents à soulever les passions populaires au profit de la cause nationale italienne. La section de géologie avait pour président le marquis Lorenzo Pareto ', qui ne
1 II a été depuis à ia tète du conseil des ministres en Piémont.
perdait pas davantage l'occasion d'associer son talent aux efforts tentés en commun par tous les libéraux de l'assemblée. Après lui, le professeur Taddei de Florence se distinguait aussi dans le même sens. Mais celui qui, sans contredit, parlait le plus souvent , et le plus souvent applaudi, c'était M. Cesare Cantù, de Milan, secrétaire de la section de géographie. Cet orateur s'exprimait avec une grande facilité ; sa parole vive et imagée charmait l'auditoire, et comme il citait souvent Pie IX , il était toujours certain de produire un grand enthousiasme. Peut-être son éloquence visaitelle trop à l'effet et manquait-elle quelquefois de sens pratique. On peut céder, nous le savons, à la tentation d'élever les questions à la plus grande hauteur possible; mais s'il est agréable à un orateur de monter jusqu'aux cieux, il n'est pas aussi facile à un auditoire de le rejoindre ou de l'entendre à ces espaces incommensurables. M. Cesare Cantù, qu'il nous permette ce léger reproche, oubliait parfois que son public n'avait pas les ailes de son éloquence.
A la tête de la section de zoologie était Charles- Lucien Bonaparte , prince de Canino. Son arrivée à Venise et son costume de garde civique de Rome, avec lequel il se promenait sur la place Saint-Marc, avaient fait sensation. Cette sensation fut telle qu'à la suite d'un discours très-patriotique que M. Lucien Bonaparte prononça au congrès , un agent supérieur de la police vint à son hôtel le prier de quitter Venise le soir même. Une escorte le reconduisit , ainsi que son secrétaire , M. Mazi, jusqu'à la frontière.
Pendant le congrès , M. Cesare Cantù qui était un des correspondants du Monde illustré, journal de Turin, y envoyait fréquemment des lettres quelquefois signées, où il rendait compte des travaux de l'assem-
blée. On prétendait que dans ces comptes rendus, selon l'habitude des écrivains, il ne négligeait pas toujours de s'adresser, en passant, quelques éloges. C'est un usage si généralement admis, que l'on s'en égayait un peu sans s'en étonner beaucoup. Mais la phrase suivante d'un de ses comptes rendus , blessa au cœur bien du monde : « On ne peut rien obtenir de Venise, parce qu'elle est habituée et résignée au joug autrichien ! »
Les Vénitiens n'entendaient en aucune façon souscrire à ce jugement. Ils avaient peine à comprendre qu'il pût sortir de la plume d'un homme qui soutenait avec tant d'énergie et d'éclat, par toute la péninsule, la cause du progrès et de l'indépendance nationale.
Dans les congrès précédents , les savants s'étaient dit : Nous, géographes; nous, géologues, nous devons tenir à honneur d'indiquer quelle pourrait être la ligne de chemin de fer la plus utile à toute l'Italie. Après diverses discussions , ces savants chargèrent M. Cesare Cantù de faire le rapport. Par plusieurs raisons , une partie des membres de la commission qui s'était occupée de ce sujet, n'assistaient pas au neuvième congrès. Le roi de Naples n'avait point permis aux sujets de son royaume de se rendre à Venise. Le gouvernement pontifical , sans le défendre précisément , y apportait beaucoup d'entraves. Ailleurs , quelques personnes, dans l'attente d'événements plus graves, avaient préféré rester à leur poste, de façon que la plupart des hommes qui avaient étudié la question de ce chemin de fer étaient absents. Le travail cependant était fait, il devait être lu en séance publique par M. Cantù. Un motif ou un hasard préparé empêchait sans cesse l'ordre du jour de porter ce rapport. Le parti vénitien avancé y attachait une
grande importance. Ce chemin était un chemin national devant traverser l'Italie dans son parcours, et intéressant conséquemment tous les États de la péninsule. On paraissait craindre la discussion , car on retardait toujours son heure. Après bien des réclamations, un matin les membres de la section agronomique , lisent à l'ordre du jour ces mots : Rapport de M. Cantù, sur la question du chemin de fer. Manin, Mocenigo et leurs amis politiques se rendent en masse dans la salle où se tenait la section de géographie. M. Cantù était absent. — On passe à la discussion de la question suivante ; Manin se lève et prie instamment qu'on n'intervertisse pas les questions de l'ordre du jour. Le président, M. le comte Adrien Balbi, de Venise , retire la parole à l'orateur , et dit que M. Cantù étant allé à Chioggia, on ne peut lire son rapport. Manin soutient que l'absence de M. Cantù n'est pas un motif suffisant, et qu'une autre personne peut lire à sa place. Le président n'accède pas à cette demande. Le tumulte s'empare de l'assemblée. Le parti triestin , dernier reste de la bande des agioteurs viennois , soutenu par un public prévenu , pousse des clameurs et désapprouve avec véhémence. Manin leur adresse de nouvelles observations. M. de Thun, le gentilhomme tyrolien, prononce quelques mots énergiques dans le même sens. Manin redemande la parole et s'exprime ainsi : « En présence de cette savante assemblée, je constate avec bonheur les sentiments amicaux de nos frères du Tyrol, qui pour moi deviennent des gages importants d'un avenir meilleur î » Un incident remarquable termina cette séance : M. Terzaghi, Lombard , conseiller près la cour d'appel à Venise, était assis derrière Manin ; en sortant il lui frappe sur l'épaule et lui dit : « Vous serez le ré-
dompteur de ce pays! — Avec ou sans crucifiement ? reprend Manin. — Je l'espère sans, mais je ne le p rantis pas, » répondit le conseiller, et il s'éloigna.
Le jour de la lecture du travail de M. Cantù arriva. Son rapport ne concluait à rien, par la raison que n'ayant pas l'opinion de tous les membres de la commission il ne pouvait parler en leur nom. Toutefois, M. Cantù semblait préférer à la ligne nationale du Tyrol , une voie par Como , ligne qui servait un intérêt municipal lombard. M. deThun prit aussitôt la parole, et avec un remarquable talent d'exposition il fit un discours terminé dans ce sens : Puisque nous ne pouvons nous occuper que des lignes ferrées de l'Italie septentrionale, arrangeons-nous du moins de manière à ne pas empêcher la construction des lignes de l'Italie centrale et méridionale. Réunissons Venise à Gènes , Gènes à la Suisse et Vérone au Tyrol. Cette ligne ,est déjà adoptée en principe jusqu à Milan, de Milan elle ira à Turin, et enfin de là elle regagnera Gènes. Tout le monde applaudit; mais Ton ne décida rien. M. de Thun, nous l'avons dit, appartenait au Tyrol, il était le noble représentant d'une population intelligente, brave et généreuse dont le concours ne fit jamais défaut à la cause nationale. Un prêtre influent de ces contrées avait dit un jour à Manin : « Comptez sur nous, car le Tyrol est plus italien peut-être encore que le lombardo-vénitien ! »
L'expression fréquemment renouvelée de ces sentiments de fraternité politique rendait Venise fort attentiveaux moindres événements qui se passaient dans les provinces italiennes soumises au joug autrichien. Aussi, la nouvelle des troubles survenus à l'occasion du sacre de l'archevêque italien de Milan produisitelle une vive impression sur l'esprit public. Des pai 7
triotes de la noblesse milanaise avaient réuni et exercé secrètement chez eux d'excellents musiciens , longtemps avant le jour fixé pour la cérémonie , de sorte que le soir de la solennité archiépiscopale, un groupe nombreux d'hommes du peuple entonna avec un ensemble et une méthode admirables les chants du chœur de Pie IX; chants qui furent exécutés jusqu'à la fin avec une perfection extraordinaire, aux grands applaudissements de la foule. La police intervint, il y eut des engagements partiels, des coups et des blessures échangés entre la troupe et la population. Le récit de ces faits, joint à la campagne des cigares, enthousiasma les Vénitiens heureux de s'associer à toutes ces démonstrations nationales faites contre le gouvernement autrichien.
A la dernière séance du congrès dans la grande salle du maggior consiglio, ornée de superbes tableaux représentant les principaux faits de l'histoire de Venise , M. Cesare Cantù termina un discours en disant : « qu'il était heureux qu'on eût donné une nouvelle consécration à cette salle , qui rappelait tant d'exploits guerriers, par la présence et les travaux pacifiques d'une docte assemblée. Que les conquêtes de la science étaient préférables à celles de l'épée , qu'elles étaient plus solides et plus durables et que l'histoire montrait dans cette ville fameuse que Venise agrandie par la conquête avait péri par la conquête ! »
Cela était faux en tout point; de plus il était de mauvais goût, selon nous, à un orateur libéral, de prononcer de telles paroles dans Venise si hospitalière pour lui et devant un noble peuple déjà trop malheureux de subir une domination étrangère qu'il allait bientôt renverser. Tommaseo était absent, Manin et ses amis n'avaient pas le droit de prendre la parole,
sans cela la fin étrange du discours de M. Cantù ne
ait certainement pas restée sans réponse. Et nous aimons à le croire, plus d'un citoyen de Venise dut sentir aux battements redoublés de son cœur que l'illustre écrivain milanais avait tort, et qu'un jour viendrait où Venise frémissante saurait prouver à ses ennemis qu'elle ne pouvait jamais périr par la conquête !
Il était d'usage d'adresser des remercîments publics, à la fin de la dernière séance, au gouvernement qui avait donné l'hospitalité au congrès. La clôture allait être prononcée et personne encore n'avait osé prendre 1 initiative. Enfin un médecin , homme de lettres et candidat à une chaire de l'école technique à ^ i.nise, commença un discours pour proposer ces remercîments. Basta! basta!{ assez! assez !) sécria-t-on de toutes parts et principalement du côté des tribunes publiques. L'orateur confus ne put achever. — Ces démonstrations étaient d'autant plus significatives qu à lentrée du prince Giovanelli , président du congrès, et du comte Correr, podestat (maire) de Venise, il y avait eu des acclamations bruyantes, tandis que les représentants du gouvernement autrichien s'étaient introduits dans la salle au milieu du plus profond silence!
Ainsi finit ce congrès qui eut pour Venise cet avantage qu'il l'aidait à bien connaître ses véritables amis, et les auxiliaires dévoués sur lesquels la cause de l'indépendance pourrait compter quand l'heure du combat aurait sonné.
Après la clôture de cette assemblée, Manin se rendit avec toute sa famille aux mense comuni du palais patriarcal. Là, accompagné de Lazaro Kebizzo de Gènes, ami de Pareto et le sien, le dîner achevé, Manin va
dans la grande salle voir quelques-uns de ses collègues. En circulant d'une table à l'autre il passe, sans s'en apercevoir, derrière la chaise du comte Citadella, le président de la section d'agronomie. Celui-ci se retourne et lui dit : « Eh bien , vous ne dites pas bonsoir à votre Citadella ! — Prenez garde, comte, reprit Manin en souriant, que je ne vous prenne au mot, car si vous étiez véritablement à moi je pourrais prochainement disposer de vous. — Disposez-en donc, parce que je suis entièrement à vous, » fut la réponse du comte Citadella.
— loi