‹ Histoire de la république de Venise sous ManinChapitre 11 sur 57 · PADOVANI · texte numérisé non relu

PADOVANI

On n'a pas oublié les dernières paroles du marquis Monpiani, quittant Venise, à Manin : « Je vous recommande mes pauvres enfants sourds-muets ! » Adressée à un tel homme , une semblable prière ne devait pas rester sans fruit. Interprète fidèle de la volonté de son vénérable ami , Manin va à l'hôpital des aliénés demander aux bons moines des nouvelles de ses malheureux protégés. On les fait venir devant lui; il y en avait de différents âges , mais l'égarement de leurs yeux, la conformation du crâne et d'autres indices certains indiquaient assez le manque complet de leur intelligence. Quelques-uns cependant semblaient comprendre quelque peu leur triste situation. Pour ceux-là une guérison était possible. Or, l'examen des dossiers d entrée montrait que la déclaration signée d'un seul médecin était suffisante pour l'admission de ces malheureux à l'hospice. Évidemment , de la part de certaines familles pauvres, c'était un moyen de se débarrasser des enfants qu'elles ne pouvaient plus nourrir. Cela est pénible à dire, mais cela était vrai. La loi offrait cependant les moyens de réprimer cet abus monstrueux; on pouvait donc, en les secourant, forcer ces familles à retirer leurs enfants. Manin demanda aux révérends frères si, dans leur opinion, il y avait assez de garantie pour empêcher qu'une cabale, qu'une

haine ou des motifs politiques , fissent entrer un homme sain d'esprit dans une maison d aliénés. « Nous avons ici, dirent les moines, un fou extraordinaire qui , si vous consentez à le voir, sera la meilleure réponse à votre question. >>

Cet homme, nommé Padovani, était né à Hovigo ; il avait environ quarante ans. Au premier moment , l'embarras donnait à sa belle figure un air égaré. Bientôt il se remit, et, touché des témoignages d'intérêt qu'il recevait de Manin, il lui raconta simplement ce qui suit : « Orphelin dès mon enfance , je n'ai jamais connu ni mon père ni ma mère; la charité privée de quelques personnes bienfaisantes me fit apprendre le métier de tailleur. Affaibli par un travail assidu et atteint dune maladie des yeux qui me rendait presque aveugle, je fus forcé d'abandonner tout à coup mon labeur et de chercher un autre moyen de gagner mon pain. Trop jeune pour entrer dans une maison de refuge , on ne me trouva pas assez fort pour m'occuper à tourner une meule, et on me dit que je n'étais pas assez aveugle pour être secouru par la commune. Errant , pressé par la faim , pouvant à peine distinguer le seuil des portes où j'allais demander l'aumône , je me traînais le long des rues de Rovigo invoquant à haute voix la pitié des passants. Un agent de police m'arrêta en me disant que la mendicité était abolie , que je n'avais pas le droit d'importuner tout le monde , et il me repoussa brutalement de la main. » Ici, Padovani s arrêta, cherchant à lire dans Manin si ce récit ne le fatiguait pas; puis il continua tristement : « Partout repoussé, abandonné de tous, réduit au désespoir, le délire s'empara de moi , j'eus tort, je le sais; mais, que voulezvous, j'étais si malheureux que, saisissant une feuille

de papier, j'écrivis en tremblant de fureur ces mots en gros caractères :

« Honte au gouvernement barbare qui laisse mourir de faim un pauvre ouvrier sans travail.

« Je placardai ces quelques mots sur un arbre au milieu de la place publique et j'attendis tranquillement en faisant cette réflexion : au moins je mangerai en prison. On m'arrêta en effet, et je fus jeté dans un cachot obscur de la prison centrale. Comme je voyais à peine, la privation de la lumière ne me faisait rien regretter, et je me trouvais là presque heureux en comparant mon sort à celui des jours précédents. Plus tard, un homme qu'on me dit être médecin, entra dans ma cellule, m'adressa quelques questions sans presque écouter mes réponses, et il sortit aussi brusquement qu'il était entré. Le soir même de cette journée, ma porte s'ouvrit, on me fit monter dans une voiture. Je croyais qu'on allait me rendre à la liberté, j'avoue même que cette pensée me contrariait. Mais la voiture s'arrêta bientôt devant l'hôpital de la ville. Je crus qu'on m'accordait une faveur, on me mit dans un lit : il y avait si longtemps que je ne m'étais reposé ainsi , que je me trouvais heureux. Le lendemain, à mon réveil, je lus sur la planche clouée audessus de mon chevet , ces mots : Aliénation mentale. Vous dire l'effet que cela me produisit serait impossible, ajouta avec émotion Padovani; mais j'eus beau prier , protester et le médecin de l'hôpital dire avec moi que j'avais bien toute ma raison , on m'imposa silence , puis on me fit remonter dans une seconde voiture remplie d'aliénés véritables, parmi lesquels il y en avait de furieux. Pensez aux tortures de ce voyage pour moi, car j'avais grand'peur des fous alors ! dit Padovani les yeux pleins de larmes, mais

aujourd'hui , c'est bien différent, je nie contente de les plaindre. C'est ainsi que je suis arrivé pour la première fois dans cet hôpital au milieu des bons moines qui vous ont parlé de moi. » Ici Manin ému se leva, et, serrant affectueusement la main du pauvre conteur, il lui dit : « Mes travaux m'appellent ailleurs, au revoir, je reviendrai bientôt. — Non pas au revoir, dites-moi plutôt adieu, j'aime mieux cela, répondit Padovani , car votre visite m'a fait du bien et je suis si peu habitué au bonheur : j'ai toute ma vie été si abandonné que je crains de me faire illusion. — Voici mon nom, répliqua Manin en lui remettant sa carte, demandez aux religieux qui vous gardent si j'ai manqué jamais à ma parole. » Et làdessus, il sortit le cœur navré par les paroles qu'il venait d'entendre.

A quelques jours de là il retournait à San Serviglio, où Padovani, tout heureux de le revoir, terminait son récit en ces termes : « Grâce aux démarches actives des frères du couvent qui voyaient bien que je n'étais pas fou, on me remit en liberté. C'est l'âme pleine de joie que je franchis le seuil de cette maison hospitalière. Mais partout où j'allais, la police s'attachait à mes pas comme une ombre. Qu'avait-elle donc à craindre d'un malheureux aussi faible que moi? Je lignore, mais elle me traquait comme un malfaiteur. Si je marchais, j'étais suivi, si je m'endormais, un sbire veillait à mes côtés ; mon sommeil, seule heure sans souffrance , était même suspect. Enfin, j'en étais réduit à me dire que s'il est déjà si difficile de gagner sa vie en liberté , comment pourrais-je la gagner ainsi surveillé? Dans les ateliers où j'allais demander de l'ouvrage aux tailleurs, on exigeait des papiers; les miens me faisaient honte : qui n'auraient-ils pas effrayé

puisqu'ils disaient que je sortais d'un hôpital de fous ? Désespéré, croyant lire sur tous les visages l'éloignement qu'inspirait ma misère, je résolus de m'expatrier. Là, du moins, me disais-je, les enfants ne crieront plus sur mon passage : Voilà le fou échappé de San Serviglio ! Les femmes ne se détourneront pas épouvantées à ma vue et la police cessera de me poursuivre. Après bien des jours de marche à travers des chemins inconnus, ne m'arrêtant de loin en loin que la nuit pour mendier du pain et un gîte dans les étables, je passai la frontière et je parvins à Ferrare. Un tailleur, touché de mon infortune, m'offre un asile et consent à me donner de l'ouvrage. Cette pitié me ranime, je crois avoir atteint le terme de mes maux ; mais le soir même, quand, fier de mon zèle, je lui apporte mon premier travail, mon hôte me prie d'aller faire viser mon passe-port à la police pontificale : u Étranger comme vous, à Ferrare, on me surveille , « me dit-il, et si vous n'obtenez pas un permis de « séjour, demain nous serons arrêtés tous les deux. » Qu'avais-je à faire? je vous le demande : il fallait mourir à l'instant ou choisir entre l'hôpital et la prison. Je regagnai Venise, où, étendu sur les bancs de la place Saint-Marc, je tâchais de dormir le plus longtemps possible pour tromper ma faim. Au bout de trois jours, exaspéré par d'horribles souffrances, j'eus recours une seconde fois au moyen qui m'avait fait arrêter à Rovigo et j'affichai une seconde plainte contre le gouvernement autrichien sur la place San Leoni. La police, qui ne me quittait pas, m'arrêta de nouveau pour me ramener dans cet hôpital où je finirai probablement ma vie. Je m'y résigne, que pourrais-je regretter en ce monde? Jamais, depuis que j'existe, je n'ai senti les embrassements d'une mère. Jamais une

femme ne m'a aimé , et sans vous qui m'écoutez aujourd'hui, jamais personne ne se serait intéressé au pauvre aliéné de San Serviglio. » En prononçant ces dernières paroles, des pleurs inondèrent le pâle visage de Padovani; mais, surmontant aussitôt sa douleur par un sublime effort, il prit la main de Manin, la serra étroitement et lui dit : « Je n'ai aucun moyen de vous témoigner ma reconnaissance, mais je prierai Dieu du fond du cœur qu il vous protège dans l'avenir. »

Il y avait dans ce récit un tel accent de vérité, une teinte de mélancolie si douce et si profonde, que Manin, ému d'une si touchante résignation, courut en toute bâte chez le médecin de l'hôpital pour obtenir 1 élargissement du pauvre Padovani. «Ètes-vous donc son parent ou son tuteur pour prendre tant d'intérêt à son sort? objecta simplement le docteur. — Non, répondit Manin, je me contente d'agir comme citoyen et comme chrétien; et je vous le demande, en votre âme et conscience, cet homme est-il fou ? — Non, il ne l'est pas; mais cet homme est dangereux, et il vaut mieux qu'il paraisse aliéné : c'est dans son intérêt même qu'il doit rester enfermé. S il n'était pas fou il serait criminel. L'hospice de San Serviglio vaut mieux que la prison d'État. »

Manin, indigné, s'adresse alors à son ancien camarade d'enfance, le commissaire de police. 11 n'en peut rien obtenir. Le temps se passe; on touchait au commencement de novembre 1847, et il n'avait pas encore reçu de réponse. Manin adresse alors au gouvernement une note énergique, dans laquelle il demande, au nom de la morale publique outragée, si un homme que les médecins reconnaissent libre d'esprit et jouissant de toutes ses facultés intellectuelles peut

être condamné à passer sa vie au milieu d'un hôpital de fous? Cette note resta sans réponse. En thèse générale, il est admis que tout ce qui est juste et humain n'intéresse jamais le gouvernement allemand. L'opinion publique, ce juge impartial et souverain, devant qui toute puissance s'efface et s'incline, mit encore cet acte odieux de l'Autriche dans le plateau de la balance, où elle amassait pour les peser toutes ses colères contre elle. Venise, indignée, ne cacha pas aux autorités de la ville son mépris pour un pareil acte. C'est à cette occasion que le gouverneur comte Palffy laissa échapper cette phrase : « Il faudra faire sortir Padovani de l'hôpital des fous et mettre l'avocat Manin à sa place. » Les bons mots sont la récréation de l'esprit ; mais ceux qui les appliquent ainsi sont peutêtre moins coupables qu'ils ne le paraissent, car on ne peut pas demander aux hommes qui n'ont pas de cœur de comprendre ce qui en vient !

Malgré le silence calculé du gouvernement sur la pétition de Manin , celui-ci ne se découragea point. 11 avait rencontré souvent chez le comte Mocenigo , M. Marzani , homme honorable et libéral, devenu, comme tant d'autres, presque indifférent aux idées qu'il avait embrassées d'abord avec le saint enthousiasme de la jeunesse. Il était le délégué provincial de Venise, c'est-à-dire le préfet; Manin va le trouver, l'intéresse au sort de Padovani, et lui dit:« Le jour où il s'agira de faire examiner par des médecins si cet homme est fou, ou ne l'est pas, promettez-moi d'être présent; j'ai confiance en vous, car je sais que vous ne souffririez pas une injustice. » Puis la conversation s'engagea entre eux sur la situation de l'Italie, sur ses tendances, sur Venise et sur la nécessité des réformes de la part de l'Autriche. M. Marzani convint que sur

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ini il if avait beaucoup a faire. Que ne s est-il souvenu dans la suite de ces sages rétlexions! Quelque temps s écoula encore sans que le sort de Padovani fût changé; enfin, un avis adressé à Manin, le 2 décembre 1847, lui apprit que son protégé allait subir rinterrogatoire d une commission médicale.

De graves événements politiques arrivèrent dans l'intervalle et détournèrent l'attention de Manin. Plus tard, lorsqu'il était déjà devenu président de la république vénète, on lui annonça qu'un homme du peuple demandait instamment à lui parler. « Qu il entre, » dit Manin, et il reconnut Padovani libre qui venait le remercier.

Vers la même époque, le 24 novembre 1847, un jeune homme de vingt-deux ans, Louis Domeneghetti, aussi de Rovigo, étudiant en droit à Padoue, donna un repas à plusieurs de ses camarades pour célébrer le succès de ses derniers examens. — Comme dans toutes les réunions de cet âge, on s'anima un peu à la fin du festin , et ces jeunes étudiants , rangés deux par deux, se donnant le bras, regagnaient paisiblement leurs domiciles ; chemin faisant ils rencontrèrent des gardes de la police. Alors il prit fantaisie à l'un de ces joyeux universitaires de crier vive Pie IX. Ce cri fut aussitôt répété en chœur par la petite colonne; il n'avait rien de séditieux, puisqu'on était à cette époque, d'une extrémité à l'autre de l'Italie, dans le paroxysme de l'enthousiasme papal; aucune loi d'ailleurs, aucun avis du gouvernement, à Venise, n'en avait défendu l'expression. Mais les agents de police n'y regardaient pas de si près; ils se jetèrent sur ces pauvres étudiants, qui prirent tous la fuite, à l'exception de Domeneghetti. Placé à lavant-garde, il fut arrêté le premier; on l'emprisonna en le maltraiî 8

tant et en l'insultant. Les plus minutieuses perquisitions faites à son domicile n'amenèrent d'autre résultat que la découverte d'un crayon qui n'avait pas encore servi : la police soutint qu'il devait être destiné à tracer sur les murs des inscriptions séditieuses. Un morceau de papier sur lequel était écrit vive Pie IX, une lettre de son père qui lui parlait de ses études et le passe-port d'une maîtresse , voilà ce qui composait les pièces de conviction suffisantes pour établir la culpabilité de ce jeune homme. On l'enrôla de vive force comme simple soldat dans le régiment d'infanterie du baron de Wimphen.

Il y avait cependant à Venise une loi de conscription déterminant les conditions d'âge et le mode de recrutement. Un paragraphe additionnel de cette loi dit bien qu'on peut enrôler les oisifs et les vagabonds, mais encore faut-il qu'un jugement régulier constate préalablement le délit. Pour Domeneghetti, ce jugement ne pouvait être applicable en aucun point. Son arrestation, son emprisonnement et son enrôlement furent exécutés sous la seule responsabilité du commissaire de police et du delegato de Padoue, Piombazi. Le père de la victime vint se jeter aux pieds du gouverneur de Venise , sollicitant la mise en liberté de son fils innocent. « Il est trop tard, répondit le comte Palffy, l'autorité politique n'a plus aucun droit sur lui, il est livré maintenant et soumis à l'autorité militaire, m

Ceci, en d'autres termes, voulait dire : « Il est perdu pour vous. » Le malheureux père, ne sachant plus à qui s'adresser, avait préparé une humble supplique à l'empereur. L'avocat Varé vint la montrer à Manin. « Il ne faut pas demander grâce, dit celui-ci, quand on n'est pas coupable , il faut demander justice. »

Yare se chargea de rédiger la réclamation, qui fut aussitôt expédiée à Vienne et répandue à Venise. On n'obtint rien, pas même une réponse. Mais on sut plus tard qu'une souveraine instruction, envoyée secrètement aux autorités de la ville, notifiait que tout homme suspect pour ses tendances ou ses opinions politiques devait être enlevé et enrôlé de vive force dans un régiment autrichien. De la part de la cour de Vienne, on le voit, c'était un système : le prévenu était-il vieux ou faible, on l'enfermait à l'hôpital des fous, comme Padovani; était-il jeune, on l'enrôlait soldat, comme Domeneghetti. Est-ce là ce qu'on appelle faire de la grande politique, de la politique conservatrice ? Que l'Allemagne le déclare alors. Aux uns vous enlevez la liberté et la raison même en les jetant pleins de vie et d'intelligence au milieu d'hommes complètement privés de leurs facultés. Pauvres ilotes abrutis, dont vous ne respectez pas plus le malheur que le dernier asile ! aux autres, qui sont plus forts ou plus jeunes, vous endossez violemment l'uniforme de vos soldats, sans penser que ces nouvelles recrues sont des Italiens qui ont sucé en naissant, avec le lait de leurs mères, la haine de votre drapeau et le mépris de votre domination '. Est-ce encore au nom des lois, de la justice et de la morale que vos grands hommes d'Etat vous ont conseillé de prélever sur le lombardo - vénitien non-seulement l'impôt de la liberté et du sang, mais encore l'impôt de la raison ?

Pour toute punition, ouvrez l'histoire, cherchez à

1 Cette haine est si grande, que l'année dernière, *n visitant l'Italie, nous demandions à de? enfants de huit ou dix ans ce qu'ils feraient plus tard : « Nous combattrons les Autrichiens. » Voilà quelle fut leur réponse.

toutes ses pages, depuis Néron et Caligula jusqu'à Louis XI, et dites si, dans les supplices de ces persécuteurs, il en est un seul comparable à celui que vous avez inventé en jetant un homme doué de toute sa raison et de toute son intelligence au milieu d'un hôpital de fous ? Si vous trouvez un supplice aussi cruel que celui-là, nous consentons à nous humilier profondément devant votre autorité et à vous proclamer le gouvernement le plus humain de la terre !

Quand on a, comme vous, l'ambition de vouloir diriger la politique de l'Europe, il faut commencer par faire respecter la sienne, et l'on n'arrive là qu'en ne méconnaissant jamais les droits éternels de la justice et de la raison.

Quand elle ne torturait pas, l'Autriche exploitait le lombard o-vénitien. D'abord par l'impôt foncier créé en vertu des lois constitutives de 1815, puis par un surimpôt, charge additionnelle qui venait contribuer avec le premier à appauvrir les provinces italiennes au bénéfice de l'Allemagne.

Ces fonds, absorbés en partie par l'entretien de l'armée d'occupation sans cesse augmentée, étaient cependant assez considérables pour permettre fréquemment l'envoi de tonneaux d'argent monnayé à la banque de Vienne '.

Après les dépenses de l'armée militaire, venaient

' Un détail suffira pour montrer jusqu'à quel point le système du gouvernement autrichien était spoliateur et tendait à enlever aux provinces soumises les moindres ressources. On faisait venir d'Allemagne les baguettes destinées pour la bastonnade des soldats, et on envoyait a Vienne leurs souliers pour les faire réparer, ce qui, même au point de vue économique , était mal calculé, puisque le prix seul du transport dépassait de beaucoup le prix du travail.

celles <le l'armée administrative. Or, ici encore on avait adopté en principe de réserver presque tous les hauts emplois aux Allemands, qui arrivaient pauvres daus les provinces italiennes et s'en retournaient riches. Mais de toutes ces exploitations, la plus dure à supporter était sans contredit l'exploitation des tarifs. Le lombardo- vénitien, formant malgré lui partie d'un État étranger, ayant des intérêts économiques opposés aux siens, se voyait constamment sacrifié. Ainsi Venise, bon gré mal gré, devait se servir des produits des mauvaises manufactures allemandes, particulièrement pour le fer, qu'elle payait plus cher que le fer anglais, qui, pourtant, était dune qualité bien supérieure. On fermait aux provinces italiennes les marchés étrangers, en les condamnant à ne plus être elles-mêmes qu'un marché d'acheteurs à tous prix pour l'Allemagne. C'était l'application envers Venise et Milan de l'ancien système colonial où les colons ne pouvaient acheter et vendre qu'à la mère patrie. Car, comme on le pense bien, en cas de conflit, les intérêts italiens avaient toujours tort.

Ces diverses considérations expliquent en partie pourquoi tous les grands fabricants, les grands industriels, les banquiers de Vienne tenaient tant à la conservation des provinces italiennes. Pour eux, comme pour le gouvernement autrichien, l'appât du lucre était irrésistible. Peu leur importait que l'exploitation fût légale ou arbitraire, honnête ou frauduleuse, morale ou immorale, si elle était fructueuse, cela suffisait. L'argent, dans la conscience de certaines gens, purifie comme le feu ! L'impôt détestable de la loterie, cet impôt que la morale publique réprouve, acquit un développement considérable par les soins du gouvernement, qui multiplia les époques d'extraction, L'im-

pot de la loterie, mauvais en principe, outre l'argent qu'il enlevait à l'Italie, accoutumait les habitants à cette funeste habitude de vivre sans travailler. A ceux qui pourraient s'étonner de l'énorme influence des banquiers de Vienne sur la politique et la bureaucratie autrichienne, il est utile de dire que presque tous les ministres d'État sont ou les créatures ou les obligés de ces banquiers. Une entreprise commerciale ou industrielle de quelque importance s'organise rarement en Allemagne, sans qu'on inscrive des ministres comme actionnaires. On cote et on vend ensuite à la bourse les actions, et, grâce aux conseils du gouvernement, il est rare que les hauts intéressés ne gagnent pas des sommes considérables à ce jeu, avant même que les travaux de l'entreprise aient été livrés à un commencement d'exécution.

Les fameuses loteries de Vienne, naguère si pompeusement annoncées dans tous les journaux de l'Europe, n'étaient en réalité que des mystifications du même genre. Les loteries privées constituaient un vol particulier autorisé sous prétexte de rétablir la fortune des grandes familles aristocratiques ruinées de l'Allemagne. Cette spéculation honteuse fut si habilement exploitée qu'elle fit sortir en très-peu de temps d'énormes capitaux de l'Italie. A leur tour, de nobles familles ruinées de la péninsule, tentées par l'appât du gain, voulurent user du même procédé pour mettre de l'ordre dans leurs affaires ; mais elles n'obtinrent pas le même privilège pour faire venir en Italie l'argent de l'Allemagne : la cour de Vienne admettait rarement cet échange. Un dernier trait mettra en relief le caractère de ces opérations frauduleuses ; i'admi- :iistration allemande des loteries ne recevait que des florins d'Auguste, et elle ne payait les gagnants qu'en

florins de Vienne ; or, les premiers valent deux tiers de plus que les seconds. Pour le public étranger, un florin est un florin , et la probité de ces entrepreneurs ne se croyait nullement engagée à tenir compte de cette différence.

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