MOTION DE MANIN A LA CONGREGATION CENTRALE
Après la clôture du congrès, l'unique tribune qui restait debout à Venise, était celle de l'Athénée. La reprise des séances y eut lieu avec un certain éclat ; les bons citoyens s'y donnaient volontiers rendez-vous, parce que là seulement ils entendaient parler de Venise et de ses intérêts nationaux. Cette modeste salle, devenue le dernier refuge du patriotisme, fut en quelque sorte l'école parlementaire de la plupart des hommes qui jouèrent un rôle important dans la révolution : c'est là qu'en très-peu de temps ils se formèrent à cette science pratique des affaires qui va bientôt étonner l'Europe, en lui montrant dans ces jeunes conscrits politiques la sagesse et la maturité des vieilles assemblées. Le génie organisateur de Manin y fut pour beaucoup, il faut le dire. A la manière dont il posait les termes de son discours, au laconisme pittoresque de son langage et à la solidité de ses raisonnements, on sentait tout de suite la marche et la tactique d'un esprit supérieur. Le 10 décembre 1847, il porta de nouveau à l'Athénée la question du choléra, question précédemment tranchée, et non résolue par le gouvernement, qui avait repoussé sa demande par une fin de non-recevoir. « J'interpelle ici, dit-il, les hommes de l'art, afin qu'ils déclarent si le choléra est ou n'est pas contagieux. La section de médecine
au congrès a été unanime pour l'affirmative , et votre avis est nécessaire pour confirmer ou détruire la croyance générale. » Une feuille dévouée à M. de Metternich, la Gazette dWugshourg, avait fait valoir cet argument allemand, à savoir que, dans le doute, il fallait agir comme si le choléra n'était pas contagieux. Manin tira parti de la faiblesse de cette logique avec son bon sens accoutumé. « Admettez , dit-il , qu'il y ait sur le marbre de cette tribune un verre rempli de poison et qu'il prenne fantaisie à quelqu'un de soutenir le contraire; selon la sagesse allemande, un homme raisonnable, dans le doute, devra donc boire le contenu du verre? On établit bien des cordons militaires politiques contre la contagion des idées, pourquoi n'en établirait-on pas contre la contagion des maladies? 11 n'y aurait que cette différence que les premiers coûtent le même prix et ne servent à riefr, parce que les idées se moquent des cordons militaires et sautent par-dessus les baïonnettes! » On remarquait durant le cours de ces discussions, où brillait l'esprit viril de Manin, l'espèce de désapprobation mal contenue qui perçait dans l'attitude de quelques-uns des membres de cette réunion, offusqués de la popularité de l'éloquent avocat. Manin, fort au-dessus de ces petites considérations d'amour-propre, poursuivait son rôle de tribun sans même se douter du dépit qu'il faisait naître; pour lui, les questions de vanité n'existaient pas, le patriotisme seul l'inspirait; serviteur dévoué de la liberté, tous ses actes, toutes ses pensées n'avaient qu'un seul but : l'affranchissement de son pays. Pour un tel caractère, l'Athénée pouvait être une arène où l'on préludait par les luttes de la science aux luttes de la politique ; il ne fut jamais, il ne pouvait être un théâtre réservé aux satisfactions de l'orgueil.
Tantôt Manin gourmandait le zèle exagéré de ses amis, tantôt il cherchait au contraire à réveiller celui des indifférents et des tièdes; jamais il ne flattait personne, pas plus la foule que les individus.
Nous avons dit que l'avocat Avesani faisait partie de l'Athénée; d'abord il n'y figurait que par son inscription sur les registres : mais lorsqu'il vit les développements et l'importance de cette réunion, il se décida à y venir prendre sa part de succès et de libéralisme. C'est ainsi qu'un jour, parlant sur la liberté du commerce appliquée particulièrement à l'industrie du fer, il fit ressortir en d'excellents termes cette vérité : Que les droits énormes qui pesaient sur les fers anglais étaient préjudiciables aux intérêts des provinces italiennes , et il concluait en demandant une diminution. C'était un acte d'hostilité directe contre l'Autriche, il y avait quelque courage à le commettre, en raison même de l'importance que le gouvernement y attachait. Qu'on nous pardonne de ramener si souvent l'attention de nos lecteurs sur les débats de cette petite assemblée. Elle osait délibérer seule, à Venise, sous les baïonnettes autrichiennes, et à ce titre ses discussions ont acquis une incontestable valeur historique.
Vers le milieu de décembre de cette année 1847, Manin reçut de Pezzato , son ami , une lettre datée de Milan, et portant ces mots : « Je t'envoie copie d'une motion faite à la congrégation centrale de Milan par le député Nazari. » Cette motion était l'application courageuse et la traduction des idées politiques de Manin. L'auteur y faisait observer qu'en présence des besoins et du mécontentement visible de l'opinion publique contre le gouvernement autrichien , le temps des réformes était arrivé , et il ajoutait : « Pour moi, je ne
vois d'autre moyen possible de satisfaire les volontés du pays, qu'en les faisant connaître franchement à l Vmpereur par la voie légale de notre congrégation, afin que la clémence souveraine (sovrana clemenza) use de la précieuse prérogative qui lui est réservée de pouvoir satisfaire au vœu général '. » Le député Nazari terminait sa motion par ces belles paroles : « Comme député, je croirais manquer à ma mission et à mes serments si je me taisais quand la conscience m'oblige à parler. » (Corne deputato , crederei mancare alla mia missione ed ai rniei ghiramenti se tacessi quando la cosnenza m'impone di parlare!)
Aussitôt ce document reçu, Manin en fit faire d'innombrables copies et le répandit dans tout le pays. Cette motion milanaise était un trop bon moyen d'agitation légale pour n'être pas mise à profit. On s'occupa donc immédiatement de faire imiter à Venise ce 'bel exemple de courage civique.
Trois moyens s'offraient pour y parvenir.
Le premier et le plus simple consistait à obtenir d'un député de la congrégation centrale de faire la même chose à Venise. Le second pouvait s'effectuer par une pétition couverte de milliers de signatures ; enfin , le
' Voy. la traduction de cette pièce aux documents.
En même temps, la congrégation centrale lombarde, autorisée par un décret du gouverneur, admettait la proposition et nommait une commission pour aviser aux moyens de réforme. Qu'il nous soit permis, puisque nous avons nommé le gouverneur de Milan, M. le comte de Spaur, de reproduire (*) dans toute son étendue le texte de son décret avec les insinuations hypocrites et les explications ambiguës dont il est orné. Ce document, précieux aveu pour l'opinion publique, doit être considéré par la chancellerie autrichienne comme te sublime du genre. Le plus habile secrétaire de M. de Metternich eût été fier de le présenter à la signature du maître.
'*) >oy. à la fia du volume.
troisième moyen eût été de faire la demande avec une seule signature, ce qui, par la témérité môme de l'acte, pouvait produire un grand effet. Manin, en dehors de ses relations d'affaires, ne voyait personne et fuyait d'instinct les militaires et les fonctionnaires publics, tous, selon lui, plus ou moins attachés, plus ou moins dévoués au gouvernement qui les payait, et qui, avec eux et par eux, opprimait son pays. 11 dut donc aller aux informations pour savoir à quel homme s'adresser. On lui indiqua M. Stecchini, député estimable, haut placé dans l'opinion publique et membre de la congrégation centrale de Venise. Manin va le trouver; M. Stecchini fait au noble avocat un accueil amical auquel Manin répond en disant : « Grâce à la juste considération dont vous jouissez ici, vous êtes le seul homme à Venise qui puissiez imiter Nazari. Faites cela, et vous mériterez bien du pays. — Si j'avais la certitude, dit Stecchini, de trouver un seul homme, un seul ! pour m'appuyer à l'assemblée, je le ferais; mais croyez-moi, personne n'osera me suivre dans cette voie, et alors je ne pourrai rien obtenir! » Manin lui fit observer que le courage était contagieux, que son initiative ranimerait peut-être quelques étincelles patriotiques au sein de l'assemblée, et il termina cet entretien en disant à M. Stecchini : « Voyez, les moments sont précieux; si dans trois jours vous ne me donnez pas de réponse, je ferai moi-même la demande au gouvernement. «Les trois jours s'écoulent, Manin dicte à son secrétaire Gerlin la demande en question, et l'envoie déposer au protocole de la congrégation centrale de Venise. C'était le 21 décembre 1847. En s'arrêtant seulement au sens de ces paroles : « Si ma proposition, comme je le crois, est adoptée, elle pourra produire un effet salutaire et empêcher peut-être de fu-
ncstes collisions. » (Se la mozione sara, cuine credo, adottata, potrà produire effetti salutari, e impedire forse collisùmi funeste. On voit que cette pétition menaçante était la première déclaration de guerre de la révolution.
Le petit clerc, chargé de la porter aux bureaux du protocole, revint tout effrayé de l'accueil qu'on lui avait fait et entra dans l'appartement de la signora Manin , en s'écriant : « Dieu sait ce que nous allons devenir! » La digne femme du tribun répondit avec calme : // a fait son devoir, advienne que pourra!
Manin alors fait venir son ami Degli Antoni, ce noble caractère que nous avons vu si énergiquement participer aux scènes de l'atelier de menuiserie. « Va, lui dit-il, répands partout la copie de celte motion, que j'adresse à la congrégation centrale. L'avenir de Venise peut dépendre de l'activité que tu mettras à faire cette distribution. » Trois heures plus tard, toute la ville lisait la motion de Manin. Lui, de son côté, s'était empressé d'en expédier des exemplaires à Monpiani , à Brescia , à Pezzato de la Mira à Milan , à Guerrieri, enfin dans toutes les directions, à tous les hommes qui avaient fait partie du groupe politique qui s'était si vigoureusement dessiné aux discussions précédentes du congrès.
Le lendemain, 22 décembre, et les jours suivants, tout ce qu'il y avait d'honorable, d'intelligent et de considéré dans la population vénitienne, vint s'inscrire, en signe d'adhésion, à la porte de l'avocat Manin. Cet hommage spontané, unanime, rendu au courage civique, prouvait qu'en honorant cette vertu, ceux même qui ne la pratiquaient pas étaient fiers de la rencontrer chez un autre. Venise prouvait, par ce mouvement subit, qu'elle n'était pas morte comme on le croyait, mais qu'elle avait été seulement jusque-là
endormie d'un sommeil léthargique. A son premier réveil, elle venait noblement saluer son premier tribun. A Milan même, la motion de Manin eut les honneurs d'une lecture publique. Pour la forme et le fond on la déclara digne de servir à jamais de modèle d'éloquence politique. L'audace qui s'y déployait au nom d'un seul homme, à la face d'un gouvernement arbitraire, habitué à tout soumettre à ses caprices, imposa même à l'Autriche. Nazari à Milan avait usé de son droit légal de député en déposant sa courageuse motion sur le bureau d'une assemblée dont il faisait partie; il était soutenu par l'aristocratie puissante du pays, et, en cas de danger, il avait toute facilité de fuir du côté de la frontière sarde et de la frontière suisse.
Pour Manin, au contraire, la situation était bien différente et plus dangereuse : il demeurait à Venise, où la domination autrichienne, croyant avoir moins à craindre qu'à Milan , était beaucoup plus rigoureuse. Bloqué comme dans une prison, il ne pouvait songer à fuir; d'ailleurs, il ne l'aurait pas voulu. Pauvre avocat suspect au gouvernement à cause de ses idées généreuses, sans autres amis que des gens du peuple ou des avocats comme lui sans fortune , sans appui, Manin n'étant rien qu'un simple citoyen , avait tout osé. Cette conduite parut avec raison aux Milanais un acte d'admirable dévouement patriotique, et ils décidèrent qu'un de leurs compatriotes, Cerbelloni, irait porter à Manin l'expression de leurs vives sympathies. Ces témoignages honorent autant ceux qui les adressent que ceux qui les reçoivent. Modeste et désintéressé , le courageux avocat de Venise n'y vit que le gage d'une fraternité politique de bon augure pour l'avenir des deux pays.
Par une coïncidence assez bizarre, la motion Nazari avait été faite à Milan le jour même où Manin disait à l'Athénée de Venise : « Les idées sautent par-dessus les baïonnettes ! » C'était le 9 décembre 1847. Hâtonsnous de le dire, quoiqu'il soit pénible de l'avouer, à côté de la sympathie générale excitée par l'éloquente motion de Manin, il y eut aussi quelques personnes qui en furent blessées. D'abord les fonctionnaires du gouvernement, à leur tête le comte Palffy, M. Schrott et principalement M. Marzani; celui-là se distinguait entre les mécontents ; il prétendait qu'un avocat n'étant pas membre de la congrégation centrale, n'avait pas le droit d'y apporter une motion; et il conseillait au gouverneur de la renvoyer à son auteur en déclarant qu'elle n'était légalement pas admissible. Heureusement Manin avait prévu ces objections, et pour les réfuter, il s'était adressé à un honorable député de la congrégation provinciale, Nicolô Morosoni, l'engageant à faire une proposition régulière pour que l'assemblée provinciale invitât directement l'assemblée centrale à s'occuper de sa motion. « Dictez-moi la demande,» répondit obligeamment Morosini, puis après l'avoir signée, il la porta lui-même au protocole. M. Marzani irrité de cette démarche, le fit appeler et recourut à la séduction et à la menace, pour lui faire retirer sa proposition. Quand tout l'arsenal des arguments fut épuisé, M. Marzani ajouta : « Prenez garde, vous vous laissez entraîner à un acte de folie. — Eh bien ! répondit Morosini, dans tous les cas vous avez San Servilio1 à votre disposition. » Et là-dessus ils se quittèrent. Le comte Mocenigo vint soutenir Manin à sa place de bataille accoutumée. « Je suis conseiller
1 L'hôpital des fous.
communal, dit-il, comme tel je puis m'adresscr à la municipalité, et celle-ci à la congrégation centrale. Si Ion nie le droit de Manin, on ne peut nier celui de la municipalité. » Et le 29 décembre, il adressait une requête signée pav quatre autres conseillers communaux. Le résultat de cette démarche fut tel qu'il l'avait désiré. La congrégation centrale de Venise se trouva ainsi mise en demeure de s'entendre avec celle de Milan, au sujet des satisfactions et des réformes à obtenir du gouvernement autrichien1.
1 Voy. la preuve aux documents.