DISCOURS DE TOMMASEO A L ATHENEE
L'ouverture du théâtre de la Fenice, le lendemain des fêtes de Noël, a toujours lieu avec un grand éclat. La population de Venise, presque toute musicienne, accourt en foule applaudir tour à tour les chefsd'œuvre des grands maîtres dont l'Italie s'honore. Là, après les rudes travaux de la journée, il n est pas rare de voir d'honnêtes artisans, de pauvres gondoliers se reposer en écoutant avec recueillement .les opéras de Bellini, de Rossini, de Verdi ou de Mercadante. C'est que ce peuple intelligent que l'Autriche emprisonne dans ses lagunes a conservé dans sa captivité le sentiment de tout ce qui est beau et grand, et que, jusque sur le théâtre, il aime à trouver l'occasion de faire sentir à ses oppresseurs la supériorité réelle de son génie. Ce soir-là, on représentait Macbeth1 : à ce passage admirable du chœur,
a La patria tradita a sorger t' invita, Frateili, corriamo la patria a salvar! »
le public du parterre et des loges se leva avec des trépignements d'enthousiasme pour redemander le morceau. Les acteurs hésitent, l'exaltation redouble et bientôt la salle retentit sous les accents énergiques
1 L'opéra de Verdi.
du chœur. Chaque nuit cette scène se renouvelait, et chaque fois le public chantait en accompagnant les artistes. La police faisait bien venir le lendemain à son bureau ceux qu'elle avait remarqués la veille, mais c'était toujours la même foule et le même délire quand on entonnait le chœur. Deux écoliers âgés de treize à quatorze ans furent arrachés du parterre et jetés en prison durant vingt-quatre heures. Le soir même de leur élargissement, ils revinrent à la Fenice portés en triomphe sur les épaules de leurs jeunes camarades qui, pendant plusieurs jours, contrairement à leur habitude , avaient toutes sortes de déférences pour ces petits patriotes qu'ils appelaient les victimes de Macbeth ! plus la police sévissait, plus la turbulence de ces adolescents augmentait. Le peuple applaudissait et criait au massacre des innocents en présence des officiers ministériels gravement occupés à les surveiller. Dans aucune occasion, l'esprit vénitien ne s'abstenait d'exercer sa verve aux dépens de l'Autriche- Tout cela sans doute n'était qu'un jeu d'enfants; mais ce jeu d'enfants montrait assez que la force morale du gouvernement était perdue.
C'était une gloire d'avoir été en prison comme c'est un honneur de faire une belle action. Les officiers allemands étaient choqués de ces démonstrations continuelles faites en leur présence ; ils y voyaient une sorte de provocation. Une fois, pendant qu'on applaudissait le chœur, Manin, debout au parterre, étudiait la physionomie des spectateurs et tournait le dos à la scène. Tout à coup il aperçoit, dans une loge de rez-de-chaussée, M. Henickstein, capitaine autrichien, riant avec des dames et regardant la foule avec un air de mépris qui voulait dire : « Vous êtes bons à chanter, non à vous battre ! » Indigne de cette attitude, le
lier \ enitieii s'approche de la loge et debout, les bras croisés, il fixe son adversaire, lui fait baisser les yeux et ne quitte la place qu'après avoir vu le sourire disparaître sur les lèvres de l'étranger.
A la même heure où Manin châtiait le dédain d un soldat de l'Autriche, un des serviteurs dévoués de sa diplomatie, M. Marzani, attaquait publiquement dans une loge de la même salle la conduite politique de l'avocat populaire, en haine de ses principes et de sa bonne renommée. Avesani, qui était présent, lui répondit avec une grande énergie , et il n'eut pas de peine, grâce à sa parole brillante, à réfuter et à imposer silence au calomniateur. Cette anecdote, bien vite répandue dans la ville, fut accueillie avec un plaisir extrême. La population vénitienne tint compte à 1 avocat Avesani d'avoir su rendre justice au protecteur de ses libertés. Elle lui en tint compte surtout par.ee qu'elle n'ignorait point que ce défenseur avait été souvent son adversaire.
Ces détails importent à 1 histoire de la révolution de Venise; ils contribuent à mieux faire connaître le caractère de ses hommes éminents, comme aussi l'esprit des masses, toujours plus ou moins attachées à la personnalité des chefs qui les dirigent.
Dans notre opinion, ces détails ont un autre mérite : c'est qu'ils détruisent un préjugé : on croit en général qu'il n'y a plus aujourd'hui de grand caractère vu et étudié de près. Nous croyons fermement au contraire que tout homme véritablement supérieur gagne plus qu'il ne perd à être jugé d'après les actes de sa vie intime.
Tout ce qui est vraiment bon et beau, utile oujuste dans le monde supporte parfaitement lanalyse et s'agrandit par clic. L'imagination seule peut se corn-
plaire à ne vouloir regarder les hommes et les événements que lorsqu'ils sont éloignés d'elle, pour les mieux admirer. L'histoire n'a pas ces coquetteries mesquines; plus fière et plus exigeante, elle a le droit de chercher plus avant dans le cœur et la vie des grands hommes, afin d'en retirer ce qui peut instruire et éclairer les générations qui suivent. Son scalpel c'est l'esprit d'examen. Or, il ne nous paraît pas inutile d'entrer dans les détails , un peu anatomiques peut-être mais sérieux, de l'histoire d'un homme qui va, selon la prédiction qui lui a été faite, devenir le rédempteur de Venise ! Nous cédons d'autant plus volontiers à ce devoir qu'on peut dire du caractère de Manin que plus on l'étudié, plus on l'aime et plus on l'admire.
Tommaseo , que nous avons laissé en Toscane occupé de travaux littéraires, était revenu à Venise après le congrès. A peine arrivé , on lui met sous les yeux une réponse de YAlba ' à quelques articles qu'il avait publiés dans un autre journal de Pise ou de Florence. Cette réponse était écrite en termes si violents et si injustes qu'aujourd'hui même en la lisant, nous avons peine à comprendre que la rédaction l'ait admise. Entre autres injures, Tommaseo y est traité de Monténégrin. L'illustre poëte, justement indigné, prend la plume à son tour et, dans une défense très-éloquente et très-vive, il termine en disant à ses adversaires déloyaux : « Si vous aviez eu cent Monténégrins à Fivizano vous ne l'auriez pas abandonné si lâchement. » Aussitôt après, il fut lire cela à Manin qui lui fait observer qu'on peut très-bien se défendre sans attaquer tout le monde : « C'est un journal qui est entre
1 Journal florentin.
en lutte avec vous et non le peuple toscan; ne mêlez donc pas ce dernier à votre querelle. » Ce conseil fut suivi; il était sage, car nous avons connu à Pise, à Florence et à Livourne des amis dévoués de Tommaseo, des admirateurs sincères de son beau talent, qui eussent été vivement froissés des termes méprisants de sa réponse.
Alors Tommaseo et Manin s'entretinrent de la fameuse pétition sur la censure. Cette pétition, conçue et oubliée par le comte Leoni, était toujours restée en dépôt chez Manin. Le poète était d'avis de l'abandonner : « Milan, disait-il, veut agir seule; elle ne fera rien en dehors des choses dont elle n'a pas pris ellemême l'initiative. — Essayons de l'Athénée, dit Manin. D'une manière ou de l'autre nous pourrons peut-être y arriver. » Il était bien certain qu'en demandant ouvertement à porter la question de la cen- • sure à Tordre du jour, la présidence du bureau s'y refuserait. II était difficile de faire goûter un discours sur la censure à des fonctionnaires autrichiens. « Je m'en charge , dit Tommaseo , ce sera un discours sur Vétat actuel de la littérature en Italie. Voyez-vous dans ce titre quelque chose de séditieux?» Manin, triomphant, alla aussitôt chez le docteur Namias, secrétaire de l'Athénée : « Xous aurons une lecture de Tommaseo, lui dit-il; faites-le savoir et tâchez que la réunion soit digne de la lecture. » Le bruit de cette bonne nouvelle se répandit dans Venise ; on fixa la date de la séance au 30 décembre 1847. C'était neuf jours après le dépôt de la motion de Manin à la congrégation centrale.
Il y avait à l'Athénée deux sortes de public : le public littéraire, attiré par l'éclatante réputation du poète, et le public politique, entraîné par la popularité
de l'avocat. Il importait donc d'influencer ces deux éléments de l'assemblée. Une vive opposition s'était manifestée à la réunion du cabinet de lecture contre Pasini, son président. Le 29 décembre au soir, à l'ouverture d'une séance où le public était très-nombreux, on annonça que les journaux étaient retenus à la poste, fantaisie que la police autrichienne s'accorde souvent. Ce jour-là, Avesani en fit un grief à la présidence, à la réunion, à tout le monde. 11 apporta, copié de sa main, le texte de la loi sur la censure, ce même texte qui formait le fond du discours de Tommaseo pour le lendemain, et, sans savoir un mot de ce projet, voilà Avesani qui ajoute : « Au surplus, c'est votre faute à tous si vous subissez l'arbitraire, vous n'avez jamais su vous y opposer. » Sur-le-champ il propose que la présidence du cabinet de lecture adresse une réclamation dans les vingt-quatre heures au gouvernement local; en cas de réponse négative de sa part, dans quarantehuit heures aux conseillers auliques à Vienne, et, en dernier lieu, à l'empereur. Ce soir-là Manin, qui avait pris une part brillante à la discussion générale , fut élu à l'unanimité président du cercle, en remplacement de Pasini. Le lendemain , à son réveil , le nouveau dignitaire s'entend sommer de suivre à la direction générale de la police le commissaire qui avait assisté la veille à son entrée en fonctions. Là un employé supérieur lui dit : « Comme un des présidents du cabinet de lecture, nous vous prions de nous remettre le procèsverbal de la séance d'hier au soir. » Manin répond que le secrétaire chargé de cet office n'a pu avoir le temps de le rédiger, mais qu'il s'empresserait de l'envoyer dès qu'il serait achevé.
Le jour même de cette pérégrination matinale de Manin dans les bureaux de la police de Venise, l'Athé-
née ouvrit sa séance annoncée. Le local se compose de trois salles séparées, deux pour les réunions ordinaires et une autre plus vaste, pouvant contenir sept à huit cents personnes, pour les grandes occasions. La séance fut ouverte dans une des petites salles; mais la foule, augmentant toujours, et ne pouvant plus rester sur les escaliers et jusque dans la rue, s'élança dans la grande salle , où , la voyant installée , la présidence dut la suivre. Les formalités d'usage accomplies, Tommaseo demanda la parole et lut son discours sur l'état de la littérature en Italie.
Ce discours, qui a été publié depuis à Venise et dans toute la péninsule , est un admirable morceau d'éloquence; nous ne saurions trop engager à le lire attentivement: il aune véritable importance politique.
Enfin , après avoir démontré qu'en tout point la loi sarde, octroyée en 1 847, était plus rétrograde que la loi de censure autrichienne publiée en 4 815, Tommaseo terminait en disant : « Ni l'une ni l'autre ne sont bonnes, mais nous aurions encore la moins mauvaise si Venise s'occupait de la faire mieux appliquer selon son véritable esprit. Adressons-nous donc, d'après les règles de la justice , à qui de droit , pour atteindre ce but. Voilà la pétition, vous la signerez tous après moi, j'en ai l'intime conviction. » Et Tommaseo, l'œil en feu, l'air inspiré, va mettre sa pétition sur le bureau de la présidence , et y appose le premier sa signature. Manin s'élance de sa place pour s'inscrire le second, mais il n'arrive que le troisième: Degli Antoni , plus près du bureau , le précède et signe avant lui. En un instant la demande est couverte de signatures. La salle éclate en applaudissements et en acclamations flatteuses adressées à Tommaseo, qui avait débité admirablement son magnifique discours. Au
milieu de ce triomphe, l'aspect le plus curieux était celui des visages confondus et stupéfaits des membres mystifiés de la présidence. Ils se regardaient les uns les autres sans savoir quel parti prendre. Ayant sérieusement compté sur une distraction poétique, ils se demandaient encore comment, au moyen d'un discours sur la littérature italienne , on avait pu arriver à une pétition politique menaçante , lue et signée malgré eux et devant eux. Le président de l'assemblée, qui n'était pas le moins consterné, avisa timidement qu'il fallait passer dans une pièce voisine pour délibérer. Pendant ce temps, Degli Antoni emporte la pétition et va la déposer en grande pompe, suivi de presque tous les membres de l'Athénée , au cabinet de lecture où toute la ville fut solennellement invitée à aller la signer. La présidence délibéra longtemps ; elle ne savait comment faire comprendre qu'elle n'était pas complice des faits qui venaient de se passer. Le secrétaire n'était pas moins embarrassé; il avait mission d'envoyer à la gazette officielle de Venise le compte rendu de chaque séance, et déjà, à propos des discours de Manin, la police l'avait inquiété. Le cas actuel était plus grave; il ne s'agissait pas seulement de paroles , mais d'un acte sérieux et consommé. Or, comme ce secrétaire était un homme d'imagination, il s'en tira en écrivant à la gazette que Tommaseo, aux grands applaudissements du public, avait démontré avec un immense talent la supériorité des lois de censure autrichiennes sur les lois de la Sardaigne. Tommaseo, indigné, dut s'adresser directement à l'Athénée pour obtenir rectification de cet habile mensonge.
On le voit, la nomination de Manin à la présidence du cabinet de lecture portait déjà ses fruits ; il imprimait une direction plus ferme et plus active à ce cercle
de propagande politique. Situé au centre de la ville , dans les Procuratip Yccrh'œ , il avait une sortie sur la place Saint-Marc , et pouvait conséquemment à toute heure du jour ou de la nuit se mettre en communication avec le foyer important de l'agitation populaire. De là, par correspondance, on pouvait tenir l'Italie au courant des événements graves qui se passaient à Venise. Ce fut par cette voie que l'on expédia la copie de la pétition de ïommaseo dans toutes les provinces afin d'obtenir des signatures.