‹ Histoire de la république de Venise sous ManinChapitre 14 sur 57 · PREMIERE INTERVENTION DE MANIN DANS LE GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

PREMIERE INTERVENTION DE MANIN DANS LE GOUVERNEMENT

Il est à remarquer qu'à propos de ce mouvement politique des esprits à Venise, le parti sarde disait hautement à Turin , et quelques libéraux répétaient à Florence, que le rôle de Manin et de Tommaseo consistait à détourner l'élan national, et qu'ils se contentaient d'agiter le pays pour obtenir de stériles réformes de l'Autriche. A entendre ces étranges logiciens, ces deux nobles défenseurs des provinces vénètes étaient presque de maladroits amis, qui faisaient à leur insu les affaires de la cour de Vienne. Le fond de ces accusations injustes portait sur cet unique argument : si vous vous appuyez sur l'agitation légale, vous reconnaissez implicitement par cela même la domination autrichienne dont vous acceptez les lois comme le point de départ de votre résistance. Les Vénitiens avaient beau faire observer à ces adversaires qu'il n'est pas possible de se battre sans armes, et que les meilleures armes de guerre sont celles que l'on prend dans les codes des oppresseurs pour s'en servir contre eux; ils ne voulaient rien entendre , et qu'elle fût sincère ou non, leur opiniâtreté durait toujours. Ces pauvres aveugles n'avaient vu dans le discours profondément patriotique de Tommaseo qu'un hommage rendu au texte de la censure autrichienne au détriment des lois sardes ; la forme de ce discours, destinée adroitement par

I orateur ù faire accepter les dures vérités du fond, était la seule chose qui les eût frappés. Évidemment la lettre l'emportait sur l'esprit dans l'opinion d'une partie de la presse de Turin et de Florence.

Le système de Manin et de Tommaseo était cependant bien le plus sage et le seul capable de produire de grands résultats. Peu leur importait à eux que leurs efforts ne dussent faire avancer la réforme que d'un pas en un siècle. C'était toujours un pas ! et s'il ne devait point profiter à la génération actuelle, il profiterait à la génération suivante, car les nations ne meurent jamais, mais elles se transforment et grandissent incessamment sous l'influence des efforts concentrés de tous les membres de la société humaine. Il y a une unité dans la vie des nations, comme il y en a une dans l'harmonie du travail des arts produits par plusieurs siècles. L'œuvre anonyme de tous est toujours plus grande , plus imposante que l'œuvre signée d'un seul nom. Nous admirons avec plus d'enthousiasme dans les musées antiques de l'Italie , de l'Espagne et de la Grèce les merveilles dues à un ciseau ou à un pinceau inconnu. Ce travail isolé de quelque artiste mort obscurément sans avoir pu attacher son nom à son ouvrage, n'est jamais perdu pour une nation ; il va enrichir ses galeries et servir de modèle aux artistes des siècles à venir. L'Europe va en détail admirer aux musées du Vatican l'Apollon du Belvéder, il n'est pas plus signé que le Panthéon antique de Rome et que l'Alhambra qui nous a ravis au haut des collines dorées du Généralif à Grenade l. Ces chefs-d'œuvre en sont-ils moins utiles à l'art et moins admirés de l'univers? Qui oserait l'affirmer? Il en est de même du travail écrit de

* Voyage en Espagne, année 4846.

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