‹ Histoire de la république de Venise sous ManinChapitre 15 sur 57 · UO · texte numérisé non relu

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la pensée ou de la parole. Aucune vérité, de si bas qu'elle s'élève, aucun effort, de quelque part qu'il vienne, n'est perdu pour l'avenir d'une nation. Ce qu'un siècle ne veut pas entendre , un autre siècle l'accepte et le transmet avec de nouveaux progrès aux générations suivantes. Dans la sphère politique surtout, c'est le propre des esprits supérieurs de ne pas se préoccuper des entraves du temps pour proclamer une vérité.

Dans leur cadre étroit de Venise gardée par les soldats de l'Autriche, Manin et Tommaseo avaient donc raison de ne pas s'inquiéter des questions de temps et de moyens. Tout ce qui semblait pouvoir servir aux intérêts nationaux ils l'employaient sans scrupule, ne rejetant que les moyens déshonnêtes. Ils ont fondé à Venise une école de résistance et d'agitation légale qui fera un jour le tour du monde. Quand on aura partout remplacé les ignobles tueries de la rue par les combats intelligents de la pensée appuyée sur le droit légal , le règne de la démocratie pure sera assuré , car nous n'appelons pas démocratie le gouvernement des pourvoyeurs de la guillotine française en 93, ni celui que rêvent les disciples de Marat, de Carrier et de Fouquier-Tinville en 4 852 ; ce sont des hommes qui ne méritent plus le nom d'hommes, des possédés de l'orgueil et de la démence , qui sont la honte de notre pays et de notre siècle : vils ambitieux qui n'aspirent au pouvoir que pour confisquer à leur profit la liberté et apaiser les révoltes intérieures de leur envie et de leur vanité ; à ces prétendus réformateurs politiques nous ne ferons pas l'honneur de les prendre au sérieux. La France, nous l'espérons, ne sera jamais assez dégradée et assez lâche pour subir le despotisme de pareils maîtres.

kosciuszko en Pologne, \\ ashington en Amérique, O'Connel en Irlande, Kossuth en Hongrie, sir Robert Peel en Angleterre, Cobden en Europe, Manin et Tommaseo à Venise , voilà les hommes que nous aimons , voilà les démocrates que nous comprenons.

Si quelques écrivains sardes et toscans blâmèrent la conduite politique des deux chefs de la révolution vénitienne, leur dévouement mieux compris ailleurs faisait naître de vives sympathies dans toute l'Italie. Le soir même du jour où Tommaseo avait été si éloquent à 1 Athénée , il reçut en cadeau anonyme un tableau de grand maître. Sur le revers de la toile étaient écrits ces mots : « Offert à Tommaseo comme démonstration reconnaissante non d'un seul homme mais de tous ses concitoyens. m Le poëte, ayant reconnu Degli Antoni dans le donateur, lui adressa la lettre suivante :

« Votre précieux don acquiert plus de prix du jour en lequel il m'arrive , des paroles qui l'accompagnent et de la main qui l'offre en se cachant. Un tableau religieux s'unit bien à un pieux sentiment patriotique. Une œuvre élevée est le digne interprète d'un noble amour. Le souvenir de la journée d'hier, journée qui honore Venise, ne m abandonnera jamais ! Je vous souhaite toutes les consolations et entre les plus grandes l'espoir que Venise retrouve dans l'avenir quelques-uns de ses plus beaux et plus brillants jours passés. »

On était au 4 janvier, jour fixé pour la discussion de la proposition de Morosini à la congrégation provinciale; il s'adresse à Manin pour lui demander quelques derniers avis; celui-ci , s'appuyant sur les

dispositions légales , lui signale la différence qui existe entre la question de texte et celle de l'application. L'assemblée, après une discussion assez vive, admit la proposition, mais grâce à une manœuvre employée par l'Autriche chaque fois qu'une question l'embarrassait, on la fit arriver trop tard au protocole de la congrégation centrale. Il fallut bon gré, mal gré , se résigner à n'en expédier que des copies manuscrites qui furent distribuées comme les précédentes. Le voto du député Morosini sortait des généralités, c'était une attaque faite de front au gouvernement autrichien, car on ne se contentait pas, comme Nazari à Milan , de solliciter des améliorations , on développait des principes. En établissant d'une façon évidente les droits du peuple vénète et ceux du peuple lombard, on obligeait l'Autriche à les reconnaître et à les satisfaire , sous peine de l'indignation générale.

Le lendemain, 5 janvier, Manin reçoit de M. Call Rosembourg , directeur général de la police pour tout le territoire, une invitation écrite de se rendre à la direction entre onze heures et trois heures. Le fonctionnaire le reçut avec politesse et lui fit observer « qu'il existait une grande agitation produite ou du moins augmentée par les actes émanés de lui, de Tommaseo et de leurs amis. » Manin répliqua que, dans sa pensée, cette agitation était causée par la faute des autorités. « En qualité de bon citoyen et d'honnête homme, dit M. Call, je vous conjure d'intervenir pour calmer l'effervescence populaire : vous seul le pouvez. » On parla ensuite des promesses faites et oubliées. « Vous comprenez, lui fit observer le directeur de la police, qu'il y va de la dignité du gouvernement de ne pas paraître céder à une demande de réformes tant que

1 agitation durera. — Eh bien, à mon tour, continua le courageux avocat, vous me permettrez de vous dire que le calme ne se rétablira pas avant que les réformes soient faites ! »

C'est qu'en effet il y a deux sortes de mouvements, l'un, irrégulier, brutal, sanglant, qu'il faut toujours arrêter; l'autre, le mouvement légal, est la vie naturelle des nations. Si l'agitation qui règne ainsi ne trouve pas une voie régulière, elle éclate en excès déplorables. C'est au gouvernement à le comprendre. Faites un lit au torrent il deviendra une rivière. En bon patriote, Manin promit au directeur de la police de faire tous ses efforts pour maintenir la tranquillité matérielle, mais à une condition expresse, lui dit-il, > c'est que vous m'aiderez. Le gouvernement doit concéder beaucoup, promptement et le déclarer officiellement le plus tôt possible ! »

Que prouvait cette démarche officielle auprès de l'avocat populaire de Venise? Deux choses, la première c'est que l'Autriche reconnaissait la force du droit invoqué contre elle, la seconde que l'autorité morale de son gouvernement était perdue à Venise ! Restait donc la force de ses baïonnettes; heureusement quand celle-là est isolée, il suffit du souffle d'un peuple pour la réduire au néant. Les luttes sanglantes qui venaient d'avoir lieu à Milan , à Pavie , à Padoue , à Trévise , donnaient à cette entrevue un caractère très-grave. Aussi , lorsque en prenant congé du chef de la police , Manin dit : « J'espère donc que le gouvernement va se rendre aux vœux du pays, » M. Call reprit : « Dites que c'est pour nous un devoir à remplir et comptez que j'écrirai à Vienne dans ce sens, n

Pendant cet entretien qui dura plusieurs heures ,

la congrégation centrale tenait la séance dans laquelle elle devait s'occuper de la motion de Manin. L'appel à la police prenait donc toutes les apparences d'un acte d'intimidation , malgré les précautions oratoires dont il avait été entouré. L'assemblée néanmoins admit la demande et nomma une commission dont les membres, il est vrai, devaient être désignés par le président de droit qui était le comte Palffy, gouverneur de Venise.

Le soi»., à la réunion de l'Athénée, tout le monde interrogea Manin sur sa conversation avec le directeur de la police; il raconta tout au long ce qui s'était passé, et il accentua ce récit de manière à faire comprendre que si l'on avait cru l'intimider on s'était étrangement trompé.

Nous venons de dire que le gouverneur comte Palfty, en sa qualité de président de l'assemblée centrale , avait le pouvoir de choisir les membres de la commission chargée d'étudier les besoins et les vœux du pays. Le premier usage qu'il fit de sa prérogative, fut de nommer le comte Nani Mocenigo1; or, on disait que cet homme avait publiquement déclaré que la demande de Manin était une folie, et que le pays n'avait besoin ni de réformes , ni d'améliorations.

Manin écrivit donc au gouverneur, et en lui rappelant les promesses du directeur général de la police, il ajoutait : « Je veux concourir à faire respecter l'ordre public; mais il convient d'éviter soigneusement tout ce qui pourrait froisser l'opinion nationale et tout ce qui pourrait être considéré comme un indice contraire à l'esprit des réformes annoncées. Ainsi,

1 Ne pas confondre avec Moncenigo.

pour citer un exemple, le député Nani Mocenigo, qui s'est posé ouvertement comme l'ennemi de toute concession, vient d'être nommé membre rapporteur de la commission. Je laisse à penser à Votre Excellence comment le fait seul de cette nomination a dû être interprété par la population.... Il n'est pas étonnant que le pays , après avoir tranquillement et inutilement attendu vingt-trois ans, se montre aujourd'hui impatient et défiant. »

Quand un pouvoir n'est plus assez fort pour agir seul , et qu'il appelle ainsi à son aide la popularité d'un adversaire , il faut , ou qu'il dise franchement à cet adversaire : gouvernez à ma place et faites mieux , ou qu'il se résigne tôt ou tard à être renversé. Manin, lardent patriote, Manin, l'ennemi irréconciliable de cette domination autrichienne, qu'enfant, il avait juré à son père de chasser un jour de ses lagunes; Manin, l'héroïque vengeur de Venise opprimée, avait donc un pied dans le gouvernement des geôliers de son pays. On comptait avec lui de puissance à puissance : la sienne appuyée sur le bon droit et l'abnégation grandissait d'heure en heure, tandis que d'heure en heure, celle du gouvernement , soutenue par les seuls efforts de la police, s'amoindrissait visiblement. Manin, nous prions qu'on le remarque, ne se contentait pas de crier : 11 y a quelque chose à faire ! il se taisait ou disait : Faites cela. Esprit éminemment pratique, homme de sens et d'exécution, combien il ressemblait peu à la plupart de nos orateurs politiques qui parlent sans cesse de réformes sans savoir en indiquer une seule ! Lorsqu'il signalait un mal, il offrait toujours en même temps le remède à ce mal. L'opposition pour lui n'était pas un jeu de 1 esprit destiné à acquérir uue éphémère popularité, c'était i 10

un devoir grave, sacré, qui avait pour but l'affranchissement de son pays.

Après l'expédition de sa lettre au gouverneur , Manin crut le moment opportun pour remercier la congrégation centrale d'avoir admis sa motion. Profitant adroitement de cette circonstance, il lui adressa un mémoire où il exposait les besoins et les désirs généraux. Cette pièce est un modèle de discussion légale; on y sent la force d'un penseur et la science d'un profond jurisconsulte unies à la précision et à la clarté d'un esprit sain et méthodique.

Rien n'est laissé à l'effet du discours; chaque phrase contient une idée et la fait comprendre. La lettre des lois est soigneusement distinguée de leur esprit et de leur application. Les droits anciens , que tout le monde ignorait, y sont rappelés et établis en termes nets et précis. Les textes constitutifs de 1815 à la main, Manin démontre : 1° que la nationalité italienne devait être respectée ; 2° que les territoires lombards et vénètes devaient constituer un gouvernement séparé, et non une province, ou une borgata de Vienne ; 3° que ces territoires devaient être gouvernés selon leur caractère et leurs habitudes ; 4° qu'ils avaient droit à une sincère représentation nationale; 5° qu'ils devaient, en outre, jouir d'une liberté de presse assez raisonnable pour conseiller et éclairer le gouvernement et les représentants de la nation. « Ces lois constitutives ont été octroyées en 1815; trente-deux années, disait Manin, se sont écoulées depuis ce temps; et en face des progrès du monde civilisé , non-seulement nous sommes restés stationnaires , mais nous avons rétrogradé dans le chaos et l'ignorance. »

Pendant que ces débats avaient lieu à Venise ,

Milan s'agitait do son coté sous l'étreinte d'un gouvernement livré à l'anarchie la plus complète. Plusieurs personnages se disputaient l'autorité suprême : il y avait un vice-roi, esprit faible, conduit par ses enfants; puis un général qui avait demandé trente heures de carnage pour donner trente années de tranquillité ! nous n'avons pas besoin d'ajouter que ce général s'appelait Radetzki; enfin le comte de Ficquelmont, envoyé par l'empereur tout exprès pour remplir une mission inconnue. Tout ce monde officiel se tenait dans une dépendance servile envers les employés de Vienne : par la raison bien simple que rien ne se faisait à Milan selon la loi, mais d'après des instructions secrètes qui contredisaient ces lois, bonnes à servir d'échantillons devant les étrangers crédules , mais ne servant jamais de règle à la justice du pays. Ainsi le moindre commis allemand, dans un accès de zèle pour les idées de M. de Metternich, pouvait en quatre lignes de son écriture détruire le texte d'une loi qui préservait un condamné politique de la peine de mort ! Qu'on juge par là du bonheur du lombardovénitien sous ce régime si vanté par les gazettes allemandes.

On se rappelle qu'à Milan comme à Venise , dans une intention toute patriotique, la population s'abstenait de fumer. Les bambini (gamins) s'étaient chargés d'intimer aux bourgeois distraits de jeter leurs cigares; ils apportaient dans ce rôle de surveillants un zèle qui tenait de leur âge. Radetzki particulièrement irrité de ces démonstrations contre l'Autriche, eut recours à la ruse pour s'en venger : il appelle ses soldats, leur fait une distribution générale de tabac, et leur recommande de parcourir tous les quartiers et les établissements publics de la ville avec leurs cigares

allumés. Comme il l'avait espéré , cette provocation amena une collision entre les troupes autrichiennes et les habitants ; il y eut un grand nombre de Milanais blessés ou tués , entre autres , un homme attaché au service du comte de Ficquelmont. Ce massacre, indignement amené, était commis le 9 janvier 1848.

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