AVE SAN I
L'avocat Avesani , que nous avons suivi attentivement dans les diverses phases de sa vie politique , était répandu et très-recherché dans les salons aristocratiques de Venise. Au fond, Avesani était libéral, mais de cette école de libéralisme qui considérait comme un type de bon gouvernement celui du royaume d'Italie. C'était assez naturel; il avait commencé sa carrière sous cette administration; ses premiers et ses plus brillants succès dataient de cette époque; cependant, après ses luttes contre Manin dans la question du chemin de fer, il s'était peu à peu rapproché des hommes du parti avancé. Sans être en tout point de leur avis, il les soutenait presque toujours, moins pour eux peut-être qu'à cause de l'entraînement naturel qui s'attache aux idées généreuses de la démocratie.
Avesani , consulté par un député , avait aussi adressé un mémoire à l'assemblée centrale. Dans ce travail, qui appuyait celui de Manin, il établissait une comparaison entre le système de gouvernement actuel et l'administration du royaume d'Italie. Sa conclusion était à peu près celle-ci : « L'état de choses demandé par Manin n'est nullement révolutionnaire comme on se plaît à le dire, puisque nous l'avions déjà sous le gouvernement du premier despote du
monde, sous Napoléon! » Puis Avesani révélait un acte arbitraire ignoré jusque-là : « C'est que le mémoire de Manin avait été remis par Nani Mocenigo au gouverneur Palffy qui l'avait gardé sans le communiquer à la congrégation centrale. »
A partir de cette époque , les relations entre les deux éloquents avocats devinrent plus fréquentes ; au cabinet de lecture, à l'Athénée, ils soutinrent presque toujours les mêmes principes. A la nouvelle des massacres de Milan, Manin alla trouver Avesani : « 11 est indispensable, lui dit-il, que nous proposions une souscription pour les familles de nos frères tués ou blessés dans la journée du 3 janvier. Vous êtes aimé dans le monde élégant, choisissez-y deux dames qui puissent seconder ce projet. » Avesani s'adressa aux comtesses Giustinian et Bentivoglio, toutes les deux riches, jeunes, belles et généreuses; elles acceptèrent avec empressement. Grâce au zèle ardent de ces deux nobles femmes, les feuilles de souscription se répandent rapidement et se couvrent de signatures. La comtesse Bentivoglio était la cousine de Zanetti *; elle le charge d'aller à Milan faire un premier versement. Au bruit du succès de cette oeuvre bienfaisante , la police, émue, appelle à son bureau les deux charitables patronnesses et les somme de dire ce qu'est devenu l'argent. — Ni les prières, ni les menaces ne peuvent obtenir autre chose qu'un refus. On fait venir les maris, dans l'espérance de les trouver plus faibles; mais ceux-ci crurent de leur dignité de ne pas être moins discrets que leurs femmes. De sorte que la police en fut pour ses menaces et ses frais d'interrogatoire. D'autres souscriptions se firent sur tout le
1 Beau-frère de Manin.
terri loire vénète et furent envoyées à Milan. Peu de jours après, les comtesses Giustinian et Bentivoglio ayant paru dans une loge du théâtre de la Fenice, la foule se leva et salua leur entrée d'unanimes applaudissements.
Manin, toujours modeste, ne faisait pas du succès de sa proposition à la congrégation centrale une vaine question d'amour-propre , il cherchait à en étudier l'effet non pour lui, mais pour sonder l'esprit de la population. Il importait beaucoup en effet de connaître l'appui qu'on pourrait trouver en elle dans des circonstances graves. C'était la proclamation d'un général en chef à la veille d'une bataille! En prudent tacticien, avant d'engager ses forces, il les énumérait et voulait tenir compte de tout, afin de calculer les chances et les avantages de l'ennemi, c'est-à-dire de l'Autriche. Du reste, à l'appui de notre pensée nous trouvons, dans une lettre confidentielle adressée en date du 12 janvier 1848, au comte Freschi, un programme très-court et très-net contenant le système politique mis en pratique par Manin. Dans cet exposé succinct de sa ligne de conduite , Manin se prononçait énergiquement contre tous les abus de la force. « Pas d'inertie, mais pas de violence; que la plus petite question de droit soit soutenue jusqu'à la fin et qu'on abandonne partout les voies brutales. Elles compromettent et déshonorent ceux qui les emploient en dehors d'une nécessité absolue suprême. S'il est vrai , disait-il en achevant , que vous ayez permis la bastonnade infligée au délégué (préfet) d'Udine, M. Pascotini, je vous désapprouve complètement, non pour lui, mais pour l'honneur de notre cause. »
On le voit, c'était le développement du principe tout-puissant de la solidarité mutuelle que Manin
enseignait autour de lui. L'application sérieuse de ce principe est sans contredit une des plus grandes forces des sociétés modernes. Placez ce levier entre des mains honnêtes et intelligentes, et il n'est pas d'armée, pas de puissance, pas de despotisme qui puisse lui résister.
L'opinion publique, dans les provinces vénètes et lombardes, exerça une pression très-forte sur les congrégations centrales de Milan et de Venise ; à Milan surtout, où les moyens d'action étaient plus nombreux et plus efficaces. Le fidèle ami de Manin, Pezzato, le tenait au courant de tout ce qui se passait en Lombardie. Le 1 2 janvier, la congrégation centrale lit et approuve la pétition qui lui avait été adressée au sujet des réformes à obtenir du gouvernement. Le 14, elle la présente au vice-roi, chargé à son tour de l'envoyer à l'empereur. Pezzato en fait un résumé qu'il expédie aussitôt par la poste à Venise. — Cette pétition, selon nous, n'était pas à la hauteur des circonstances. En admettant qu'elle eût été accordée, elle n'aurait pu donner qu'une satisfaction passagère aux provinces soumises. Les questions les plus graves y étaient à peine effleurées, on s'était contenté de solliciter plusieurs réformes anodines qui n'auraient eu d'autre résultat que celui d'assurer à l'Autriche les honneurs d'une facile et apparente générosité.
L'arrivée de cette pétition pouvait influer d'une manière fâcheuse sur l'esprit de la congrégation centrale de Venise; il était en effet fort à présumer que le parti rétrograde et à sa suite les hommes timides en tireraient parti pour dire aux Vénitiens : « Voyez si les Lombards ne demandent pas d'autres concessions, il faut que nous fassions comme eux. » Manin voulait au contraire que Venise fît plus. On lui avait
parlé du comte Doglioni comme du député le plus énergique de la congrégation centrale; sans le connaître personnellement, le 17 janvier, il se présenta chez lui. Le comte le reçut assez mal. « J'ai été froissé par le ton impératif de votre motion à notre assemblée, la forme m'en a déplu, le fond m'en a paru aussi injuste, parce que la congrégation centrale à laquelle j'appartiens, n'a cessé de solliciter des réformes qu'après avoir cent fois échoué contre les refus systématiques de l'Autriche. »
Manin, en s'adressant au patriotisme de celui qui le recevait si rudement, lui rappela le proverbe italien : « Qu'il faut quelquefois battre la selle pour faire avancer le cheval. » Le comte Doglioni, dont le cœur était excellent, unit par tendre la main à Y avocat populaire et lui dit : «Tranquillisez-vous, nous ne céderons pas à l'influence de la demande de Milan, la congrégation centrale de Venise a un grave mandat à remplir, et quoi qu'il arrive elle fera son devoir I »
A côté de Pezzato il y avait encore un autre personnage qui donnait à Manin des renseignements sur 1 état des esprits en Lombardie. C'était le comte Mocenigo. Un privilège de navigation à vapeur sur le Pô, privilège qu'il avait cédé à une compagnie milanaise, l'avait mis en relations d'affaires avec l'avocat Robecchi, l'un des membres les plus distingués du barreau lombard. Or, voici ce que Mocenigo apprit par sa correspondance : Un jour le comte de Ficquelmont ■ envoie chercher cet avocat : « Le gouvernement, lui dit-il, reconnaît la nécessité de certaines améliorations et de certaines réformes, il est disposé à les accorder, mais auparavant il a besoin de s'éclai-
1 Chargé, nous l'avons dit. d'une mission secrète.
rer de l'opinion des esprits les plus compétents; vous êtes un homme d'ordre et d'intelligence plus apte que personne à connaître ce qu'il est juste d'accorder ou de refuser. Faites-nous un rapport et dites-nous votre avis sur les idées, les vœux et les besoins actuels de la Lombardie. »
llobecchi consentit à la condition que dans un travail aussi grave il s'adjoindrait le comte Giulini. On lui accorde sa demande; ils se mettent tous les deux à la tâche, et, peu de jours après la demande, ils présentent à M. de Ficquelmont un rapport volumineux et très-détaillé. La permission de le communiquer à d'autres personnes leur fut refusée. Cela se croisait avec le travail de la congrégation de Milan et celui de la congrégation de Venise sur la même question. Et c'est sans doute à cette circonstance fortuite que le vice-roi faisait allusion en disant à l'assemblée centrale de Milan : « Demandez les concessions que vous désirez; mais le gouvernement s'en est déjà occupé avant vous. »
Pendant ce temps, de généreux patriotes continuaient à faire tous leurs efforts pour entraîner Venise à ne pas subir éternellement les rigueurs du despotisme autrichien. Deux israélites des plus recommandâmes, MM. Délia Vida et Isaac Pesaro Maurogonato vinrent, au nom de tous leurs coreligionnaires, prier Manin d'appuyer une réclamation qu'ils adressaient au gouvernement afin d'obtenir l'égalité des droits civils. Certains préjugés existaient encore contre eux, et le mauvais vouloir de l'autorité trouvait une excuse facile de sa conduite dans le prétendu jugement défavorable de l'opinion publique à leur égard. Manin leur fit observer qu'ils échoueraient toujours devant ces allégations qui servaient de pré-
texte et d'obstacle s'ils ne s'assuraient du concours (1 un homme haut placé dans l'estime du monde religieux. Tommaseo, par le penchant de ses idées mystiques, par le prestige poétique qu'il exerçait autour de lui , et enfin par l'autorité incontestable de sa plume éloquente , était l'homme qui convenait à ce rôle. 11 l'accepta gracieusement, et, dans une adresse aux catholiques, il appuya, avec une grande élévation de raisonnement et un grand libéralisme de principes, la demande des israélites. Ce qui augmentait l'importance de cette publication c'est que Pie IX, à Rome, venait de leur ouvrir les portes du Ghetto en les affranchissant des lois barbares auxquelles l'ignorance superstitieuse les avait jusque-là injustement soumis K
L'Athénée retentissait toujours du bruit des luttes oratoires où les vrais citoyens de Venise entretenaient l'ardeur patriotique des amis de l'indépendance.
Bientôt la contagion de l'exemple de l'Athénée produisit son effet. Tous les cercles littéraires et même agricoles des provinces soumises se mirent à discuter les questions d'ordre public, de légalité et d'économie politique. A Vicence surtout, l'avocat Pasini donna une forte impulsion à ce mouvement des idées avancées. On ne partageait pas partout, il est vrai, le dévouement chevaleresque de ces vaillants soldats de l'indépendance italienne.
Il y avait alors à Venise, comme il y en a aujourd'hui encore à Paris, de petits cercles intimes où l'on
1 Puisque nous venons de prononcer le nom du pape, il est bon de dire, pour montrer jusqu'où allait la sympathie du gouvernement autrichien à son égard, qu'un notaire, il. Giurati, qui avait l'habitude de réunir du monde, fut désigné comme suspect pour avoir fait chanter l'hvmne à Pie IX dans son salon.
se moquait avec des bons mots et des épigrammes de cette lutte insensée faite, disait-on, par une poignée d'hommes à un gouvernement établi, puissant et soutenu par une armée formidale. Aussi, quand un des élus de ces réunions privilégiées prenait la peine de passer en revue, du fond de son fauteuil, les forces et les erreurs du parti de l'indépendance, comme ils disaient en se moquant, c'était toujours avec de grands éclats de rire qu'on applaudissait aux railleries aimables de l'orateur. Des hommes se rencontraient là, comme nous en connaissons beaucoup, qui, sans s'être jamais occupés dans leur vie que du choix de leurs plaisirs, se trouvaient tout à coup être des politiques expérimentés, des juges impartiaux, des législateurs accomplis, des patriotes vertueux qui n'avaient qu'à ouvrir la main pour en faire sortir une foule de vérités utiles à la plèbe ignorante. C'était merveille de voir et d'entendre ces politiques en cravate blanche compter une à une toutes les folies du parti avancé qui avait osé déclarer 'la guerre à l'Autriche sans leur consentement, et qui soutenait cette guerre sans leur concours. En vain essayait-on de les calmer, rien ne pouvait les apaiser.
Ici, notre rôle d'historien devient plus délicat : il ne s'agit pas seulement de raconter des faits , il faut encore expliquer des tendances et apprécier des bruits vagues, qui circulaient dans le public, sans fondement authentique auquel l'on puisse recourir, mais qui ont cependant une valeur dont on doit s'occuper. Lodovico Pasini, comme secrétaire de l'Institut, était peut-être un peu jaloux, au point de vue des rivalités académiques, du succès de l'Athénée. Mais ce n'était là qu'une question de prépondérance scientifique qui n'avait rien de personnel pour lui. Quoiqu'il acceptât
volontiers le rôle de libéral, il était du très-petit nombre de ceux qui fréquentaient les salons du gouverneur de Venise. Cela blessait la fierté patriotique des démocrates , qui n'aimaient pas à voir leurs compatriotes et surtout leurs amis politiques aux réunions des autorités autrichiennes.
Voltairien à sa façon, Pasini ne connaissait pas de plus grande jouissance que celle de se moquer des travers et des ridicules de tout le monde. Si bien qu'à force de dépenser de l'esprit, il avait fini par faire perdre aux autres envers lui-même le respect qu'il n'avait su garder pour personne. On avait créé spécialement pour lui un emploi de gardien du palais ducal, véritable sinécure dont son sybaritisme s'arrangeait à merveille. C'est dans cette splendide demeure, toute remplie de grands souvenirs historiques de Venise, que Lodovico Pasini était installé aux irais de l'État. Les croisées de son appartement donnaient sur le canal qui sépare le palais ducal des prisons, et sur lequel passe le pont des Soupirs; aussi, par plaisanterie, appelait-on Pasini le doge de Venise.
A mesure que les luttes politiques devenaient plus ardentes, la police devenait plus ombrageuse. Après s être laissé longtemps endormir, elle redoublait de vigilance, pensant ainsi sans doute pouvoir réparer le temps perdu. Avesani lui-même fut appelé devant le directeur de la police. A la suite d'une longue entrevue, il avait, disait-il, déclaré franchement aux autorités qu'il persévérerait dans la voie indépendante où il était nouvellement entré. L'opinion publique se prononça vivement contre lui, en prétendant qu'il avait, au contraire, promis de restera l'écart. Pourtant, elle fut bien obligée de reconnaître depuis qu'Avesani a rendu de grands services à la cause patriotique.
Tout porte donc à croire que ces imputations étaient erronées, et l'impartialité de notre rôle d'historien nous impose même le devoir de répondre ici à une autre attaque dont cet homme honorable a été l'objet : on s'est demandé pourquoi le mémoire si énergique qu'il adressa aux membres de la congrégation centrale de Venise ne le fit pas arrêter, tandis que Manin etTommaseo furent emprisonnés pour le même motif? Plusieurs raisons l'expliquent. La première, c'est que les relations d'Avesani dans le monde aristocratique durent le protéger; la seconde, c'est qu'il était moins avancé que Manin et Tommaseo, et par conséquent moins compromis aux yeux du gouvernement; la troisième raison enfin, et la plus concluante pour nous, c'est que l'Autriche , déjà embarrassée de deux prisonniers innocents, n'osa point en saisir un troisième.