RÉPONSE DE TOMMASEO A L EVEQUE D UDINE
Bien que Manin eût toujours les yeux fixés sur les textes de la loi criminelle, il prévoyait que le jour où il serait mis en prison approchait. Sa seule préoccupation alors était pour sa famille, qui, vivant de son travail, se trouverait abandonnée et sans épargne; mais il espérait en Dieu pour protéger l'existence de ceux qu'il aimait. Quant à lui, une voix intérieure l'avertissait qu'il avait une grande mission à accomplir, et il voulait s'acquitter à tout prix de ce devoir envers sa patrie captive. Il était tellement préparé qu'il employa ses dernières économies à acheter trois fusils de chasse, et quand de jeunes patriotes venaient le voir, entre autres Comello, noble cœur et courage intrépide, que nous verrons bientôt à l'œuvre, Manin leur donnait des conseils invariablement terminés ainsi : « Rappelez-vous que le tir, la salle d'armes, l'exercice de la rame, la chasse, toutes choses négligées à Venise, pourront un jour lui être très-utiles. »
L'attitude des populations du lombardo-vénitien devenait de jour en jour plus hostile et plus menaçante pour l'Autriche. A Trévise, le sang avait coulé, comme à Milan, à la suite des provocations de la police et des soldats excités de Radetzki.
C'est alors que Tommaseo publia une lettre en réponse au mandement de l'évêque d'Udinc, qui recom-
mandait la soumission aux malheureuses victimes d'un gouvernement barbare. L'illustre poëte trouvait dans les révoltes de son grand cœur de sublimes accents pour défendre la sainte cause du bon droit et de l'humanité !
Jamais en effet son langage n'avait été plus puissant, plus entraînant et plus beau, parce que jamais sa cause n'avait été plus juste. Écoutons-le dans la langue si pure et si expressive de son pays : « Ho lungamente « indugiato, io laico e ignoto alla S. V. R., volgerlc « la parola; ma conforti autorevoli, e la voce délia « mia coscienza, mi sforzano a dire.
« A un Italiano, a un figliuolo suo, Monsignore, ad « un innocente, è stata quasi spenta violentemente « la vita, è stata ad altri molti minacciata la vita, « provocando, insultando e le persone, e la nazionc « infelice tutta quant' è. La voce dell' intera città « testimone , e la voce del sangue sparso a Treviso, « a Milano, a Pavia, gridano dinanzi ail' anima sua, (( Monsignore, e dinanzi a Dio. Ella, sacerdote e Ita- « liano, che ha parlato al popolo raccomandando « sommessione, deve ora parlare al principe consi- « gliando giustizia; deve attestare il pericolo che gli « sovrasta; deve pregare il vicerè di queste province cie che chiami suoi diletti non iMilanesi soltanto, ma « tutti coloro che soffrono e attendono, ehanno diritto « a que' miglioramenti i quali egli medesimo nella sua « probità confessô necessarj. Ella ha reso a Cesare « assai più di quel ch' è di Cesare; renda ail' umanità « ed ail' onore quel ch' è dell' umanità e dell' onore. »
Mirabeau, O'Connel , Berryer, dans leurs plus beaux discours, n'ont jamais été plus éloquents; on n'a jamais revendiqué, en termes plus nobles, plus tiers , et plus vrais les droits de la justice et de l'hu-
inanité. Un peuple qui compte dans ses rangs un tel défenseur ne peut pas périr. Ne dirait-on pas, lorsque le poète arrive à proposer pour modèle au clergé de son pays le généreux langage de saint Ambroise et de saint Chrysostome, qu'on entend encore la parole éclatante de ces apôtres prêchant au monde la charité dont ils donnaient eux-mêmes les premiers exemples? ■ Perô scrivo queste parole (ajoute tristement Tom- « maseo) con l'anima afllitta e umiliata, ma senza « rancore e senza ira, con segreta fiducia invitla; e « Dio ne vede il perché. Non disdegni, per carità, la « mia voce, che non è voce nemica. Parli, non per « eccitare, ma per prevenire tumulti; parli per cornet passione e délia nazione e del principe; parli sinchè « n' è tempo , per non avère a esclamare un di : Guai « a me che ho taciuto ! »
Où vit-on jamais un langage d'homme plus honnête et plus convaincu? Nous avouons qu'il ne nous est pas possible de relire ces dernières et mélancoliques paroles^ qui sont devenues une véritable prophétie, sans nous sentir remué et attendri jusqu'au fond du cœur. Le poète, en venant plaider ainsi devant les ministres de la religion pour les souffrances de l'Italie opprimée, accomplissait un grand et généreux devoir. Tandis que des voix égoïstes criaient sans cesse à un peuple malheureux : « Soumettezvous encore, soumettez-vous toujours! » Tommaseo avait raison et avait le droit de demander au clergé italien s il se laverait les mains du sang répandu de ses frères innocents. Il importait que l'on sût dans le monde si les prêtres de l'Italie consentiraient à se faire les aides du bourreau autrichien dans l'exécution de ses basses œuvres, ou si, fidèles à leur mission et à leur caractère, ils se déclareraient les prolci i il
leurs dévoués des pauvres et des opprimés! Honneur donc àTommaseo, ce pieux poëte si chevaleresque et si éloquent qui , n'aimant que la retraite et la méditation, fait à sa patrie le sacrifice de ses goûts pour venir, au péril de sa liberté et de sa vie, partager le dévouement et soutenir les nobles efforts de Daniele Manin.
L'ignorance et la calomnie, si elles osent jamais s'attaquer à ces deux hommes, ne réussiront pas, quoi qu'elles fassent, à déchirer la plus belle page de l'histoire italienne, celle qui portera un jour à la postérité le récit de la sainte révolution qui chassa les Autrichiens de Venise !
Dans un de ces moments suprêmes d'épanchement intime qui précédèrent leur double arrestation, Manin avait dit à Tommaseo : « En ma qualité de légiste , il est de mon devoir de vous avertir que le chemin que nous suivons nous conduit tout droit à la prison. — Je le sais, répondit le poëte; quanta moi, ce n'est rien, je suis seul; mais vous qui avez une famille à faire vivre, un enfant malade à soigner, prenez garde! » Quelles paroles pourraient jamais traduire de si beaux sentiments?
Le 14 janvier, la police ordonnait, à Brescia, une visite domiciliaire chez Monpiani et saisit une lettre de Manin, dans laquelle il racontait à son respectable ami les derniers événements de Venise. Le même jour, à Padoue, on fit une descente chez M. Calvi, jeune avocat qui avait défendu Degli Antoni dans un procès. Celui-là eut aussi son tour le 16; mais les recherches de la police furent infructueuses.
Le 17 janvier, une réunion de bienfaisance, présidée par M. Priuli, discutait, à propos des salles d'asile, un projet de M. Zilio Bragadin en faveur d'une insti-
tution pour les pauvres adolescents. Manin, Mocenigo, Castelli étaient présents, et prirent part aux débats de la séance. En sortant, Priuli s'approcha de Manin, et lui dit en souriant : <v Comment, vous n'êtes pas encore en prison? — Je m'attends tous les jours à être arrêté, » reprit Manin. Un instant après, le comte Mocenigo, qui marchait dans la rue à côté d'eux, lui remit une lettre de M. Robecchi de Milan; Manin la mit dans sa poche, avec l'intention de la lire et de la rendre ensuite, selon son habitude, à Mocenigo. Cette lettre, dont nous aurons occasion de parler plus tard, avait quelque chose de si vif qu'en la lisant on pouvait se croire transporté au milieu des graves événements qui se succédaient sans interruption à Milan. Elle peignait, d'une rfaçon saisissante, l'aspect lugubre de la Lombardie livrée à la brutalité d'une soldatesque effrénée et excitée par ses chefs. De la part d'un homme modéré comme M. Robecchi, que l'Autriche elle-même jugeait à propos d'appeler dans ses conseils, ce témoignage, qui est là sous nos yeux, ne pouvait être suspect. 11 signalait avec indignation les manœuvres provocatrices du gouvernement envers les populations. Quiconque eût lu cette lettre de sangfroid, comme nous la lisons aujourd'hui, y aurait vu l'indice certain des luttes les plus terribles.
11 était impossible de ne pas comprendre qu'on était à la veille d'une révolution, si la cour de Vienne ne se hâtait de changer et sa politique agressive et les agents chargés de la pratiquer en Lombardie. Le sang des Milanais , répandu par les dragons de Radetzki , demandait vengeance, et il n'était pas un seul citoyen qui n'eût fait le serment de l'obtenir!
Venise était à peu près dans les mêmes dispositions à 1 égard de l'Autriche ; mais elle ne parais-
sait pas encore vouloir recourir aux mesures violentes. Manin allait fréquemment chez Mengaldo. Là, dans ce même cabinet qui , naguère, avait servi aux réunions du chemin de fer, les deux avocats s'entretenaient des questions importantes du moment. Un jour qu'ils causaient ensemble, on annonce le général Solera, ancien compagnon d'armes de Mengaldo sous l'empire. L'un avait quitté le service pour se faire avocat au moment où Venise était tombée sous la domination autrichienne; l'autre, Solera, avait poursuivi sa carrière et venait d'être mis à la retraite comme colonel, avec le titre de général honoraire. Cet homme paraissait animé d'un patriotisme ardent. Un dialogue s'engagea entre lui et Mengaldo, et dans ce rapide échange d'idées, il laissa percer des opinions très-hostiles à l'Autriche, et fit comprendre à mots couverts qu'à l'occasion on pourrait compter sur le concours de son épée. Manin avait eu aussi quelques relations indirectes avec le major Paolucci, officier d'artillerie de marine, intimement lié avec son beaufrère Zanetti. C'étaient les deux seuls militaires qu'il connût, et encore on voit de quelle manière. Nous constatons ce fait pour la justification des événements qui vont suivre, il sera utile de ne pas l'oublier.