ARRESTATION DE MANIN ET DE TOMMVSEO
Le 1 8 janvier 1 848, à six heures et demie du matin, un commissaire de police, M. Marconi, et un employé de la direction générale, M. Georges de Corner, se présentèrent escortés de gardiens pour leur prêter mainforte en cas de résistance à la porte de Manin. Il était encore au lit; mais sa femme et ses enfants étaient levés. Ces agents de l'autorité demandèrent à être introduits auprès de l'avocat. « Nous sommes venus pour visiter vos papiers, dirent-ils. — Permettez-moi, messieurs, reprit Manin , d'attendre que vous soyez sortis pour me lever et vous aider dans vos recherches. » Un des fonctionnaires seulement se retira dans la pièce voisine. « Alors vous me permettrez, dit Manin en souriant à l'autre, de me lever en votre présence? » Pendant qu'il s'habillait, l'employé supérieur au dehors se confondait en excuses devant la femme de Manin , qui lui répondait avec la plus grande douceur : « Oh! monsieur, ce n'est rien; ces choses-là doivent être beaucoup plus désagréables pour vous que pour nous. »
Manin, toujours accompagné de son surveillant, descend à son cabinet d'étude. Sur un vaste bureau, occupant un quart de la salle, il y avait un plateau couvert de cartes de visite et de lettres ; c'étaient autant de témoignages de sympathie qui lui étaient
venus à la suite de la démonstration faite en son honneur à l'occasion de sa motion du 21 décembre, à la congrégation centrale. A côté de ce plateau, toutes les minutes des mémoires et des projets discutés ou présentés depuis deux ans, étaient réunies ostensiblement sous un presse-papier. Manin, en entrant, va s'asseoir dans le grand fauteuil de cuir placé devant son bureau; les employés de police, assez embarrassés de son sang-froid , restent en face de lui , debout , presque dans l'attitude de clients qui viendraient demander une consultation. «Messieurs, je suis à vos ordres, » dit l'avocat. Ils ouvrent un premier tiroir, le café arrive selon la coutume vénitienne, Manin leur offre de le prendre avec lui et sa famille. Les fonctionnaires se regardent, hésitent un instant et finissent par accepter cette politesse, à laquelle, il faut le dire, ils étaient d'autant plus sensibles qu'ils y étaient peu accoutumés. Puis, ils se mettent en mesure de continuer leurs perquisitions. A chaque papier, ils se consultaient entre eux , de l'air le plus gauche, pour savoir s'ils devaient le saisir ou le laisser. Manin prit pitié de leur embarras : « Je sais ce que vous cherchez, messieurs, c'était déjà préparé à votre intention ; le voici, » et il leur montra ce qui était sur son bureau. On fit un paquet des cartes de visite , des lettres et des papiers; ils y mirent le scellé et ne firent plus d'autres recherches dans son cabinet de travail. Mais dans la pièce voisine, on avait trouvé, en ouvrant le tiroir de Gerlin, toutes les copies de la lettre deTommaseo à l'évêque d'Udine. Manin avait vingt fois recommandé à son fidèle secrétaire d'emporter à son domicile tous les papiers étrangers aux affaires de sa profession. Cette fois, Gerlin avait eu une distraction. Enfin, dans la troisième salle, qui servait aux jeunes
gens qui venaient faire leur stage sous la direction de Manin, la police saisit sur le bureau d'un petit clerc, une pièce de vers intitulée : La Florentine et son trésor, chanson patriotique de Toscane. Manin déclara qu'il acceptait la responsabilité de tout ce qui avait été enlevé de son cabinet.
Les recherches terminées, MM. de Corner et Marconi dirent à Manin : « Maintenant, il faut que vous nous suiviez à San Lorenzo, à la direction de la police; nous avons la gondole en bas qui nous attend. — Cela n'est pas nécessaire, répliqua l'avocat; par goût, je préfère aller à pied ; croyez bien qu'en si bonne compagnie , je ne serai nullement honteux aux yeux de mes concitoyens. — Nos instructions nous ordonnent de vous emmener en gondole. — Alors, je vous suis, » dit Manin; et il se laissa conduire au bureau de M. Wanezec , l'adjoint de la police générale. Là, on demande compte à Manin des papiers saisis ; il répète qu'il accepte toute la responsabilité de ce qui a été trouvé sur son bureau. « Mais ces mémoires, les avez-vous divulgués? — Oui, répondit l'avocat, et à un nombre infini de personnes. » A ces mots, un sourire hideux de satisfaction éclaira le visage de l'interrogateur; ce mouvement joyeux de ses lèvres semblait dire : « Avec cela, je tiens ma proie! » Il paraît que la police, jusque-là, n'ayant pas de preuve certaine, avait encore besoin d'un aveu. Pourtant, on se rappelle que les copies et les distributions de tous les mémoires de Manin et de Tommaseo avaient été faites au grand jour. Le crime , s'il y en avait eu un de commis, c'était donc la divulgation î Aussi, l'adjoint Wanezec s'empressa-t-il d'inscrire la déposition de Manin, absolument comme une bête fauve rassasiée enterre sa victime , pour venir la dévo-
rer plus tard. Ces formalités remplies, on invita Manin à attendre les ordres du directeur général, qui, disaiton, ne rentrerait que fort tard.
A la nuit, deux employés lui intimèrent l'ordre de les suivre; on descendit sur le quai, où une gondole avait été préparée. — Manin aurait pu opposer de la résistance, appeler à son aide, crier au secours. Cette démonstration eût certainement produit de l'effet ; mais ce n'était pas une émeute qu'il voulait, et partant il se tut. Son droit d'ailleurs était manifeste ; il désirait ne mettre aucun tort de son côté, car enfin, à quel titre l'arrêtait-on ? pourquoi disposait-on de sa liberté ? C'est ce que personne n'avait pu lui notifier. Dans son opinion d'avocat, il n'y avait pas contre lui de charges suffisantes pour un procès criminel; c'était tout au plus une tracasserie de police. Une draperie noire, épaisse , retombant sur toute la gondole , interceptait la vue des feux de la ville , et donnait au bateau l'aspect d'un long cercueil. Manin y entre, prend la place d'honneur au fond; les deux employés se placent sur les banquettes de côté , et une escouade de sbires vêtus en bourgeois, restent en dehors avec les gondoliers.
Manin ne fait aucune question; il se met à parler de choses indifférentes; les employés, exécutant sans doute une consigne, n'osaient pa3 dire un mot. Quoiqu'il ne pût rien voir dans l'obscurité profonde de ce tombeau mobile , l'avocat connaissait assez Venise pour comprendre au mouvement des rameurs qu'on le conduisait au canal qui sépare le palais ducal des prisons. En effet, après avoir passé sous le pont de la Paglia, la gondole s'arrête et on le fait descendre. Durant cette courte traversée, Manin avait distingué sous ce pont un bruit inaccoutumé de fusils qui prou-
vait que des troupes étaient mises sur pied et que les postes de la ville avaient été doublés cette nuit-là en cas d'événement. Les employés livrèrent Manin à des inconnus qui n'étaient autres que les gardiens de la prison. Cette prison est un des plus beaux monuments d'architecture de l'Europe ; elle est formée d'énormes blocs de marbre superposés ou plutôt entassés sans lien ni ciment, comme les masses de granit des vieux palais florentins.
Il était environ dix heures du soir quand Manin mit les pieds sur le quai; il faisait un froid excessif. En entrant sous ces voûtes colossales quelque chose de vague et d'indéfinissable fait frissonner d'épouvante; l'aspect imposant et lugubre de cette construction herculéenne, le silence de la nuit interrompu seulement par le bruit sinistre des armes retentissantes sur les dalles de marbre , tout cela mêlé au sentiment qu'on pouvait se former des rigueurs impitoyables de la procédure secrète du gouvernement autrichien à l'égard des prisonniers, tout cela, disons-nous, eût pu faire tressaillir le cœur le plus ferme ; mais celui de Manin restait impassible. A travers des escaliers mal éclairés par des lanternes appendues de distance en distance aux parois de la muraille, on le conduisit à l'écrou, c'est-à-dire à l'endroit où sont les registres constatant les entrées et les sorties. Arrivé là, on inscrivit ses noms et qualités, les circonstances de son arrestation ; puis un des employés mit ses mains dans les poches de Manin et le fouilla comme on ferait d'un voleur pris en flagrant délit. Manin n'était pas préparé à cette humiliation; il avait bien pu se résigner à tout, il savait d'avance que par ses luttes patriotiquesil s'exposait à la prison, à l'exil ou à la mort, et il sentait en lui la force de tout supporter en pen-
sant à sa chère patrie ! Mais être souillé par le contact impur des suppôts de la police autrichienne, il n'avait pas prévu les douleurs de cet affront! Un moment, poussé parla colère, il leva la main pour châtier l'insolence du valet étranger; mais par un noble effort il réprima ce premier mouvement d'indignation pour n'opposer à cet acte honteux que le dédain et le mépris. C'est alors qu'on trouva sur lui la lettre de Robecchi , qu'il n'avait pas même eu le temps de lire.
Le prisonnier fut ensuite conduit dans une pièce immense dont les fenêtres donnent d'un côté sur le quai des Esclavons et de l'autre sur le pont de la Paglia. Cette pièce voûtée et peinte à fresque est l'ancienne salle où siégeait une magistrature criminelle appelée I signori di notte al criminale, nom sinistre comme l'institution même.
Avec infiniment d'égards pour ceux qui le conduisaient, Manin exprima le désir d'avertir sa famille. Onze heures venaient de sonner et il était sorti de chez lui à huit heures du matin. « C'est déjà fait, répondit le gardien, votre famille est prévenue. » Il laissa une lanterne sourde au prisonnier et il se retira en fermant la porte à double tour derrière lui. Dans cette immense salle entièrement dallée, le froid gagna Manin; il en souffrit toute la nuit. Bien que la pièce où il se trouvait n'eût pas l'aspect d'une prison définitive, un souvenir des prisons de Silvio Pellico vint traverser l'esprit de l'avocat vénitien ; il nous a avoué depuis, et il n'était nullement honteux de le dire, qu'il n'avait pas dormi cette nuit-là. Pour la première fois de sa vie, il se sentait violemment séparé des êtres chéris dont il soutenait l'existence par son travail quotidien. Loin de sa femme aimée, loin de sa jeune
fille malade, le Spielberg lui apparut en perspective, et il frissonna un instant en pensant à la sensation qu'on devait éprouver à l'heure où les chaînes se rivent sur le corps d'un malheureux prisonnier.
A une heure avancée de la nuit, Manin reçut la visite du président du tribunal criminel, M. Abram. Autrefois juge à Zara, il avait été lié avec un ami de Manin, et, dans la propagande du chemin de fer, l'ardent avocat avait obtenu sa signature pour dix actions; plus tard à Milan comme son procureur il l'avait fait voter contre les banquiers viennois. Dans sa visite M. Abram eut l'attitude cérémonieuse d'un étranger qui voit quelqu'un pour la première fois, et s' enveloppant dans la dignité de ses hautes fonctions il se contenta de demander au captif : k Avez-vous besoin de quelque chose? — Non, répondit gravement celui-ci, je vous prie seulement de faire prévenir ma famille. » Manin passa le reste de la nuit à se demander quelles autres personnes avaient pu être arrêtées avec lui. Dans sa pensée, Tommaseo, Avesani, avaient dû après lui être les premières victimes de la police. Il craignait aussi pour le pauvre Gerlin, pour Morosini et le brave Degli Antoni. Sur ce point il en était encore réduit à l'incertitude des conjectures.
Le lendemain matin il passa l'inspection de son nouveau domicile ; il se convainquit que la pièce où il se trouvait donnait sur le quai des Esclavons, sur le canal et enfin d'un troisième côté sur des prisons. Il se souvint alors de Yalphabet mural, qu'il avait appris d'Andryane ; il l'essaya en frappant distinctement contre la muraille et y appliqua son oreille attentive, mais il n'obtint d'autre réponse que le silence le plus complet. La partie inférieure des
vastes fenêtres de sa prison était à plus de deux mètres du niveau de la salle ; il n'aurait été possible d'y atteindre qu'au moyen d'une table ou d'une chaise très-haute appliquée en guise d'échelle. Le vitrage divisé en trois parties se levait par compartiments à l'aide de coulisses en bois dites guillotines. Le premier de ces compartiments était cloué, et l'air de la salle se renouvelait au moyen des deux autres qui, en se levant, laissaient apercevoir d'énormes barreaux de fer solidement fixés à l'extérieur. Le second jour de cette captivité, on apporta au prisonnier un paravent à l'abri duquel il mit son lit, une table et une commode. Il conquit de la sorte sur l'étendue de la salle un asile improvisé qui le dérobait aux regards indiscrets d'un éternel gardien. Sous un rapport, cet emprisonnement sans motif était utile à Manin, il ménageait sa santé. Pendant toute la campagne politique que nous venons de traverser, soldat intrépide, consultant moins ses forces que sa vaillance, il avait gravement compromis sa santé par des veilles et des travaux incessants. Menant de front les études de sa profession d'avocat, les luttes patriotiques et les fonctions de garde-malade près de sa fille, Manin s'était affaibli. La prison était pour lui presque un repos nécessaire; il avait besoin de remettre en ordre ses idées, de méditer en silence et de se calmer. Avec sa nature ardente, s'il fût resté libre, il ne se serait jamais arrêté, et qui sait? peut-être une maladie, un épuisement physique, un accès de fièvre l'eût emporté ! La Providence, ingénieuse en ses desseins, se servit de l'Autriche pour conserver à Venise ce noble enfant de ses lagunes qui devait un jour rendre sa patrie indépendante !
En attendant, Manin prenait son mal en patience et
apportait dans ses relations avec les geôliers de sa prison une résignation calme et digne qui ne laissait pas que de les surprendre. Un secondino nommé lsidoro était chargé de le servir et en même temps de le surveiller. Manin, selon l'habitude affectueuse de Venise, le tutoyait, et le traitait avec la plus grande politesse.
Le môme jour, et à la même heure qu'on avait arrêté Manin , la police opérait une perquisition chez Tommaseo, qui déploya une attitude tout aussi énergique, mais toute différente et plus chevaleresque.
Au lieu de se donner la peine, comme Manin, de remettre lui-même les pièces d'accusation aux mains des agents de l'autorité, il les laissa fouiller à leur aise dans tous les tiroirs et les coins de sa maison, ne leur témoignant qu'une superbe indifférence. Quand ils eurent fini, on conduisit le poète à la direction générale de la police ; là il fut invité à signer les papiers saisis à son domicile pour que l'identité en fût reconnue. Tommaseo répondit que ne comprenant pas le but de cette demande et ne la croyant pas conforme à l'esprit des lois de son pays, il ne signerait rien. « 11 paraît, ajouta-t-il, que ces papiers sont considérés par vous comme un corps de délit. Si tel est votre avis je demande qu'un commissaire de police en fasse la lecture en présence de témoins du dehors. Cela servira du moins à votre justification et vous en avez plus besoin que moi dans l'opinion publique. » 11 acheva ces réflexions en déclarant « qu'il protestait formellement contre l'acte arbitraire de la police qui n'avait pas le droit d'arrêter un citoyen paisible sans un ordre précis de la justice. »
Comme on n'avait aucune bonne raison à lui faire valoir, on le conduisit en prison.
Le président Abram, ne jugeant pas quil y eût une connexité assez grande entre les deux procès pour les réunir, confia celui de Manin au conseiller Zennari, et celui de Tommaseo au conseiller Wieser. En présence d'une arrestation aussi illégale, l'interrogatoire aurait dû être immédiat. Manin et Tommaseo étaient les prisonniers de la police, non ceux du tribunal criminel, qui devait faire une investigation. Selon les termes de la loi, le tribunal criminel ne pouvait arrêter quelqu'un qu'en reconnaissant qu'il y avait lieu : or, le tribunal n'ayant rien reconnu du tout , il devenait bien évident que le poëte et l'avocat vénitiens étaient détenus arbitrairement au mépris de la justice publique du pays. Le troisième jour après cette arrestation, le 20 janvier, on permit à la femme de Manin et à son fils de lui faire une visite. Ils furent amenés dans la chambre du médecin de la prison où ils purent se voir quelques instants en présence d'un employé du tribunal , M. Locatelli. La figure de ce jeune ascoltante (auditeur) trahissait la sympathie et l'effroi ; il était aisé de lire sur les traits de ce jeune homme un sentiment d'intérêt profond pour ceux qu'il avait mission de surveiller.
Ce jour-là, regardant de tous côtés s'il n'était observé de personne, il s'approcha de Manin qui causait avec animation et gaieté, et lui dit : « Je suis heureux de vous voir rire ainsi ; cela prouve que votre affaire n'est pas aussi grave que je le croyais. »
Le lendemain 21 on introduisit Manin au tribunal criminel auprès de M. Zennari ; il se trouva en présence d'un attuario (espèce de greffier), de Locatelli , l'auditeur et d'un probo viro, pauvre homme qui dormait toujours. L'interrogatoire commença à propos de la lettre de Robecchi à Mocenigo, trouvée sur Manin
lorsqu'on l'avait fouillé. « Vous n'arriverez à rien, dit le prisonnier, en suivant la voie que vous prenez; cette lettre n'est qu'un épisode de la campagne; pour comprendre les détails, il faut que vous sachiez l'histoire entière. Je vous dirai des choses que vous n'auriez jamais sues sans moi, et j'accepte d'avance la responsabilité d'actes graves auxquels vous me croyez étranger. » Le conseiller Zennari, homme honnête, instruit et intelligent, ne comprenait rien d'abord à l'audace de Manin qui dicta au greffier et expliqua d'un bout à l'autre sa théorie et sa conduite politiques et cela avec un flegme tel , que loin de paraître l'accusé, il avait l'air de lancer un réquisitoire contre ceux qui l'avaient arrêté si tard ! Assumant sur lui tous les périls, il accepta la responsabilité de ce que Nazari avait fait; il avoua avoir constamment travaillé à faire fonctionner sérieusement les congrégations centrales et provinciales, parce que, selon lui, c'était la seule force légale dont son pays pouvait se servir utilement. Le 22 et le 23 l'interrogatoire ou plutôt le réquisitoire de Manin continua sur le même ton. Après avoir hésité un instant, de crainte de compromettre Tommaseo, il réfléchit qu'un caractère aussi brave et aussi élevé que celui-là ne saurait se résoudre à cacher une seule de ses actions. Il déclara que la lettre à l'évêque d'Udine, lettre saisie dans le bureau de Gerlin, était bien l'œuvre du poète son ami, et qu'ils s'étaient concertés ensemble avant de la publier. « Quant aux mémoires signés de ma main, ajouta Manin, je ne les ai communiqués à personne avant de les déposer à la congrégation, pas même à mes amis les plus intimes. Le vote de Morosini à l'assemblée provinciale est aussi mon œuvre et je m'en fais honneur. »
De son côté Tommaseo se plaisait à mettre à la torture l'esprit du conseiller Wieser en ne répondant à son interrogatoire que par monosyllabes ou en discutant sur la signification de chaque phrase pour lui prouver qu'en sa qualité d'Allemand, il ne savait pas un mot d'italien. Enfin le pauvre conseiller y perdait sa patience et sa raison ; le président du tribunal en eut pitié , il réunit les deux procès de Manin et de Tommaseo en un seul qui fut confié à Zennari.
Depuis le jour de son arrestation, la maison de Manin ne désemplissait pas : non-seulement ses amis , mais ses connaissances et des personnes qui ne l'avaient jamais vu, venaient tenir compagnie à sa famille. Les trois Cendali, jeunes amis du fils de Manin, Benvenuti , Castelli, Avesani , Bellinato, Comello se multipliaient auprès de la femme et des enfants du prisonnier. Le médecin Namias, que Manin avait en quelque sorte compromis auprès du bureau de l'Athénée, négligeait sa clientèle nombreuse et lucrative pour venir tous les jours consoler les parents du prisonnier. En même temps les avocats collègues de Manin s'engagèrent spontanément à continuer à tour de rôle les affaires de son cabinet d'étude pendant tout le temps de sa détention. Puis ils s'entendirent pour constater que Manin étant le prisonnier de la police et non celui du tribunal criminel, il devait être élargi. Le 24 janvier ils adressaient une requête à ce sujet pour lui et pour Tommaseo. Cette requête était accompagnée d'un certificat par lequel on se portait caution des prisonniers; il était signé du podestat, des adjoints et de tous les hommes les plus estimés de la ville ; on tenait dans cette circonstance à obtenir la signature du patriarche de Venise; influencé par son con-
Miller intime Zinelli, il excusa son refus par de tristes raisons.
La police subtilisa et renvoya la réclamation en laveur des prisonniers au tribunal criminel qui, à son tour, se rejeta sur l'initiative de la police, et ni Manin ni Tommaseo ne furent relâchés.