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CHAPITRE XVII

CAPTIVITE.

Dans notre impartialité nous voudrions qu'il nous fût possible de nous persuader à nous-même, et de persuader à l'opinion publique que le gouvernement autrichien à Venise et à Milan était autre chose qu'un instrument faisant fonctionner à son profit un pouvoir arbitraire. Mais à chaque page de cette histoire , les leçons de justice et de modération viennent d'en bas, et l'exemple de toutes les mauvaises passions partent d'en haut. Une lutte s'engage-t-elle entre les populations et le gouvernement, les premières invoquent et se servent toujours des voies légales, tandis que le second recourt immédiatement à la force. Qu'on ne croie donc pas que nous subissons la séduction de nos héros ou que nous cédons à un puéril sentiment de haine, lorsque nous signalons à l'indignation publique les crimes politiques de l'Autriche dans sa domination sur les provinces lombardo-vénitiennes. Non, nous avons au contraire, malgré l'admiration que nous imposent des caractères comme ceux de Manin et de Tommaseo , la prétention plus grande de rester fidèle à notre mission d'historien , en osant dire à tous et à haute voix ce que d'autres avant nous peut-être ont pensé tout bas. A ceux en Italie ou en France qui sont encore assez aveugles ou assez imprévoyants pour croire que la puissance du sabre est souveraine, nous

allons montrer que la puissance du droit est supérieure, et que tous les caprices, toutes les excentricités, toutes les exactions d'un protectorat militaire, quelque fort qu'il soit, s'en vont en fumée devant la moindre manifestation dune idée juste et morale. Pour nous, la lutte sublime du peuple de Venise, sous la direction de Manin et de Tommaseo, n'est pas autre chose au fond qu'un éclatant hommage rendu à la vertu et à la puissance de ces principes de droit et d'humanité, antérieurs à toute subtilité diplomatique. Oui, la liberté est une condition aussi indispensable à la vie d'un peuple que l'air qu'il respire est nécessaire à sa santé. Nous parlons d'une liberté sage et réglée, cela va sans dire, et jamais ni la Pologne, ni la Hongrie, ni Tltalie n'y renonceront. Toutes les armées de l'Autriche et de la Russie n'ont pas ensemble la moitié de la puissance que peut contenir le cœur d'un enfant, si cet enfant combat au nom de la liberté ou de l'indépendance de son pays.

Avouons que, s'il n'en était pas ainsi, il faudrait nier la différence du bien et du mal, du juste et de l'injuste, et détrôner la Providence pour adorer à sa place la statue de l'homme armé. Ce ne serait plus le Dieu fait homme, ce serait le soldat fait Dieu, qui représenterait dans le monde les principes de la morale, de la raison et de la justice. Ce ne seraient plus ni les livres des philosophes, ni les préceptes de l'Évangile qui devraient servir de guide aux générations nouvelles, ce seraient les bulletins d'une armée triomphante !

Voilà cependant où nous conduiraient infailliblement les théories du gouvernement militaire mises à la mode de nos jours par les politiques de légoïsme et de la peur. Voilà à quelles déplorables conséquences

aboutiraient les prédications de ces hommes qui cherchent à effrayer l'Europe de la liberté, si l'Europe les écoutait et si elle ne commençait pas à se convaincre que la liberté est l'unique tombeau des guerres civiles désastreuses et des révolutions sanglantes. Audessus de ce droit général des peuples raisonnables à la liberté, il y aie droit à l'indépendance. Quand une nation, petite ou grande, dans l'exercice de ses facultés, ne nuit pas aux autres nations, nul pouvoir au monde ne peut s'arroger la permission de lui dicter des lois, et tout pays dont on s'est emparé ainsi par la surprise ou la force brutale, a non-seulement le droit, mais le devoir de se révolter ! C'est là précisément la situation de l'Italie envers l'Autriche qui , au mépris des titres les plus sacrés, s'est jetée sur la péninsule comme sur une proie , en vertu des prétendus traités de 1815, traités dans lesquels les parties intéressées n'étaient pas même consultées, et qui réduisirent cette terre glorieuse d'Italie à n'être que l'enjeu de deux adversaires couronnés, après leur avoir servi de champ de bataille.

Maintenant pour que l'on ne suppose pas que nous puisons uniquement aux sources révolutionnaires en racontant l'histoire de la république de Venise, nous aurons soin désormais de nous appuyer souvent sur les témoignages de la, Gazette d'Augsbourg. Ainsi, c'est dans cette publication allemande dont chacun connaît l'esprit et la direction politique , que nous trouvons l'aveu de la démission des gardes nobles de Venise. Cette institution avait été, dans l'origine, une avance faite à l'aristocratie du pays par l'Autriche. Au premier temps de sa domination, elle avait appelé les jeunes gens que leurs quartiers généalogiques désignaient comme appartenant aux familles les plus il-

lustres et leur avait donné, avec un brillant uniforme, la fonction d'escorter l'empereur d'Autriche quand il prenait envie à Sa Majesté de venir visiter ses chères provinces italiennes! A mesure que le sentiment national s'était ranimé à Venise, on s'était indigné contre les hommes qui ne rougissaient pas de servir ainsi de valets de parade aux princes étrangers trônant dans cet antique palais ducal où leurs fiers aïeux avaient régné en maîtres souverains et en époux de la mer. C/est le sentiment national qui amenait la démission des gardes nobles constatée par la Gazette d'Augsbourg.

La même feuille politique rapporte aussi que , dans l'année 1 848 , le carnaval à Venise se passa sans les réjouissances et les fêtes accoutumées. La Gazette à ce sujet éclate en indignations contre ces prétendus patriotes, qui, pour le plaisir de faire une manifestation hostile à l'Autriche, changeaient subitement les mœurs de l'Italie et exposaient les classes ouvrières à mourir de faim. On le voit, en Allemagne , les hommes hostiles à l'indépendance de la péninsule ont toujours tenu le même langage , toujours développé les mêmes arguments.

Le fait est qu'un étranger qui se fût par hasard trouvé à Venise à cette époque, aurait eu beaucoup de peine à s'apercevoir qu'on était au temps des folies de ce carnaval si vanté dans toute l'Europe. L'aspect de la ville, d'ordinaire si bruyant, si gai et si original, avait quelque chose de sévère et de calme qui semblait être le présage d'événements graves. LApollinea, casino public où se donnait chaque année des fêtes splendides, envoya toutes les sommes dont elle put disposer aux blessés de Milan.

La gaieté des peuples ne peut être que le superflu de

leur bonheur; or, l'Italie , depuis la domination autrichienne, a non-seulement été privée de ce superflu, mais elle n'a même pas joui du nécessaire; il est donc facile de comprendre pourquoi cette gaieté autrefois si spirituelle et si vive a disparu presque entièrement de la péninsule.

Enfin, voici en quels termes le journal organe des confidences de la diplomatie allemande, rendait compte le 4 février 1848, de l'incarcération de Manin et de Tommaseo : « Ils ont été arrêtés en vertu d'un ordre du cabinet de Vienne; les troupes, réunies ce jour-là sous les armes, étaient prêtes à tout événement. La tranquillité a régné dans la ville, quoique cette tranquillité ne fût pas celle de la paix. »

Nous avons dû constater précédemment que l'opinion publique s'était montrée un peu hostile envers l'avocat Avesani, à la suite d'une entrevue qu'il avait eue avec le directeur général de la police de Venise, entrevue dont les termes n'avaient pas été parfaitement appréciés alors. C'est un devoir pour nous de déclarer que le dossier du procès de Tommaseo et de Manin établit de la façon la plus évidente et la plus honorable pour le caractère d' Avesani, qu'il était bien désigné comme ayant pris part aux mêmes manifestations et aux mêmes actes que les deux prisonniers. Il est important de le remarquer, parce qu'il ne faut pas qu'il puisse rester l'ombre d'un doute sur la conduite d'un patriote qui, pour avoir été moins avancé d'opinion que Manin et Tommaseo, n'en est pas moins demeuré honnête et fidèle jusqu'à la fin à ses convictions politiques. — Degli Antoni, Calvi, de Padoue, et le respectable Monpiani étaient, avec Avesani, désignés aux rigueurs de la police. S'ils n'ont pas été arrêtés, nous l'avons dit, c'est qu'il importait au gou-

vernement autrichien de ne pas trop irriter l'opinion publique déjà fort mécontente.

Les interrogatoires de Manin et de Tommaseo furent interrompus du 29 janvier au 17 février. Durant cet intervalle, le conseiller Zennari assistait quelquefois aux entrevues de Manin avec sa famille. La physionomie honnête et douce de cet homme excellent trahissait une émotion difficilement contenue, et les enfants de Manin remarquaient que Zennari s'affligeait en proportion de la gaieté de leur père. En voici la raison : daprès l'acharnement mis par la police à poursuivre cette affaire, on soupçonnait qu'il en sortirait les preuves d'un crime de haute trahison. Le gouvernement autrichien était persuadé que les actes connus de Manin et de Tommaseo n'étaient que les faibles indices d'un vaste système de conspiration qu'il découvrirait plus tard. Cette conspiration permanente à ciel ouvert , lutte légale de tous les jours , de toutes les heures, entreprise par un avocat et un poëte, sous les yeux d'une armée, était une chose si nouvelle et si étonnante, que personne ne voulait y croire. Il semblait impossible que cela ne se rattachât point aux efforts des sociétés secrètes de l'Italie, ou du moins à une conjuration générale du lombardovénitien. Dans le dessein d'en obtenir la preuve, on envoya le dossier des prévenus au tribunal criminel de Milan. Le crime de haute trahison, s'il eût pu être démontré, conduisait à l'échafaud non -seulement Manin et Tommaseo, mais même les complices les plus éloignés. — Heureusement, une réponse favorable aux accusés arriva de Milan ; alors on continua les interrogatoires séparés des deux prisonniers. M. Zennari était continuellement tracassé par la police qui, lui envoyant sans cesse de nouveaux rap-

ports, l'obligeait à recommencer constamment son travail, tantôt pour de prétendues relations entre les accusés et la Toscane, entraînée par la voix éloquente de Montanelli , tantôt pour des rapprochements de faits avec les agitations de la Sicile; accusations auxquelles ni Manin, ni Tommaseo ne pouvaient rien comprendre.

Ce qu'il y eut de très-remarquable dans ce procès, c'est que tous les témoins, cités et interrogés secrètement à l'insu les uns des autres, furent unanimes à couvrir et à protéger Manin et Tommaseo. Tous répondaient : ils ont bien fait de suivre leur inspiration patriotique, et nous aurions agi de même à leur place. Le parfait accord entre les dépositions atteste un sentiment de solidarité dans le danger qui fait le plus grand honneur à ces dignes citoyens de Venise, et qui témoigne en même temps de leur estime pour Manin et Tommaseo. Castelli surtout, l'ancien adversaire de Manin, se montra plein de courage et de dévouement. Un tailleur de Venise, Toffoli, qui n'avait eu aucun rapport avec Manin, accourut chez sa femme. « Votre mari, lui dit-il, gagnait votre vie à vous tous par son travail ; son dévouement à la cause populaire l'a fait arrêter. Je crois donc acquitter une dette nationale en m'offrant d'entretenir sa famille pendant le temps de son incarcération. » Ce digne citoyen, que nous retrouverons plus tard, bien au-dessus de son état par son esprit et ses goûts, était l'unique soutien d'une famille nombreuse ; il dépensait à Venise le reste de sa fortune à encourager les beaux-arts.

Pendant ce temps, Manin, aussi ardent patriote dans sa prison que dans sa maison, initiait même son secondino, Isidoro , à sa haine contre la domination étrangère. Il continuait à faire de la propagande

comme au temps Je sa liberté. La résignation avec laquelle il acceptait sa captivité, la franchise de ses déclarations devant la justice, un certain charme particulier à sa personne, lui avaient gagné la sympathie

lérale. Tous les conseillers italiens ou allemands l'aimaient, à l'exception de M. Wieser, l'interrogateur malheureux de Tommaseo, et du président Abram ; mais le bon M. Zennari avait les larmes aux yeux chaque fois qu'il lui parlait.

Le prisonnier pouvait à peine modérer l'ardeur de son jeune surveillant, l'ascoltante Locatelli , qui un jour entra dans sa prison avec une cocarde tricolore à son chapeau. « Tu seras le premier garde national de ma compagnie, lui disait Manin; et comme il faut un cri de ralliement dans le cas où un mouvement populaire éclaterait pendant ma détention, n'oublie pas que ce cri doit être : Vive Saint-Marc! a

Ici vient se placer le plus triste épisode de la captivité de Manin; il avait une sœur aînée, Ernesta Viezzoli, ange de douceur, de bonté et de piété. A l'époque des luttes du congrès, l'ardent avocat ayant entendu dire que sa sœur et son beau-frère blâmaient ses tendances politiques, il leur écrivit amicalement pour leur demander s'ils étaient réellement mécontents de le voir soutenir les intérêts de son pays. Sa sœur répondit : « qu'elle et son mari s'étaient, au contraire, associés de cœur et d'esprit à ses efforts, et qu'ils applaudiraient toujours à son dévouement. » Depuis, cette femme respectable avait assisté, à Trévise, où elle demeurait, au meurtre d'un citoyen sans défense tué sous ses yeux par des soldats autrichiens. Elle avait conservé de cette impression une souffrance nerveuse très-vive, et lorsqu'elle apprit l'arrestation de son frère, elle mourut subitement de chagrin.

Dans sa prison, Manin demandait souvent des nouvelles de cette sœur, et comme on lui répondait sans cesse dune manière évasive, il conçut des soupçons. Lorsqu'il connut la vérité, un mouvement de douleur et de colère, observé par son gardien, lui arracha ces mots : Pauvre sœur! on me le payera! On lui a fait un crime de cette parole, en disant qu'elle révélait une âme haineuse et vindicative. Nous le demandons, qui d'entre ceux qui l'ont condamné, en face d'un si cruel malheur, n'en eût dit autant? Que celui-là seul qui aurait eu la force de se taire en pareille circonstance lui jette la première accusation!

Sa captivité se prolongeant toujours, Manin en trompait les ennuis par les distractions de la lecture. La Gazette privilégiée de Venise lui était accordée. Lodovico Pasini, celui qu'on surnommait le doge, lui envoyait la Presse , le Journal des Débats et la Gazette d'Augsbourg. Le premier de ces journaux, la Presse, Manin nous l'a dit, par la verve entraînante de sa rédaction et la portée de ses jugements politiques , qui sont devenus de véritables prophéties depuis la chute de Louis-Philippe , plaisait au tribun prisonnier d'un peuple aspirant comme la France à une somme plus grande de liberté , et qui bien plus que la France encore en sentait le besoin, puisqu'il vivait sous une domination étrangère.

Sur le quai des Esclavons, il y a une station de barques qui dessert la ligne de Venise à Chioggia; les chants , les cris et les disputes de ces gondoliers tenaient compagnie à Manin, qui les entendait aussi distinctement que s'il eût été au milieu d'eux. Comme la moindre chose contribue à charmer les tristesses d'un prisonnier, celui qui nous occupe était désolé lorsque , par hasard , la bonne harmonie régnait à la

station des mariniers , parce que ces jours-là s'écoulaient dans le silence ; par bonheur ils étaient rares ! Manin s'était scrupuleusement abstenu de s'approcher des fenêtres de sa prison. Un jour des ouvriers vinrent peindre les vitres et poser une grille de fer à la porte. On ne lui montrait plus de confiance, dès lors le prisonnier se crut dégagé. Mettant à profit sa science gymnastique, il grimpait avec une agilité surprenante à la hauteur de la seconde traverse de la fenêtre, levait la guillotine que nous avons décrite, et là il restait tous les jours une demi-heure en contemplation méditative. La vue se déroulait superbe sous ses yeux; c'était le panorama mouvant et poétique des quais , du pont de la Paglia, des lagunes et de la mer au dernier plan. Spectacle magique sous le ciel azuré de l'Italie ! De ce poste improvisé où Manin s'établissait à l'heure du repas de ses gardiens, il était très-bien vu du dehors. Il pouvait reconnaître ses amis, qui passaient et repassaient sans cesse sous ses fenêtres. Un soir que Manin était resté plus tard que de coutume suspendu aux barreaux de sa prison , il entendit la voix d'un enfant, qui , en passant avec sa mère, le salua du cri de : viva Manin ! C'était la première fois que ce cri était prononcé; il monta bien doux au cœur du pauvre captif et dut le toucher plus que toutes les ovations magnifiques qu'il reçut dans la suite. « Un salut, une parole d'amour aux malheureux , c'est une grande charité ! » Un saluto , una parola d'amore agi infelici , è una gran carità ! a dit un illustre prisonnier. Il y a quelque part, dans Silvio Pellico, un passage attendrissant qui rappelle cette impression de Manin ; c'est celui où le chrétien résigné raconte , que d'une fenêtre située en face de sa prison, aussi à Venise, un enfant de neuf à dix ans,

élevant ses petites mains vers lui, s'écriait : « Mère ! mère ! on a mis quelqu'un là-haut dans les Plombs* ! pauvre prisonnier, qui es-tu ? — Je suis Silvio Pellico ! » Depuis cette rencontre, chaque soir cet enfant et sa mère répétaient d'une voix émue : « Bonne nuit, Silvio, et courage ! » puis une autre fois, l'enfant ajoutait : « Quand on te rendra ta liberté, Silvio, souviens-toi de venir nous voir , nous te donnerons des gâteaux bien bons, bien chauds et tant de baisers ! » Ti daremo dei buzzolai belli e caldi e tanti baci !

Quelle musique fut jamais plus douce à l'oreille d'un prisonnier que la voix d'un enfant ! Quelle consolation fut jamais plus agréable à l'âme d'un homme, victime de la méchanceté de ses semblables, que celle d'un être innocent dont le cœur ne connaît encore aucune des mauvaises passions de l'homme ! Dieu devait à sa créature affligée la réparation de ses maux ; et pour cela il a créé les femmes et les enfants !

1 Ce qu'on nomme les Plombs est la partie supérieure de l'ancien palais du doge.

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