‹ Histoire de la république de Venise sous ManinChapitre 20 sur 57 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

ATTITDDE DES POPULATIONS VÉNETES.

Si le gouvernement autrichien crut intimider les populations par l'arrestation arbitraire de Manin et de Tommaseo, il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il s'était étrangement trompé. Cet acte de violence, illégalement accompli , contre les deux hommes les plus éminents et les plus considérés de Venise, excita le mécontentement général. Le refus sans motifs, opposé à la requête présentée le 24 janvier par le podestat et les principaux habitants de la ville , en faveur des prisonniers , avait mis le comble à l'indignation publique. On ne voyait dans cette détention préventive qu'une provocation de la police autrichienne , qui aurait désiré renouveler à Venise les massacres de la Lombardie. Ne dirait-on pas en vérité , que , lorsque les gouvernements corrompus ou dégradés ont perdu la confiance des peuples, ils croient la retrouver dans des flots de sang ? Bien que ce système ait quelquefois paru réussir , le monde civilisé ne l'en réprouve pas moins comme un détestable fléau.

Comme témoignage de sympathie aux deux prisonniers de la police, les spectacles restèrent vides; la population entière prit des habits de deuil , et à quatre heures de l'après-midi , une promenade générale fut faite le long du quai des Esclavons. Arrivés sur le pont de la Paglia, en vue des fenêtres de la

prison , les hommes étaient leurs chapeaux et les femmes agitaient des mouchoirs blancs.

Le 5 février, la nouvelle de la constitution donnée à Naples donna lieu à une manifestation imposante au théâtre de laFenice. Toutes les femmes y parurent en grande toilette avec des rubans tricolores. La Cerrito dansait le pas de la Siciliana. Elle fut saluée par de nombreux applaudissements, et au moment où elle allait se retirer, de trois loges différentes on lui jeta sur la scène trois guirlandes, l'une de camélias rouges, l'autre de camélias blancs et la troisième de feuilles vertes; ce qui représentait les trois couleurs italiennes.

La danseuse les réunit; et trois fois rappelée par un public enthousiaste, elle revint, portant gracieusement sa triple guirlande aux couleurs nationales. Tout le monde redemandait le pas de la Siciliana; le gouverneur Palffy, du fond de sa loge, fit un signe de désapprobation aux employés du théâtre. Dans ce moment, un officier de la marine italienne entendit un officier allemand donner des ordres à demi-voix pour faire sortir le public de la salle. Il avertit le jeune Comello , qui après avoir fait descendre toutes les dames, se pencha sur le bord d'une loge de face et s'écria d'une voix retentissante : « Fuori tutti! tout le monde dehors! m En un instant la salle fut évacuée, et quand arrivèreut les soldats autrichiens pour expulser le public, ils ne trouvèrent plus personne. Ces faits sont relatés tout au long dans la Gazette iï Augsbourg , qui ajoute encore ceci : « Le lendemain la police fit arrêter une quinzaine d'individus, en leur enjoignant de ne plus retourner au théâtre. A quoi ils répondirent que la défense était superflue, parce que la population, d'un commun accord, avait décidé qu'elle déserterait la Fenice. »

Les bals étaient supprimés comme le reste; une

Allemande, la baron d e Wetzlar, bravant l'opinion, voulut en donner un. Elle ne put le faire que grâce aux efforts de la police, qui, littéralement, dut entourer et défendre son palais comme une forteresse assiégée. Il est inutile de dire que pas un Italien n'y parut. C'était une habitude, à Venise, de se réunir tous les soirs sur la place Saint-Marc pour se promener et entendre en plein air la musique militaire; depuis l'arrestation de Manin et deTommaseo, dès que la troupe arrivait, tout le monde disparaissait. Aux soirées du gouverneur , il n'y avait plus que les officiers et les fonctionnaires autrichiens. Les maisons de change, à aucun prix, ne voulaient plus des banknotes de Vienne, que les habitants seuls, jusque-là, s'étaient refusé à accepter. Sur tous les murs de la ville, on lisait des inscriptions vénitiennes hostiles à l'Autriche *. Depuis des siècles , deux factions ennemies se combattaient à outrance, les Castellani et les Nicoletti, populations rivales des deux côtés du grand canal. Ces deux factions se réconcilièrent pour unir leurs efforts contre l'étranger. Un banquet les vit tous, rassemblés sur la place Saint-Marc, s'écrier en chœur : « Nous sommes tous Vénitiens, nous sommes tous patriotes!» Les troupes en garnison à Venise, en grande partie italiennes, fraternisaient avec les habitants et l'on voyait fréquemment les grenadiers du régiment Wimphen se promener bras dessus, bras dessous avec les ouvriers, gondoliers et autres gens du peuple. Les bateaux à vapeur débarquaient, à Venise, des milliers de soldats croates qu'on expédiait en

• Celle-ci, par exemple :

■ Cbi fuma per la via

Xe un Tedcsco o xc una spia ! »

Lombardie. Ces malheureux, debout, entassés comme des animaux sur les bâtiments et ayant pour la plupart le mal de mer, arrivaient dans un état affreux de souffrance et de malpropreté. La population les accueillait en criant : « Ecco la guardia civica per li « cari Milanesi1! » Un de ces régiments croates, le régiment Kinski, prit garnison à Venise. La situation do la ville avait un aspect si menaçant et la prévision dune lutte sanglante était si évidente, que le podestat de Venise, comte Correr, ainsi que M. Marzani et M. Giovanelli, firent un voyage à Vienne pour solliciter des concessions urgentes. Bien qu'il s'agît d'une question grave, celle d'éviter l'effusion du sang, on les reçut très-mal en les traitant presque comme des complices révolutionnaires de la population vénitienne. Le gouvernement déclarait ne vouloir consentir à aucune réforme avant que le calme se fût rétabli. Ces ambassadeurs de Venise opprimée renouvelèrent alors la réponse que Manin avait faite précédemment sur le même sujet, et dirent « que le calme ne se rétablirait point avant que l'on eût donné une juste satisfaction à la morale publique indignement et constamment outragée par l'Autriche à Venise! » et ils revinrent très-mécontents. Chaque fois que cette grave question des réformes était soulevée, le vice-roi objectait invariablement ses espérances dans le bon vouloir de la cour de Vienne. On s'y occupait activement, disait-il aux pétitionnaires, des améliorations administratives que lui-même jugeait indispensables ; et il ne craignait pas d'en promettre l'application prochaine au nom de l'Autriche. Toutes ces belles paroles n'aboutirent à rien , et fa seule réforme accordée au

• 1 Allusion au mot célèbre du vice-roi : Miei dileili Milanesi.

lombardo-vénitien fut la publication d une loi draconienne, livrant les citoyens au régime excoptionnel d'une juridiction militaire souveraine formée à l'instar des conseils de guerre. Cette .loi, révoltante dans tous ses détails, sans garantie pour les accusés, jsans publicité de débats ni de défense, condamnait à la peine capitale pour le moindre délit politique. Nous la donnons en entier à la fin de ce volume, afin qu'on puisse la juger en parfaite connaissance de cause et se convaincre comme nous de son esprit arbitraire et barbare1. Une fois en si bonne voie, le gouvernement ne pouvait s'arrêter là; il doubla l'effectif des garnisons de Venise et de la Lombardie et y introduisit ses régiments croates. Enfin, pour couronner l'œuvre de ses sages réformes , il proclama la mise en état de siège de toutes les provinces soumises à sa domination. 11 sera utile, pour se bien pénétrer de la disposition véritable des esprits en février -1 848 dans le lombardo-vénitien , de reconnaître la situation faite aux habitants du pays par la diplomatie allemande ; cela aura dans la suite une importance très-grave et devra peser d'un grand poids dans les jugements de l'histoire. D'une part, on voit des provinces italiennes, autrefois indépendantes, aujourd'hui soumises contre leur gré à la domination étrangère, réclamer et pro- Lester par toutes les voies légales contre l'administration de plus en plus arbitraire, de plus en plus violente de l'Autriche. Des hommes d'élite, instruments de la Providence, se rencontrent et sortent de la foule pour appuyer de leur influence les demandes de leurs concitoyeus ; ces hommes joignent au prestige d'un ^rand caractère L'autorité de la science, du talent et

! \ uir aux documents.

de la modération. Ils revendiquent en faveur de Venise le bénéfice des lois faites et publiées en 181 5 par l'Autriche elle-même, au moment où par surprise elle s'emparait du gouvernement de ce pays.

A cette conduite si naturelle et si sage, à ces réclamations aussi fondées que justes, qu'est-ce que la cour de Vienne oppose ? D'abord des réponses évasives, des fins de non-recevoir ; elle confie le gouvernement de ces contrées malheureuses à des hommes prévenus, aveugles, incapables ou imprévoyants, ennemis de tout changement et des moindres réformes. Elle appuie l'autorité de ces administrateurs sur le despotisme militaire incarné dans la personne d'un général impopulaire et cruel. Le général Radetzki, presque centenaire, est aujourd'hui en Europe l'un des continuateurs des barbaries du moyen âge. S'il n'invente pas des cages de fer et des supplices nouveaux, c'est que son peu d'imagination s'y refuse; mais, en revanche, il ne connaît et ne pratique d'autre justice que celle du sabre. Officier général distingué, tacticien habile, formé aux grandes guerres de l'empire, il est à sa place sur un champ de bataille, où il a plus d'une fois sauvé les armes chancelantes de l'Autriche de la honte d'une défaite. Comme administrateur des provinces italiennes, cet homme est un fanatique vulgaire qui descend aux plus bas rôles d'un agent de police, et il semble que la cour de Vienne, dans l'effusion de sa reconnaissance, ait voulu lui donner l'Italie pour proie en récompense de ses victoires. Dès qu'il met les pieds sur le sol du lombardo» vénitien, la haine le prend au cœur; il dépouille le vieil homme de guerre, dépose son épée et ses épaulettes pour revêtir l'habit et le caractère du bourreau. 11 transforme ses soldats en agents provocateurs, afin

d'amener la lutte et par conséquent le massacre. Tel est l'homme que l'Autriche, dans son imprévoyance politique, a donné pour gouverneur, pour maître suprême'' au royaume lombardo-vénitien. Elle l'a tellement flatté, encensé, glorifié, que toute autorité s'incline maintenant devant son orgueil; et la cour de Vienne elle-même, en plusieurs circonstances, a dû céder aux emportements atrabilaires de cette volonté puissante qui ne peut souffrir la plus légère contradiction. Plus que jamais aujourd'hui l'Autriche, qui est tombée des mains d'un monarque infirme et imbécile aux mains d'un enfant sans expérience , va subir la pression de cette épée victorieuse, mais barbare.

Un écrivain distingué, trompé sans doute par de faux renseignements, a publié dernièrement1 un travail inexact en plusieurs points, dans lequel le général Radetzki est représenté comme un modèle de douceur et d'humanité. — Entre l'appréciation de cet historien plus qu'indulgent et la nôtre, l'opinion publique jugera. Nous en acceptons la décision d'avance, ne demandant à cette juridiction suprême que de ne pas condamner sans preuves.

L'Autriche, non contente d'agir de la sorte envers les provinces italiennes soumises à sa domination, rendait cette domination plus lourde et plus odieuse encore en annulant, comme nous lavons fait remarquer, l'effet des lois apparentes par des instructions secrètes signées de l'empereur et connues seulement par les Italiens, lorsqu'on en faisait à leurs dépens la rude application. L'habileté consistait donc, de la part du gouvernement, à faire parade de quelques textes

1 Dana la Revue des Deux-Mundest

libéraux inscrits dans la charte, mais auxquels on n'obéissait jamais. Les congrégations centrales et provinciales de Venise et de Milan n'avaient-elles pas été réduites, selon l'expression d'un de ses membres, au mutisme et à l'impuissance absolus par le système de refus obstiné qu'on opposait à toutes demandes de réformes à Vienne?

En résumé et en dernière analyse, l'arrestation de Manin et de Tommaseo donnait la mesure des dispositions du gouvernement autrichien envers les populations dont ces deux hommes généreux avaient héroïquement pris la défense.

Qu'on place d'un côté les droits, les souffrances, la modération des Vénitiens et l'amour de l'indépendance inné dans leur cœur; de l'autre, les actes arbitraires, l'injustice, la cupidité et l'inhumanité d'une domination étrangère, en tout temps odieuse à l'Italie, et qu'on dise si les Vénitiens et les Milanais ont eu tort de faire une révolution pour reconquérir leur antique liberté. Et d'ailleurs que n'eussent pas dit les adversaires politiques de cette guerre sainte, si elle n'avait pas eu lieu? ils n'auraient pas manqué de s'écrier, comme ils Font fait longtemps : << A quoi bon réclamer des réformes pour la Vénétie et la Lombardie? Est-ce qu'elles se sont émues et soulevées d'une voix unanime pour demander , à la suite des agitateurs , un autre gouvernement ou même d'autres lois?» L'esprit de parti , l'intolérance aveugle ou le fanatisme peuvent seuls aujourd'hui permettre qu'on ferme les yeux à cette lumière. C'est en vain qu'on se refusera aux preuves de l'évidence pour soutenir que les hommes qui se sont faits , au péril de leur vie, les libérateur de Venise, n'ont voulu servir que leur ambition personnelle. La voix de la vérité plus forte que celle du

mensonge, s'est déjà fait entendre; elle a dit aux hommes honnêtes de tous les pays, elle a dit aux esprits éclairés et impartiaux qu'au xixe siècle, un patriote véritable , Manin, a délivré Venise de l'esclavage autrichien, et 1 histoire, ce panthéon impérissable de toutes les vertus, de tous les dévouements et de toutes les gloires, a gravé ce nom à côté des noms les mieux placés dans la mémoire et le respect des peuples.

Mais hâtons-nous de nous reporter à la situation du lombardo-vénitien au mois de février 1848. A Padoue , des scènes désolantes, imitées des scènes de Milan , eurent lieu à la suite d'une manifestation des étudiants de l'Université. On fit un abominable massacre de ces jeunes gens, et le lendemain, quand vint le jour, on put voir, en face du café Pedrocchi, un soldat autrichien , l'un des héros de la boucherie de la veille , montant sa faction à la poste aux lettres avec des lambeaux de chair humaine au bout de la baïonnette de son fusil. A la vue de cette horrible et infâme provocation, Menighini, un des membres de l'assemblée provinciale , porta plainte au nom de la population indignée. Pour toute réponse, M. Piombazzi qui l'avait autrefois menacé des rigueurs de la police, le fit enlever et conduire en prison à Venise. Un littérateur émérite de Padoue, Guillaume Stephani, rédacteur d'un journal de la ville, subit aussi le même sort.

Pendant ce temps, la captivité de Manin et de Tommaseo se prolongeait en vertu du paragraphe 57 de la première partie du code pénal qui dit : « Tout citoyen ayant contribué à la perturbation de la tranquillité publique sera poursuivi selon la rigueur des lois. » Cela était si bien un vain prétexte qu'une note de M. Call, directeur général de la police, note en date

du 19 janvier 1848 !, porte ces mots adressés au président du tribunal criminel, M. Abram : « En cas d'acquittement des prévenus , avertissez-moi immédiatement et ne les mettez pas en liberté. » Certes, si quelque chose au monde eût dû démontrer à la police que les charges qu'elle invoquait contre ses victimes n'étaient pas suffisantes, c'étaient bien , on l'avouera, les dépositions déjà citées des témoins interrogés séparément.

De toutes ces dépositions favorables aux accusés , celle de Castelli a acquis surtout une grande importance j nous en citons seulement la conclusion : « J'ai été longtemps l'adversaire de Manin, et à ce titre, je me plais à lui rendre ici cette justice de déclarer que c'est un homme plein d'honneur et de loyauté, qui ne m'a jamais combattu qu'en face et par des inspirations puisées au fond de sa conscience. Nos opinions sont peut-être un peu différentes : elles l'ont été davantage autrefois; mais j'aurais honte de ne pas oublier un dissentiment passager devant le respect que son caractère inspire et devant le malheur non mérité dont vous l'avez frappé. Si vous le croyez coupable, condamnez-moi, je le suis autant que lui, parce que, sans partager toutes ses espérances politiques, j'approuve sa conduite tout entière : il n'est pas sorti un instant des voies légales. Vous, au contraire, vous avez perdu le droit d'en pouvoir dire autant de vous-même le jour où vous l'avez arrêté. » Ce témoignage secret de la part d'un ancien adversaire, qui ne devait guère s'attendre à le voir publier un jour, est extrait du dossier du procès intenté par l'Autriche à Manin et à Tommaseo. Peu d'hommes peuvent compter dans leur vie une page

1 C'était le lendemain de l'arrestation de Manin et de Tommaseo.

plus belle que cette page de Castelli que sa conscience lui dicta au fond d'un tribunal secret, ennemi déclaré de toute franchise et capable de jeter en prison l'auteur d'un témoignage aussi courageux. Il nous a été remis par Manin : c'est avec les larmes aux yeux que le pauvre exilé nous a dit : « Lisez cette déposition de Castelli, c'est l'œuvre d'un bien noble cœur que j'ai pu quelquefois combattre, mais que je n'ai jamais méconnu.» Il est donc bien évident, que si en présence de pareils témoignages , les prisonniers de la police n'avaient pas été relâchés immédiatement, c est qu'un autre mobile entraînait le gouvernement aies retenir. Ce mobile, c'était tout simplement, la volonté d'étouffer les voix les plus éloquentes de Venise. A force de vouloir incriminer toute chose , on était tombé dans l'absurde, et les relations les plus innocentes des accusés étaient considérées comme trèscompromettantes pour eux. Ainsi, un jeune médecin, le comte Nani, que Manin avait consulté pour sa fille malade, et qui depuis, ayant quitté Venise, écrivait de Toscane au prisonnier, fut dénoncé et surveillé à titre de perturbateur. Aux fêtes célébrées à Florence, le 17 février 1848, à l'occasion de la promulgation du statuto, le drapeau de Venise, voilé d'un crêpe noir en signe de deuil pour la domination autrichienne, était porté au milieu de toutes les bannières italiennes par ce même comte Nani. Quand on l'apprit à Venise, il n'en fallut pas davantage à la police pour confirmer ses* soupçons et redoubler ses persécutions envers les deux prisonniers.

Le 1 9 et le 20 février, Manin, voyant qu'on n'avait plus rien à lui demander, sollicita la permission de compléter les explications de son interrogatoire en indiquant quelles étaient les réformes qu il avait vé-

ritablement réclamées, et dans quel sens il en comprenait l'exécution. On lui accorda cette faveur le premier jour devant le conseiller Falch , et le second en présence de M. Zennari. Nous regrettons de ne pouvoir donner ici que le sens de ce discours qui n'est autre chose qu'un admirable résumé de la situation morale, politique, commerciale et industrielle du royaume lombardo-vénitien , depuis sa création jusqu'au mois de février de l'année 1 848. « On m'a accusé, disait Manin, de troubler la tranquillité publique. Je veux vous prouver que le trouble préexistait bien avant moi. Le calme n'était qu'à la surface, l'agitation causée par la mauvaise administration du pays était au fond de tous les esprits. La peur de la police, vous l'admettez bien, n'est-ce pas, a eu aussi une large part dans la résignation apparente du peuple que vous avez prise à tort pour un témoignage d'adhésion en faveur de la politique du gouvernement. En lisant sur tous les murs de la ville ces mots : Vive Pie IX! et mort à V Autriche ! en les entendant sans cesse répéter autour de vous, avez-vous cru par hasard qu'ils n'avaient pas une signification importante? Ce cri de vive Pie IX! qui a retenti dans toute la péninsule, n'est pas seulement un cri religieux , c'est encore et surtout un cri politique. Non grido religioso ma grido politico! et le cri de mort à V Autriche! n'est pas un cri sanguinaire, mais un cri de révolution. Comme citoyen, comme légiste, j'ai fait tous mes efforts pour détourner de mon pays les grands malheurs qui le menacent. En invitant le gouvernement à concéder les réformes légales et indispensables, j'ai voulu calmer l'esprit des populations et empêcher qu'on ne répandît au milieu d'elles des fleuves de sang, fiumi di sangue! Qu'avaisje à faire, sinon de m'adresser, par voie de pétition ,

à l'assemblée centrale chargée de porter à Vienne les vœux et les réclamations de la Vénerie? On me reproche d'avoir parlé haut et ferme; ce reproche est fondé; mais j'avoue que la pensée que j'ai toujours eue que la congrégation centrale s'était trop engourdie, m'engageait à parler fort pour la réveiller. Le mémoire que je lui ai adressé défendait les intérêts généraux du pays et prouvait que nous avions des lois supportables auxquelles on devait recourir plutôt que de descendre aux combats de la place publique. La population m'a écouté, ce qui prouve que la voix de la raison a prévalu sur celle de la passion, et j'en suis fier. Les visites innombrables que j'ai reçues après la remise de mon mémoire à l'assemblée centrale , témoignent que j'avais la sympathie publique pour moi quand je disais ce que je pense encore, ce que je penserai toute ma vie, qu'il faut tenir nos réformes de la force du droit , et non des actes de la violence. » Une chose frappe dans cette exposition imparfaite des idées deManin, c'est la netteté avec laquelle il résume, dans le tète-à-tête du cabinet d'un juge qui doit absoudre ou condamner, toutes les tendances et tous les actes d'une conduite irréprochable au fond, mais très-opposée et très-hostile à la domination autrichienne. Un orateur peut tirer une grande force de l'approbation d'un nombreux auditoire; l'homme le plus éloquent, au contraire, est souvent embarrassé devant quelques personnes, surtout quand ces personnes composent à elles seules un tribunal criminel autrichien. Mais le plan invariable de Manin était tracé avec une telle exactitude, qu'il ne s'en écarta pas un instant, et comme en résumé , c'était toujours la vérité qui sortait de ses lèvres, il ne pouvait jamais se contredire. Celte force souveraine , la plus grande qu'il y ait au

monde, soutint et inspira le noble accusé. Il lui doit, nous le répétons, le plus remarquable de ses discours, «J'ignore, reprenait-il, quels témoins vous avez interrogés, et cependant j'affirme que tous ont dû vous répondre que j'avais constamment recommandé l'ordre, la modération , l'espérance dans la justice des lois. Aurais-je eu l'approbation unanime de l'assemblée centrale si mes enseignements s'étaient écartés de la voie du devoir? En manifestant à la face de mon pays mes idées à la congrégation, j'ai cru user d'un droit commun à tous les Vénitiens. Si l'empereur a la faculté de modifier et de changer à son gré les lois , nous pouvons bien, nous aussi, demandera faire prévaloir notre volonté. C'est mettre un terme à l'anarchie dans le despotisme que de réclamer qu'on nous fasse connaître les codes au nom desquels on veut nous régir. La bonté des lois n'est pas absolue , elle est relative aux peuples et aux époques. La nécessité des réformes a été prévue par vos législateurs de 1 81 5 , puisqu'ils ont eux-mêmes créé à cet effet les congrégations et accordé une certaine liberté de la presse. En temps ordinaire, les réformes lentes peuvent convenir; dans les circonstances graves, quand la maladie met l'existence en danger, les doses progressives homœopathiques ne valent plus rien, il faut des remèdes énergiques.

« Maintenant que Naples, la Toscane et la Sardaigne ont obtenu de nouvelles constitutions libérales, vous ne devez pas croire que la Lombardie et la Vénétie se résigneront plus longtemps au joug d'un gouvernement intraitable, arbitraire. Accordez promptement les réformes que je demande , car si vous tardez, elles ne suffiront plus. »

Qu'on n'oublie pas que ces paroles courageuses

étaient prononcées dans les prisons de Venise le 20 février 1848, c'est-à-dire trois jours avant le renversement de la monarchie constitutionnelle à Paris , et à la veille aussi des révolutions glorieuses qui ensanglantèrent l'Allemagne , l'Italie et la Hongrie !

En dirigeant les efforts de ses concitoyens vers les travaux d'intérêt matériel, non au bénéfice des individus, mais au bénéfice commun, Manin avait fait une chose utile en introduisant à Venise un nouvel élément d'activité. Il accomplissait en même temps une noble action, parce que l'impulsion donnée au développement du travail est aussi une forme d'amour pour le pays. Cette théorie économique était profondément sage. La prospérité industrielle et commerciale, par les habitudes laborieuses qu'elle crée autour d'elle, rend plus praticable l'exercice des fonctions difficiles de la vie politique.

Pour bien développer les sentiments généreux des peuples, il faut aller graduellement, s'occuper de tout, même de ce qui peut paraître grossier, pourvu que ce ne soit point bas. C'est ainsi qu'on arrive plus sûrement à faire comprendre les choses de l'ordre le plus élevé. En un mot, un travail d'éducation doit être exécuté par les hommes d'élite, pour qu'à une circonstance donnée les nations captives soient dignes et capables de reconquérir leur liberté !

Les journaux de jurisprudence à Vienne avaient très-bien compris la sagesse des efforts de Manin et de Tommaseo en faveur des réformes légales. Mieux que les politiques aveugles de la cour, les jurisconsultes allemands sentaient la nécessité immédiate de remédier aux abus intolérables de l'organisation des tribunaux criminels du lombardo-vénitien. Ils s'occupaient avec ardeur des changements à apporter dans

l'exercice de cette procédure. Et comme Manin l'avait dit un jour à ses juges, ils croyaient que « les lois ne doivent pas être faites en pensant que les hommes en tempèrent la rigueur; mais qu'au contraire elles ont mission de mettre un frein aux mauvaises passions humaines. » La Prusse elle-même , par la publicité donnée au procès des Polonais, n'avait-elle pas cédé à l'ascendant de la morale publique, qui ne veut pas que le mystère ou l'équivoque des lois puisse laisser un champ libre à l'ignorance , à la méchanceté ou à la faiblesse des juges.

La direction générale de la police de Venise en cherchant à passionner les débats et à aggraver la position des accusés, avait fait un crime à Manin de son projet soumis à l'Athénée en faveur d'une ligue douanière italienne. Il n'eut pas de peine à faire comprendre au tribunal qu'il avait agi dans cette circonstance selon les intérêts du pays. « L'Italie, disait-il, est riche par ses produits naturels, ses blés, ses huiles, ses vins , etc. ; elle lest très-peu par ses produits industriels. En Autriche , c'est le contraire , j'ai soutenu les intérêts de notre commerce national. Maintenant, dites-moi, continua Manin, si un homme qui n'a pas voulu laisser périr l'industrie et le commerce de son pays peut être un perturbateur ? qui veut la prospérité matérielle veut 'la tranquillité et la paix. J'ai dit au gouvernement : concédez, parce que j'ai cru et que je crois encore que de larges concessions sont nécessaires, indispensables au repos de ma patrie. Le tribunal pourra me condamner, il ne pourra jamais faire que ma conscience ne m'absolve et ne m'approuve ! »

Ces explications jettent une grande lumière sur le rôle de Manin et de Tommaseo. Pour le premier principalement , homme circonspect , invariablement

soumis à la loi qu il avait mission d'interpréter aux autres , ces éclaircissements ont une haute portée : ils prouvent jusqu'à la dernière évidence que ces idées n'étaient pas l'inspiration d un jour, d'un moment; mais le résultat d'une étude sérieuse, successive, approfondie des besoins généraux et des réformes possibles. Ce discours exposant clairement et franchement aux juges de Manin, les motifs, le caractère et le but de sa conduite politique, indiquait suffisamment au gouvernement autrichien qu'il n'avait affaire ni à un lâche, ni à un séditieux, ni à un fou, et que si , libre , Manin , le brave Manin avait élevé le drapeau de la résistance légale , prisonnier, il ne renierait pas davantage ses convictions et ses œuvres.

L'homme estimable qui nous occupe a toujours pensé que c'est une folie, un crime même, de provoquer une révolution sans chance de succès. Au moment de son arrestation, l'état de l'Europe ne faisait guère présager ces chances indispensables. Il nous a souvent répété depuis qu'il ne reconnaissait à personne, pas plus à lui qu'à un autre , le droit de faire verser le sang de ses concitoyens pour la réalisation de projets incertains et souvent chimériques. Au surplus, dans l'opinion de Manin, sans l'appui moral de la France on ne pouvait rien faire de sérieux en Italie. Un changement de ministère à Paris ou un changement de gouvernement, qui maintiendrait une monarchie, n'aurait pas même suffi. Les Vénitiens ne devaient-ils pas se rappeler que les journées de 1830 et la proclamation immédiate du principe de nonintervention, n'avaient nullement empêché la Russie d écraser la Pologne , et l'Autriche, d'aller étouffer, dans l'Italie centrale, l'insurrection déjà triomphante « Une révolution, disait le prisonnier, est toujours

un malheur ; c'est un moyen suprême qui ne peut être employé par un peuple que lorsqu'il doit faire un grand bien, et encore ne faut-il s'en servir qu'à la dernière extrémité, quand toutes les instances de la raison et de la conciliation ont été repoussées. »

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