‹ Histoire de la république de Venise sous ManinChapitre 2 sur 57 · ORIGINE DE LA DOMINATION AUTRICHIENNE EN VÉNÉT1E · texte numérisé non relu

ORIGINE DE LA DOMINATION AUTRICHIENNE EN VÉNÉT1E

Lorsque l'ancienne république de Venise est tombée vers la fin du siècle dernier, elle comptait quatorze cents ans d'indépendance. 11 n'y a pas d'État qui ait vécu plus longtemps. Originairement c'était une république démocratique avec des chefs électifs, plus tard 1 Assemblée législative concentra la souveraineté dans les familles des membres de cette assemblée. C'est ainsi que le gouvernement devint aristocratique. Les familles qui participaient exclusivement à la souveraineté constituèrent la classe des nobles et les autres n'eurent pas de droits politiques. On sait que le chef nominal de cette république était un doge. Elu à vie par les nobles , ses pouvoirs étaient presque nuls et sa conduite surveillée avec la défiance la plus ombrageuse par crainte d'usurpation. Le corps législatif était le maggior consiglio dans le i 1

sein duquel tout noble majeur d'âge avait le droit d'intervenir.

Le gouvernement se composait d'un sériai, de la seigneurie et d'autres magistratures toutes élues par le maggior consiglio, et particulièrement les conseils des quarante civils et criminels et le conseil des Dix. L'organisation de ces magistratures était très-compliquée. Il est seulement à remarquer que, par la nature même des choses, il y avait dans le sénat et les autres magistratures élevées une espèce de tendance à s'émanciper du pouvoir législatif et à gouverner indépendamment du maggior consiglio; ainsi peu à peu allait se formant une espèce d'oligarchie parmi les nobles les plus influents et les plus riches. La puissance et la prospérité de Venise à son apogée est fameuse, et il est juste de dire que cette puissance et cette prospérité ont duré sous le gouvernement de l'aristocratie, et que presque tous les hommes les plus éminents dans l'histoire de Venise appartiennent à cette classe. Toutefois, vers la fin de l'existence de la république, il" y avait une décadence évidente nonseulement dans sa puissance et sa prospérité , mais encore dans la race noble. C'est dans une sorte de décrépitude que se traînait péniblement la vie de cet État jadis si puissant lorsque éclata la grande révolution en France. Lodovico Manin était doge alors, et nous verrons qu'il a été le dernier. Le roi de Sardaigne proposa une ligue italienne afin de résister au torrent révolutionnaire qui allait tomber des Alpes, La république de Venise refusa en déclarant qu'elle voulait rester neutre : on discuta dans le maggior consiglio si la neutralité devait être armée ou désarmée. Francesco Pesaro était le chef du parti qui la voulait armée. Zaccaria Vallaresso était le chef du

parti contraire; après une longue discussion, il remporta. Bonaparte entra alors en Italie, et peu après forma en Lombardie la république cisalpine.

Une fermentation, provoquée par des agents français, éclata dans les provinces limitrophes qui appartenaient à Venise. Une partie s en détacha et se réunit à la cisalpine. A Vérone il y eut des luttes sanglantes où quelques Français furent tués ; cela fournit à Bonaparte le prétexte désiré de déclarer la guerre à la république de Venise. Contemporainement il traitait à Léoben, où, en 1797, se souscrirent les préliminaires de la paix conclue à Campo-Formio le 17 octobre de la même année. Mal préparé à la guerre , puisqu'il venait de se décider en faveur de la neutralité désarmée , et n'ayant à sa disposition que quelques troupes dalmates , le gouvernement aristocratique de Venise abdiqua dans la journée du 12 mai 1797, en restituant la souveraineté au peuple, c'est-à-dire en restaurant 1 ancienne forme démocratique. Il ne pouvait agir autrement, hors d'état de résister et en proie à la discorde semée par les émissaires de Bonaparte. C'était le seul parti qui restait à prendre.

Les Français entrèrent dans la ville trois jourd après , y promulguèrent le gouvernement démocratique et le reconnurent aussitôt comme gouvernement indépendant. On le voit, et cela est important à constater, ils y entrèrent donc comme amis et alliés du nouveau gouvernement démocratique, car ils venaient de renverser le gouvernement aristocratique auquel ils avaient seul déclaré la guerre.

Loin de prétendre conquérir, 1 armée française déclarait venir uniquement propager la liberté. Le gou vernement populaire était alors légalement représente

par une municipalité provisoire bien régulièrement établie. Mais une fois entrés, les Français ne respectant plus aucuns droits, s'emparèrent des objets d'art, des trésors des églises, des armes et des bâtiments de guerre. Ces mesures arbitraires constituaient-elles un droit de possession politique? Nous ne le croyons pas. Les décrets du temps, signés de la main de Bonaparte, attestent bien, sans doute afin de déguiser ce qu'il y avait là d'odieux , que le gouvernement français ayant besoin d'argent pour l'entretien de ses armées, se voyait obligé, bien à regret, de recourir à des emprunts en nature; mais ces emprunts nominativement volontaires , n'étaient pas même des emprunts forcés, c'étaient tout simplement des vols à main armée exécutés au sein dune ville hospitalière dont on avait reconnu l'indépendance. Que l'on décore cela du nom qu'on voudra, en style militaire, contribution de guerre, emprunt de nécessité, indemnité de campagne ; en langage d'historien, nous dirons que c'était un véritable et honteux pillage.

Le 17 octobre 1797, le traité de Campo-Formio fut signé; il disait que l'Autriche aurait Venise et les provinces de terre ferme qui lui avaient appartenu de l'Isonzo à la rive gauche de l'Adige , l'Istrie et la Dalmatie.

Ce traité de Campo-Formio est le premier acte qui marque dans la péninsule les tendances illibérales de Bonaparte. 11 eut une influence fatale sur le sort de l'Italie, qu'il remettait désarmée et sans défense aux mains de la force militaire allemande. Toutefois, il faut remarquer ici que Venise ne fut jamais conquise, pas plus par les Autrichiens que par les Français; elle fut seulement trahie et livrée.

Aussitôt que la municipalité de Venise connut le

traité de Campo-Formio, dont on lni avait à dessein laissé ignorer l'existence, elle envoya réclamer et protester auprès du général Bonaparte; il répondit « que la France n'était pas obligée de verser son sang pour défendre Venise, et que si elle ne voulait pas des Autrichiens elle était libre de les repousser. » Cela après avoir dépouillé et désarmé Venise ; quelle amère et cruelle raillerie I Les troupes françaises sortirent de la ville; alors la municipalité, hors d'état d'empêcher l'entrée des Autrichiens, mais voulant maintenir sa condition légale d'existence politique, au lieu de se dissoudre, déclara qu'elle prorogeait ses séances jusqu'au jour où l'injuste occupation de fait aurait cessé.

Le 18 janvier 1798, les troupes autrichiennes entrèrent à Venise, et François II, empereur des Romains, ajouta à ses titres celui de duc de Venise ! Ainsi finit, par le fait d'une occupation injuste, la condition légale d'indépendance qui avait duré quatorze siècles. C'est de ce jour que date l'esclavage de Venise, et c'est sur ce titre unique que s appuie la domination autrichienne. Elle comprenait si bien, du reste, la brutalité de son rôle, en s'imposant ainsi malgré la volonté générale , qu'elle essaya de sanctionner cette étrange occupation par une sorte de mascarade légale ; et voici en quoi elle consistait : immédiatement après s'être emparé de la ville, l'Autriche ordonna aux nobles de se réunir et de choisir douze d'entre eux pour prêter serment de fidélité au nouveau souverain; ils se réunirent et jurèrent. Cet acte exigé par l'Autriche prouvait d'abord qu'elle reconnaissait elle-même que le traité de Campo- Formio n'était pas un titre suffisant, puis cet acte était évidemment nul en fait et en droit, puisque la

noblesse avait précédemment abdiqué déjà en faveur de la démocratie; enfin cette déclaration et ce serment des nobles étaient entachés dès leur origine , parce qu'ils n'étaient pas libres, et que déclarations et serments ne s'obtenaient que sous la pression menaçante de la force armée. Il y avait, comme partout, dans les rangs de la noblesse vénitienne , des puissants et des faibles, des riches et des pauvres. Sous la république, les riches préféraient les emplois honorifiques; les pauvres, au contraire, occupaient les emplois lucratifs. Dans le but de se créer quelques partisans, l'Autriche, dès le début de sa domination , dit aux nobles pauvres : « A la place des emplois que vous ne pouvez plus avoir exclusivement, je vous donne une pension alimentaire de un franc par jour, » Cette comédie politique ne trompa personne en Italie; la noblesse indigente elle-même n'en fut pas dupe, car elle savait fort bien qu'en agissant ainsi l'Autriche n'avait qu'une mauvaise pensée, celle d'aliéner son indépendance et d'affaiblir son influence en compromettant sa dignité. Toute déchue qu'elle était alors, cependant cette noblesse, dont les noms avaient rempli autrefois le monde de son éclat, sentit l'outrage public que lui faisait l'Autriche; pas assez, hélas! pour refuser son argent, mais trop assurément pour jamais s'attacher à un gouvernement arbitraire et hypocrite. Le but général et politique de cette période de domination fut de supprimer une à une toutes les traces des applications des grands principes de la révolution française. On cherchait en remontant en arrière à ramener les idées d'un peuple généreux et libéral vers une forme de gouvernement dont le temps et le bon sens public surtout avaient fait justice. Vains efforts, essais inutiles , l'Autriche ne parvint pas plus à se faire

pardonner son usurpation qu'à faire accepter son régime absolu; Venise le subissait en le maudissant.

Ln Kurope, l'opinion justement formée sur la décadence de la noblesse vénitienne avait malheureusement rejailli sur le peuple tout entier, et les étrangers invoqués comme arbitres, passant rapidement dans ces contrées, n'avaient ni le loisir ni la volonté d'étudier l'état de la société dans ses différentes classes. De là cette erreur presque générale , qui faisait attribuer à toute une nation l'indifférence politique de quelques-uns.

On a souvent cherché à expliquer comment cette vieille et fière noblesse vénitienne, si riche en glorieux souvenirs historiques, s'est peu à peu abâtardie et dégradée. Sismondi, Léo et Botta, dans leurs remarquables travaux, ont attribué avec raison cette décadence au relâchement des mœurs qui, en amollissant le corps, énerve certainement l'esprit. C'est là une cause de décadence, mais peut-être y en a-t-il une autre encore, loi de nature, humiliante pour notre orgueil , mais qu'on ne peut méconnaître : c'est la transformation successive et permanente qui assimile les sociétés aux arbres et aux plantes et les condamne, après un certain temps d'existence, à mourir et à retomber en poussière fécondante sur la terre. La seule différence en faveur des sociétés humaines, leur unique supériorité sur les productions de la nature, consiste dans ce que celles qui meurent achètent par leurs agitations et leurs souffrances le droit de léguer aux sociétés nouvelles des enseignements et des leçons dont celles-ci doivent profiter. L'expérience seule démontre la valeur des hommes et des institutions; il n'est permis à personne d'en dédaigner les lois. En ne faisant point la part de l'expérience du

passé; en méprisant, comme on affecte de le faire de nos jours, les lois, les institutions et les mœurs des siècles précédents, les peuples s'exposent à perdre les bénéfices de l'avenir. N'ayons donc ni trop d'orgueil ni trop de confiance en nous; n'abdiquons jamais le droit d'examen, mais exerçons-le sans préjugés comme sans passion. Jugeons avec la raison les œuvres de nos pères, et, sans dédain ni engouement pour le travail de nos devanciers, profitons du moins de leur exemple et ne retombons pas dans les mêmes erreurs ou les mêmes fautes.

Chaque siècle, chaque année, chaque jour apporte avec soi une vérité en germe : s'efforcer de la découvrir, la faire connaître au monde et la rendre profitable aux intérêts généraux de la société , tel est le devoir de tous les hommes qui , à quelque titre que ce soit, se préoccupent un peu de l'avenir et des destinées de leur patrie.

La noblesse vénitienne n'a donc , en se décomposant , fait ni plus mal ni autrement que le reste des sociétés aristocratiques de l'Italie et de l'Europe. Seulement, comme elle était une des plus anciennes, elle a dû disparaître une des premières. Dans toutes les nations, trois fractions du peuple sont appelées à jouer partout un rôle analogue. A l'origine , un droit de conquête, droit brutal peut-être, mais acquis souvent par des actes d'héroïsme et de valeur, légitime l'organisation d'une société composée d'un petit nombre de privilégiés : c'est la formation ordinaire de toutes les aristocraties. Ainsi créée, cette force se multiplie bientôt en se concentrant dans les mains d'un seul homme , appelé roi ou empereur : c'est la puissance absolue personnelle arrivée à sa plus haute expression. Une fois à son apogée, elle décline promp-

tement; les abus inhérents à sa constitution, la foi trop grande qu'elle a en son pouvoir la disposent facilement aux excès. Cette force excessive et sans contrôle ne tarde pas à devenir une des causes de son affaiblissement; ainsi diminuée, elle a recours, comme toutes les organisations affaiblies, aux grands moyens, aux tentatives violentes. Le remède est un coup d'État s'il réussit, ou devient une révolution s'il manque son but. Le coup d'État dure un jour, la révolution subite entraîne de grands malheurs et d'innombrables victimes. Là où l'aristocratie a régné en souveraine, comme à Venise par exemple, il se forme immédiatement au-dessous d'elle, entre le peuple proprement dit et la noblesse , une fraction de société dite classe moyenne ou bourgeoise. En Yénétie cette classe moyenne a fait pendant la dernière révolution des prodiges de patriotisme, d'intelligence et de dévouement. Malgré cela, il est impossible de ne pas remarquer, à propos de Venise, que si quelque chose était nécessaire encore pour démontrer la supériorité du principe démocratique fondé en tous pays par l'élément populaire sur le principe aristocratique fondé par la noblesse , et enfin sur le principe libéral créé par la bourgeoisie, il suffirait d'interroger l'histoire, afin de demeurer parfaitement convaincu que l'avenir du monde est réservé à la puissance démocratique. Cela est vrai, parce que dune part c'est le principe le plus large, puisqu'il comprend à lui seul et protège tous les intérêts généraux, et que de l'autre, il est le plus rapproché des progrès et de la perfectibilité de la raison humaine. Par ce derniermotif, il est permis de croire qu'un jour viendra où tous les peuples de la terre, repoussant d'un commun accord les codes arbitraires et dangereux de l'absolutisme , ne forme-

ronl plus que de grandes familles dirigées, non pas par un seul gouvernement, mais par un seul et même principe, le principe démocratique.

Chaque pas fait dans l'étude des faits contemporains tend à fortifier une pareille conviction; et dans l'histoire, celle de Venise entre toutes, on le verra, est un exemple remarquable de la puissance merveilleuse du principe démocratique bien entendu et sagement appliqué.

Une observation frappe dans la longue et brillante existence de Venise, c'est d'abord l'amour constant, profond du peuple pour l'indépendance, sa passion dominante de tous les temps; et c'est ensuite lareconnaissance restée au fond des cœurs dans la classe pauvre pour l'ancienne république. Les souvenirs du passé, oubliés par la noblesse, s'étaient réfugiés dans l'âme du peuple, où ils servaient encore de leçon pour l'avenir, et il n'était pas rare, aux réunions des familles d'artisans , d'entendre une mère raconter à ses enfants les belles actions et les hauts faits de ces vieux républicains qui dans les temps anciens avaient fait la grandeur de Venise. Cette foi touchante, cet amour populaire survivant à toutes les déceptions et à tout l'égoïsme d'une noblesse déchue et depuis longtemps indifférente aux destinées de la patrie, avaient leur source dans la douceur du gouvernement de l'ancienne république.

Pour peu que l'on étudie la législation en vigueur alors et qu'on la compare aux législations étrangères, on sera frappé du caractère humain et paternel dont celle de Venise est empreinte. Elle était dans l'origine comme le code dune grande famille, où les faibles et les pauvres étaient surtout protégés et favorisés ; car tout l'attirail lugubre que l'imagination des poètes a

considérablement augmenté, le conseil des Dix, 1 inquisition 9 etc., toutes ces rigueurs étaient réservées (qu'on le remarque bien , cela est très-important) à prévenir ou à réprimer les usurpations des nobles. On voulait combattre, par des moyens énergiques, l'orgueil de certaines familles qui ne voyaient d'autre rôle pour elles dans Venise que le pouvoir suprême , but unique de leur ambition. Il est donc évident que cette mystérieuse puissance , dont on a exagéré les effets, n'était qu'un élément relativement démocratique introduit par prévoyance dans un gouvernement aristocratique; une sorte de niveau destiné à abaisser l'orgueil et à contenir l'ardeur ambitieuse de nombreux prétendants de la classe des nobles au pouvoir supérieur. Ce qui le prouve , c'est que jamais les classes inférieures ne furent mieux traitées à aucune époque que sous le gouvernement de ce sombre conseil. On ne les comptait pour rien dans la vie politique, c'est vrai, mais elles n'étaient pas tourmentées comme elles Font été depuis. Aussi ne parlaient-elles jamais de l'ancienne république qu'en la désignant sous ce nom : La nostra cara madré! (notre cbère mère.) Et qu'on ne croie pas que cette affection soit particulière aux habitants de Venise, les provinces, telles que l'Istrie et la Dalmatie , restèrent %de moitié dans cette fidélité patriotique.

En résumé, on conçoit qu'une nation qui a vécu indépendante durant quatorze siècles, qui a régné en souveraine sur toutes les mers du globe, qui a dicté ses lois et imposé ses traités de commerce à tous les peuples ', on comprend, disons-nous, qu'une telle

' Dès que Venise remportait une victoire, elle imposait un traité de commerce.

nation n'ait subi qu'avec horreur la domination étrangère, de quelque part qu'elle vînt. Aussi, lorsque en vertu du traité de Presbourg les Français entrèrent à Venise en 1806, malgré le prestige du nom de Bonaparte qui venait, après Castiglione, Arcole et Rivoli, de gagner encore la bataille d'Austerlitz , les véritables patriotes acceptèrent leur sort comme une dure nécessité.

Ils aimaient mieux, sans doute, appartenir à la France qu'à l'Autriche; mais, nous l'avons déjà dit, l'amour de la nationalité , le besoin de l'indépendance dominaient toujours dans le cœur de ce peuple et lui faisait maudir l'arrêt fatal et immérité de sa triste destinée. C'est alors qu'avec les autres provinces Yénètes , Venise forma partie du royaume d'Italie; elle fut ainsi transformée en chef-lieu du département de l'Adriatique et devint préfecture ! On l'a décorée du titre de seconde ville du royaume; en fait elle n'était qu'une ville de province administrée d'après toutes les lois du royaume d'Italie, lois mises alors en vigueur. Venise a vécu sous ce régime de 1806 à

« Bonaparte , a dit avec raison un historien militaire *, est le véritable auteur de la chute de Venise, comme Frédéric II celui du partage de la Pologne ; mais l'œuvre de Frédéric a été avantageuse à la Prusse, tandis que l'œuvre de Bonaparte n'a profité qu'aux ennemis de la France. » En effet, quand il entra en Italie à la tête de ses armées victorieuses, la Péninsule crut tout d'abord à la sincérité de ses protestations libérales; « il venait, disait-il, combattre le despotisme et rendre la liberté à tous les peuples;»

1 Lemasson.

sur la foi de ces promesses son apparition subite en Italie donna lieu à un mouvement démocratique trèsprononcé. On le saluait comme un libérateur venant rétablir l'antique indépendance d une grande nation opprimée. Si Ion veut se bien rendre compte de ces faits, il faut se reporter à cette époque et observer que le premier rôle du jeune général corse fut un rôle tout démocratique; était-il sincère ou non ? Il est difficile de le dire, parce que, en résumant cette vie, la plus extraordinaire des temps modernes, on en vient à trouver que Bonaparte a été successivement républicain et rétrograde, rétrograde et républicain.

A Brienne, on le voit très-enclin à partager les nouvelles idées de progrès et de raison , cela va presque jusqu'à l'enthousiasme : quels sont ses livres de prédilection? TiteLive, Tacite et Plutarque; il parle avec mépris des tyrans et des peuples qui se laissent opprimer. Plus tard, en Egypte, devant Monge et Bertholet, ses savants compagnons, il célèbre la démocratie et porte aux nues Washington , le plus grand homme des temps modernes, selon lui. Et cependant, malgré le républicanisme de ses proclamations aux peuples à son arrivée en Italie , Napoléon était au fond gagné aux idées d'absolutisme qui composèrent à peu près le rêve et le mobile le plus puissantde toute sa vie ; les faits l'ont prouvé assez éloquemment. Sur le rocher de Sainte-Hélène, l'illustre prisonnier, par un retour sur le passé, arrangeant son rôle en vue de l'histoire, redevint démocrate; mais c'était là une fantaisie de poète qu'il ne se serait, certes, jamais accordée s'il était resté sur le trône impérial. Chose étrange ! ce grand génie qui, un moment, eut dans sa main le sceptre du monde, ne comprit pas qu'il aurait dû profiter de sa toute-puissance pour fonder la démocratie en France

et affermir la liberté en Europe! Esclave de sa propre renommée , enivré de ses succès, il aima mieux s'imposer brutalement dans les alcôves royales de 1 Autriche que de conserver fièrement sa glorieuse individualité , en plaçant le principe électif partout où il plaçait des rois de sa façon. En admettant même qu'il eût abandonné ses pompes impériales pour se soumettre le premier aux volontés librement exprimées de son pays , il est certain que ces volontés ne lui auraient point fait défaut et qu'il se serait créé, ainsi retrempé par un baptême national, un inébranlable appui dans les sympathies populaires.

Ce qui met surtout en garde contre les sentiments républicains de Napoléon , c'est qu'il ne les a fortement exprimés qu'avant d'être arrivé au pouvoir ou après l'avoir perdu. Pourtant ses derniers entretiens avec ses fidèles compagnons d'infortune en son lointain exil respirent, en les supposant sincères, une mélancolie presque touchante , plus inspirée encore par le regret de ne pas s'être appuyé sur le seul principe de vie et d'avenir qu'il y avait en France, le principe démocratique, que par la douleur bien légitime d'être privé à son heure suprême des consolations de sa famille comme lui exilée. Le sens de son mot fameux : « la France sera républicaine ou cosaque, » explique assez la nature des graves préoccupations de sa captivité et peut-être même jusqu'à son retour à des idées libérales qu'il avait souvent exprimées , mais qu'il se garda de jamais pratiquer.

Napoléon parla beaucoup de son amour pour la liberté à Sainte-Hélène, amour qui ne l'avait pas empêché, lorsqu'il pouvait opter entre les deux formes de gouvernement, d'administrer son pays et ses conquêtes, non en républicain, mais en cosaque! c'est-à-dire de

tout soumettre à son bon plaisir et à ses volontés. Venise, pour sa part, a vécu sous ce régime de 1806 à 1814. Alors, après un long siège, elle retomba sous la domination autrichienne, ainsi que la plupart des autres provinces du royaume d'Italie. C'est à cette époque que fut constitué le royaume lombardo - vénitien , divisé en deux territoires, lombard et vénète, avec deux capitales, Milan pour l'un, Venise pour l'autre. L'Autriche s'est ainsi approprié tout ce que Venise possédait en 1797, à l'exception jàes îles Ioniennes érigées en État indépendant sous le protectorat de l'Angleterre. Triste chose à dire, le rôle de la France a été de détruire l'indépendance politique de Venise et de toute la péninsule, au profit de l'Autriche et de 1 Angleterre, qui se sont avidement partagé les dépouilles.

La cour de Vienne, désirant se faire bien accueillir des populations italiennes , accorda une représentation nationale qui consistait en deux congrégations centrales, une pour Milan, l'autre pour Venise, et en congrégations provinciales. Mais en même temps qu'elle l'instituait, l'Autriche s'arrangeait de manière à ce que cette représentation fût illusoire par l'influence qu'elle se réservait sur les élections et par les entraves que le gouvernement mettait à l'action de ces assemblées.

Les Autrichiens s'étaient d'abord engagés à supprimer la conscription et à diminuer les impôts; mais la conscription continua comme par le passé, seulement, en l'absence de guerre, elle était moins onéreuse. Il y avait, dans le mode de recrutement, cette différence que, durant le royaume d'Italie, les conscrits entraient dans une armée italienne , depuis le dernier soldat jusqua loflider supérieur, tandis que,

sous la domination autrichienne, les soldats italiens étaient mêlés avec les soldats de toutes les autres nationalités de l'empire.

La capitulation (ou temps de service) durait huit ans. Ainsi le service militaire était une espèce de transportation, parce que le système ombrageux de l'Autriche consistait surtout à placer les troupes d'un peuple dans le territoire d'un autre peuple. Quant aux impôts, on en diminua quelques-uns, mais en en créant d'autres. Du temps du royaume d'Italie, on avait au moins la guerre pour excuse, tandis que, sous la domination autrichienne, cette excuse n'existait plus.

Un préjugé, fondé sur une opinion répandue à tort en Italie même, faisait croire à l'Autriche qu'il existait une différence très-grande entre la valeur morale des Vénitiens et celle des Lombards ; elle ne craignait pas les premiers, et partant, les traitait plus mal que les seconds, dont elle redoutait l'énergie. Ainsi, dans tous les actes, toutes les décisions administratives, les rigueurs s'appliquaient aux Vénitiens et aux Vénètes, la plus grande modération était recommandée envers les Lombards. Un fait entre mille en donnera une idée. Durant l'existence du royaume d'Italie, Napoléon avait institué, en remplacement des sbires, le corps de la gendarmerie. Ce corps d'élite, choisi parmi les meilleurs soldats de l'armée, partout respecté, rendit de grands services en Italie, où il succédait à une police sans uniforme, sans discipline, soumise simplement aux caprices du maître et recrutée dans la lie delà population. Lors de la restauration allemande, les gendarmes restèrent dans les provinces lombardes, alors que les sbires étaient replacés dans les provinces vénètes. En même temps on forma

un gouvernement lombard et un gouvernement vénète avec un seul vice-roi à Milan. L'impôt sur l'enregistrement, si lourd pour les populations pauvres, fut supprimé en Lombardie et maintenu en Vénétie; et pourtant l'Autriche savait parfaitement la Lombardie plus riche. Voilà donc, d'une part, les sbires réorganisés et l'impôt de l'enregistrement maintenu, lorsque, de l'autre, la gendarmerie demeure et que l'impôt de l'enregistrement est supprimé. Parlons d'abord des sbires. Il faut, comme nous, avoir vécu longtemps en Italie pour savoir ce qu'étaient les sbires : des bandes de brigands qui, payés par le gouvernement du vice-roi, se répandaient sous tous les déguisements possibles dans les rues, sur les places publiques, dans les cafés, et pénétraient souvent jusque dans l'intérieur des familles pour y semer la trahison et la mort. Ces misérables étaient de véritables forçats auxquels l'Autriche donnait Venise et ses provinces pour bagne. Un jeune homme laissait-il échapper en public 1 observation la plus innocente sur le gouvernement ou la politique, aussitôt il était signalé, suivi et enlevé comme suspect. Pour ces sbires sans courage tous les moyens étaient bons, la force légitimait tout. Tels furent, sous la domination autrichienne, et tels sont encore probablement aujourd'hui les auxiliaires du cabinet de Vienne à Venise î Un gouvernement qui appuie son autorité sur de pareils hommes n'est-il pas, à la face du monde entier, un gouvernement à jamais déshonoré ! Nous le demandons à tous les cœurs vraiment honnêtes, devant l'humiliation de ces forfaits, Venise avait-elle, oui ou non, le droit de se lever en masse pour chasser ignominieusement de ses remparts jusqu au dernier soldat étranger? Certes, si jamais une révolution du i 2

mépris était inévitable quelque part, c'était bien celle dont jDaniele Manin a été le guide providentiel ! Et l'on est en droit de dire que, dans l'histoire des nationalités opprimées, on ne trouve pas un peuple plus digne de l'intérêt universel que le peuple vénitien expulsant de son territoire, après tant de tortures et d'outrages, les bataillons de Radetzki et les assassins à gages delà politique impériale.

Le maintien de l'impôt de l'enregistrement dans les provinces vénètes eut pour conséquence immédiate un redoublement de haine de la part des Vénitiens contre le gouvernement impitoyable de l'Autriche. Et comme en tout chaque mauvaise chose a son bon côté, celle-là ne fut pas perdue pour la cause nationale; on s'en apercevra bientôt. Les difficultés matérielles opposées à la perception de cet impôt devinrent si grandes qu'il fallut songer à l'abolir en Vénétie, comme il l'avait été précédemment en Lombardie. Mais le trésor de Vienne, toujours embarrassé en face de la multiplication de ses dépenses d'armements de guerre, ne pouvait en perdre le produit. On imagina donc alors la création d'un papier timbré proportionnel, appliqué comme impôt aux provinces vénètes et lombardes sans distinction. Jamais, depuis l'organisation des banques et du crédit en Europe, on n'avait vu paraître un système financier plus arbitraire et plus confus. Les pauvres étaient littéralement écrasés; les riches qui se servaient de ce papier timbré proportionnel dans de grandes transactions ou pour des affaires considérables , étaient par le fait même presque exonérés! — 11 est aisé de concevoir quel trouble la création d'un tel impôt devait jeter parmi le peuple de Venise. L'unique caractère qui fasse reconnaître la justice d'un impôt, c'est l'allégement qu'il apporte

aux classe» pauvres. Or, à Venise, la création du papier timbré proportionnel, imaginé par l'Autriche, pesait précisément sur les populations en sens contraire. Tout était si mal calculé que personne, pas même les inventeurs de cette mesure financière, n'en étaient satisfaits. Elle occasionna de grandes pertes au trésor, et à Venise et à Milan, comme à Vienne, il existe des bibliothèques entières pleines de livres qui expliquent cette malheureuse loi sans pouvoir la faire comprendre. 11 semble qu'elle ait été créée uniquement pour occuper la chicane et susciter des procès. Elle n'a du moins jamais eu d'autre résultat.

En haine de l'organ isation administrative du royaume d'Italie, l'Autriche changea toutes les lois existantes alors. Le système métrique et les télégraphes furent supprimés comme entachés d'origine révolutionnaire. On appliqua et on imposa aux provinces lombardovénètes toutes les lois autrichiennes antipathiques aux mœurs italiennes, lois confuses, obscures, contradictoires et mal traduites.

On ferma la bouche à tout le monde. Les procès civils ne se plaidaient plus, les avocats furent réduits à traiter par mémoires écrits. Dans les procès criminels non-seulement il n'y avait ni discussion verbale, ni publicité ; mais encore il y avait suppression absolue de toute intervention d'avocats. En opérant dans le mystère et dans l'ombre, l'on concentrait dans la même personne les rôles d'accusateur, de défenseur et déjuge! La justice ainsi rendue n'était qu'une misérable comédie, que le despotisme étranger joue partout où il s'implante contre le droit des gens et la volonté nationale. En Sicile, en Pologne et récemment encore en Hongrie , n'avons-nous pas vu fonctionner ces cours dites de haute justice qui cherchent à ca-

cher sous certaines formalités l'indignité et la barbarie de leurs actes hypocrites? drames mystérieux et horribles qui peuvent amener les plus cruelles représailles, parce que une heure viendra où les enfants de ces victimes innocentes demanderont un compte terrible aux bourreaux du sang répandu par leurs mains. Comment ces gouvernements de la force brutale n'ont-ils pas encore compris que leur fin approche et que leur seule chance, non de salut, il n'y en a pas pour eux, mais de durée, était tout entière dans le règne de la douceur et de la justice?

Le ressort le plus puissant de la domination autrichienne, c'était la police et une certaine terreur vague produite par l'idée peut-être exagérée de l'étendue de cette action. — Chacun croyait toujours être entouré de surveillants ou d'espions, et la crainte lâche de se compromettre imprimait aux esprits une réserve excessive. Heureusement des hommes se sont rencontrés qui n'ont pas hésité à faire le sacrifice de leur vie pour la dignité et l'indépendance de leur pays. — Ces hommes ont suffisamment fait connaître à l'Autriche l'énergie et l'héroïsme italien. En dépit des efforts de la politique allemande, un sentiment d'estime et de respect pour les Lombards unissait à Venise la classe moyenne et la classe ouvrière; toutes deux par un instinct secret pressentaient qu'un jour les populations de la Lombardie se lèveraient indignées, comme celles de la Vénétie, pour chasser l'étranger. La classe moyenne et la classe ouvrière, sans cesse rapprochées l'une de l'autre, pouvaient s'entr'aider et s'entr'aimer. La déconsidération léguée injustement par l'abaissement de la noblesse aux patriotes vénitiens était comme un héritage honteux que Ton refuse d'accepter. Aussi cette mauvaise réputation, qu'ils scu-

taient ne pas mériter, fui, à notre avis, un stimulant énergique qui, un jour ou l'autre, devait développer encore à Venise le désir d'une réhabilitation éclatante. Déjà l'antipathie de race se faisait sentir. En voyant les soldats arrogants de l'Autriche étaler leurs blancs uniformes sur la place Saint-Marc et dans toute la ville, le vieil instinct patriotique des masses se réveillait excitant ce sentiment de haine naturel à toute âme élevée à l'aspect d'oppresseurs. «Ces hommes, disait - on à Venise , en parlant des Autrichiens , sont inférieurs à nous par les sentiments, l'esprit et l'éducation, ils sont étrangers, ne parlent pas même notre langue, et cependant ils nous commandent! » On conçoit l'indignation que ces réflexions devaient entretenir dans l'esprit public. De toutes les façons, la colère du peuple se traduisait , tantôt dans les œuvres des poètes, tantôt dans les chroniques et les chansons des gondoliers, tantôt dans les railleries et les jeux de la rue. Partout, à Venise, cette ville si spirituelle, les sottises, les niaiseries, le ridicule, tous les défauts et tous les vices étaient attribués aux Allemands. Leur pesanteur physique, la lenteur de leur langage, leur difficulté à parler clairement l'italien, tout devenait un sujet de moqueries de la part des Vénitiens , et leur verve caustique s'exerçait sans répit sur cette race antipathique à leur sang et à leurs idées. Ceci n'est qu'un détail, mais c'est un détail important, parce qu'il montre jusqu'où va en Italie la haine du joug allemand.

Un fait plus caractéristique dans les rapports entre les Vénitiens et les Autrichiens , c'est le refus constant du papier-monnaie émis par l'Autriche. Malgré tons ses efforts et toutes ses menaces, il lui a toujours été impossible de le faire accepter par les Vénitiens.

Et cependant, plus tard, nous verrons, après la révolution de 1848, l'emprunt patriotique en papiermonnaie immédiatement couvert de signatures et accepté d'élan par la confiance publique.

Toutes les lois économiques de l'Autriche étaient hostiles aux intérêts italiens, en ce sens qu'elles étaient faites uniquement pour favoriser les intérêts allemands. Voilà la vérité, et afin qu'on ne croie pas qu'entraîné par l'ardeur de nos convictions nous nous laissions aller à l'exagération, fort inutile d'ailleurs aux besoins de notre cause, nous allons citer le témoignage d'un écrivain grand admirateur et partisan du despotisme, d'un écrivain qui a déclaré « que ce qu'on appelle les droits politiques étaient un vain mot, un luxe intellectuel, souvent nuisible, jamais utile1. » Or, voici ce qu'il ajoute : « Depuis 1814, en effet, VAutriche s'est toujours montrée envers Venise et toutes ses provinces italiennes sans justice et sans modération, infidèle à tous ses engagements. Elle leur a imposé un régime entièrement contraire à leur caractère et à leurs mœurs. Les fonctionnaires, les employés, les magistrats même étaient des étrangers; la plupart des carrières restaient fermées aux Italiens. Les impôts devenaient chaque jour plus lourds, les revenus communaux étaient souvent pris par l'Etat; l'industrie enchaînée, le commerce sacrifié à celui des autres parties de l'empire, notamment à celui de Trieste, la rivale de Venise. Point de liberté politique, point de liberté civile, pas même des lois, mais l'arbitraire de l'administration et surtout de la police ; C'était une domination qui ne s'identifiait en rien avec le pays, un abus incessant de la force, aussi com-

• M. AI. Lemasson.

/>/» Vêitû à noire époque et chez un

civil />'-. •

Qu'opposeront à cet aveu d'un écrivain rétrograde, mais sincère, les défenseurs quand même de la politique autrichienne? Ici la dénégation n'est pas possible : devant l'unanimité des témoignages et la notoriété évidente des faits constatés par les journaux allemands eux-mêmes, il n'y a plus qu'à reconnaître loyalement avec nous la légitimité d'une révolution qui avait pour but de mettre un terme à cet odieux esclavage. Qu'on ne vienne pas maintenant invoquer cette raison usée de la propagande des sociétés secrètes ; croire à leur influence serait commettre une erreur : Venise, quon ne l'oublie pas, a vécu toujours dune vie à part, exceptionnelle, isolée au milieu de la péninsule; elle a été presque entièrement exempte de l'action des sociétés secrètes qui jouèrent un rôle si important dans le reste de l'Italie : cet isolement politique a eu peut-être ses inconvénients; mais il a eu certainement aussi ses avantages : nous le démontrerons.

Quand éclatèrent à la fois les révolutions de Paris, de Bruxelles , de Varsovie , en 1 830 , le contre-coup s'en fit vivement sentir dans toute l'Italie. Humiliés et irrités des exactions de la tyrannie étrangère, les divers peuples de la péninsule tentèrent un mouvement préparé d'avance dans les esprits par les réformes de quelques princes italiens, que secondaient des philosophes distingués, et notamment par le grand-duc Léopold de Toscane.

La proclamation du principe de non-intervention, proclamation adressée publiquement par la France à toutes les nations étrangères, fut à la fois le signal et la cause du mouvement révolutionnaire qui s'accom-

plit alors au delà des Alpes. Et à quels autres peuples la proclamation de ce principe pouvait-elle s'adresser? La Belgique ne l'avait point attendue pour se séparer de la Hollande; la Pologne, toujours héroïque, s'était soulevée contre les armées de la Russie. Il ne restait donc plus que l'Italie à laquelle on pût penser, en reconnaissant à chaque peuple, petit ou grand, le droit naturel, sacré, imprescriptible, de rester maître de ses destinées. N'était-ce pas reconnaître par cela même aux Italiens le droit de chasser l'Autriche de son territoire, outrageusement violé par suite de l'abandon et du pillage de Bonaparte? N'était-ce point le moment propice de déclarer à la face du monde la solidarité des peuples opprimés avec le peuple vainqueur dans les journées de 1830 à Paris? Parmi ceux qui saluèrent avec enthousiasme la révolution française, le peuple de la Vénétie se fit remarquer, non par des démonstrations exagérées, mais par l'expression de sympathies vives et chaleureuses ; car ce sont ceux-là seuls qui ont souffert de l'esclavage politique qui savent apprécier les bienfaits de la liberté. A ce titre, Venise, si maltraitée par la domination autrichienne, devait plus que toute autre ville aspirer à recouvrer son indépendance. Venise, qui avait été surprise et non conquise; Venise, qui, après l'abandon de Bonaparte , avait vu sa municipalité proroger noblement ses séances et non les clore; Venise supportait avec impatience le joug tudesque. Sans nul doute, si en 1830 elle avait trouvé un nom populaire à mettre à sa tête , l'insurrection contre l'Autriche aurait eu de grandes chances de succès. Malheureusement, l'homme qui a rempli plus tard dans l'histoire de Venise un rôle si glorieux, Manin, n'avait que vingt-sept ans : c'était presque un enfant peu connu

encore; il ne pouvait faire une révolution tout seul. L'influence de cet homme a été tellement considérable sur la destinée de Venise, qu'il est nécessaire d'entrer ici dans quelques détails qui aideront à faire connaître et à faire apprécier sa conduite politique.

Page 1