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CHAPITRE II

PREMIERES TENTATIVES INSTRRECTIONNELLES.

Daniele Manin est né à Venise, en 4804, de Pietro Manin, avocat distingué. Son grand-père portait le même nom que le dernier doge, Lodovico Manin. Le jeune Daniele fit son droit à Venise, et subit ses examens à l'université de Padoue; à dix-sept ans il était reçu docteur. C'était la première fois qu'un enfant arrivait ainsi à gagner un grade qui demande de longues études et de pénibles travaux. On ne pouvait exercer qu'à vingt-quatre ans. Marié à vingt et un, par inclination , Daniele Manin, sans fortune patrimoniale, dut s'occuper, pour vivre, d'une traduction du droit romain , mis en ordre par Pothier. Nommé en \ 830, avocat à Mestre (petit bourg près de Venise), Manin partageait son temps entre les travaux de sa profession et ses études favorites de législation comparée. C'est en vivant ainsi dans la retraite, en compagnie d'une femme aimée et en relation seulement avec quelques amis d'enfance, que le jeune avocat se préparait, par la méditation et le travail, au rôle qu'il devait jouer dans les affaires publiques de son pays. En 1 831 , la nouvelle de la révolution à Bologne lui arrive par la lettre d'un correspondant, qui s'excuse, sur cet événement, de ne pouvoir payer une dette contractée envers lui. Quoique pauvre, Manin

ut cette lettre avec un grand bonheur; il eut pavé plus cher une si heureuse nouvelle.

La situation générale des esprits en Italie était alors partout favorable à 1 insurrection. Si le livre de Silvio Pellico, écrit sous l'inspiration évangélique, le montrait marchant à la perfection chrétienne, en pardonnant à ses bourreaux, comme autrefois le sage Bailly, il n'en était pas de même des jeunes patriotes italiens qui avaient puisé dans le récit de cette longue captivité sous les plombs de Venise et au Spielberg, une raison nouvelle de haine et de mépris pour le despotisme autrichien. A Modène, à Parme comme à Bologne, les soldats armés fuyaient partout devant les citoyens. A Venise, même symptôme, la force tremblait devant le droit; ce droit avait acquis tout à coup une telle puissance morale, qu'on disait hautement et en face des étrangers : h Notre tour est arrivé , nous allons reprendre possession de l'héritage politique de nos pères; bientôt nous vous chasserons. » L'ignorance ou l'ineptie du gouvernement autrichien sur la Mtuation de Venise était inconcevable; avec une garnison peu nombreuse, et composée en grande partie d'Italiens, il pensait que Venise lui obéirait éternellement. L'Autriche, dans son aveuglement, allait si loin, qu'il ne lui vint pas même à l'idée qu'autour d'elle pouvait éclater, d'un moment à l'autre, un mouvement formidable qui écraserait jusqu'au dernier de ses soldats. De 1830 à 1831 pourtant, il s'était formé à Venise un centre d'action, composé exclusivement de jeunes gens intrépides, résolus à sacrifier tout au triomphe de leur principe. L'un de ces hommes était un jeune écrivain du plus grand mérite. Giacomo Pezzato (de la Mira), né, comme Daniele Manin, en 1804. Quant à lui, étranger à toute affiliation, il con-

tinuaitsa vie laborieuse, guettant, si l'on peut s'exprimer ainsi, le moment propice où il pourrait affranchir sa patrie du joug autrichien , pour lequel , dès son bas âge, il avait toujours ressenti une profonde horreur et un mépris plus grand encore. Sa société habituelle se composait alors de trois personnes : Alexandre Zanetti, son beau-frère, écrivain et artiste, neveu du cavalier Léopold Cicognara; Giovanni Minotto, savant distingué , issu d'une famille noble, et enfin Francisco degli Antoni, homme d'un grand courage, cœur généreux et droit, prêt à affronter tous les dangers pour soutenir ses amis et ses opinions démocratiques. Tous aimaient Manin d'une amitié sérieuse, véritable; mais le dernier lui était, on le verra dans la suite, dévoué corps et âme ; c'était une de ces natures comme il en faut en temps de révolution , nature d'élite, présente partout où il y a un péril à braver, un bon droit à défendre, une belle action à accomplir. Entre ces quatre hommes qui se réunissaient journellement, la conversation, on le devine, roulait plus souvent sur la politique que sur toute autre question. Dans un de ces graves entretiens, Manin disait : « Amis , il faut faire quelque chose pour l'indépendance italienne; il n'est pas un de nos compatriotes qui, à la voix d'un de nous, ne reconnaisse immédiatement un ami, un citoyen, un frère, et, dans tous les cas, si tous ne viennent pas en aide, ils ne nous seront jamais hostiles à l'heure de l'insurrection. Emparons-nous de Venise, et il n'y aura pas de chaînes au monde qui puissent retenir les Lombards! »

A l'exécution de ce projet hardi, les amis de Manin opposaient la difficulté de trouver un chef qui eût un nom assez populaire pour entraîner les masses. Là,

en effet, était 1 obstacle ; on crut le surmonter en sadressant au vieux Cicognara, libéral du parti français; mais cette proposition n'aboutit pas; Cicognara se rejeta sur son âge, fit des excuses modestes, et les choses en restèrent là. Dussions-nous commettre une hérésie politique, nous avouerons en toute franchise ne rien regretter au refus de Cicognara ; un vieillard à la tête d'un mouvement insurrectionnel ou d'une révolution est toujours un obstacle : il faut à un chef révolutionnaire l'activité de la jeunesse, l'énergie, l'esprit d'initiative et le mépris de la mort. Sans se laisser décourager par ce refus , les quatre patriotes vénitiens reprirent avec une ardeur nouvelle leurs projets d'affranchissement. Manin, dans ses heures de loisir, s'occupait de travaux de menuiserie. A l'étage le plus élevé de sa maison, il avait un petit atelier de tourneur où il allait s'exercer au travail ; c'était là le cénacle de Manin et de ses trois amis, et tout en sciant et taillant ses bois et en les préparant de ses mains, le futur président de la république de Venise, ses manches de chemise retroussées jusqu'au coude, discutait avec animation les plans et les projets insurrectionnels contre le gouvernement autrichien. Afin de réparer autant que possible leur premier échec, les quatre conspirateurs arrêtèrent entre eux qu'une proclamation, rédigée dans le sens révolutionnaire, serait composée, imprimée et distribuée par eux dans la nuit même. A cet effet, Zanetti apporta une pierre lithographique; Minotto prépara, comme savant, l'huile convenable; Francesco degli Antoni, en raison de sa vigueur physique, remplit l'office de routeur à bras Manin, qui devait faire chauffer le liquide, renversa maladroitement sur ses mains l'huile bouillante et se fit une large plaie. On s'empressa auprès du blesse,

les parties endolories furent enveloppées, et Ton se remit à l'ouvrage. Malgré cet accident, le lendemain matin, le peuple de Venise, à son réveil, put lire la proclamation de l'atelier de menuiserie. Francesco degli Antoni l'avait, lui-même, durant la nuit, glissée sous toutes les portes de la ville. Ainsi s'employait une partie du temps de ces hommes dont le rêve et le but étaient l'affranchissement de leur patrie. Rien ne les rebutait; avec un courage que l'amour de la liberté seul peut inspirer, ils luttèrent contre tous les obstacles; manquant d'argent, d'appui, de presse, ils suppléèrent à tout par une activité infatigable. Qu'on vienne après cela dire que c'est le hasard qui fait éclater les révolutions! Le hasard ne peut rien, et s'il avait la puissance qu'on lui suppose, il n'y aurait pour les hommes politiques d'autre devoir à remplir qu'à attendre l'arrivée des événements ; que cette déplorable politique du laisser-faire, née de l'indifférence ou de la superstition, soit aujourd'hui la loi souveraine des âmes vulgaires, peu importe! Mais ne faut-il pas que tout être qui raisonne et se respecte, qui sent en soi une valeur réelle, qui aime son pays, sache diriger ses actions, emploie sa vie à un but utile à tous, c'està-dire à l'intérêt général? Ce n'est que l'accomplissement sérieux de ce devoir qui constitue le mérite d'un homme dans notre état social et l'élève dans l'estime publique comme dans la sienne. Si des exemples étaient nécessaires, prenons l'histoire contemporaine, il serait facile de démontrer que chez les peuples où ce sentiment d'abnégation civique a survécu, les grandes qualités et les grandes vertus nationales ont survécu également, comme en Pologne, en Italie, en Hongrie, et qu'au contraire, les peuples qui, dans leur égoïsme incrédule, ont abandonné la direction de

leurs affaires publiques au\ hasards de la fortune, sont en pleine décadence. Là, du moins, les nobles pensées, les grands desseins, les progrès de la raison humaine se sentent bientôt étouffés sous 1 iulluencc du sensualisme abrutissant, des calculs personnels, de l'agiotage et de la peur !

Tandis que Daniele Manin continuait, de concert avec ses amis, à chercher le moyen de s'emparer de l'arsenal , • qu'il regardait avec raison comme la clef de la situation , l'affaire Bandiera vint à propos réveiller les haines populaires de Venise contre l'Autriche.

Tout le monde connaît le noble et malheureux dévouement de ces jeunes patriotes fusillés en Sicile; mais ce que bien des gens ignorent, c'est la cause qui précipita cet événement. Le père des Bandiera commandait une division dans 1 Adriatique, lors de la capitulation faite à Ancône entre l'autorité pontificale et les patriotes qui avaient combattu à Parme, à Modène et dans la Romagne. Les chefs s'embarquèrent pour chercher un refuge à l'étranger. L'amiral Bandiera les poursuivit et les amena prisonniers à Venise. Parmi eux se trouvaient le général Zucchi et Morandi, deux patriotes que nous retrouverons : l'un commandant de la forteresse de Palmâ, et l'autre à la tête d'une division importante, tous deux combattant en 1848 pour la cause nationale. La conduite de l'amiral Bandiera excita la plus vive indignation. Dans toutes les classes, à Venise, il n'y eut qu'un cri de mépris pour ilétrir cette trahison odieuse d'un Vénitien. Le désir de laver cette tache faite à leur nom fut la cause de la mort des fils de l'amiral. Leur mère, noble femme, qui vit encore à Venise, entourée de l'intérêt et du respect publics, a sollicite l'honneur d'être la marraine du

premier drapeau bénit sur la place Saint-Marc, après la révolution.

11 existait à Venise un collège de marine ; ce collège devint un foyer puissant de nationalité. L'instruction y était, en dépit de la surveillance du gouvernement, dirigée dans le sens le plus patriotique. Les faits d'armes que ces jeunes officiers retenaient le mieux dans l'étude de l'histoire, c'étaient toutes les rencontres où les Autrichiens avaient été battus. En 1843, les deux frères Bandiera formèrent, dans la jeune marine, la société secrète de l'Esperia; cette société devait se recruter seulement parmi les officiers de marine. Mais vers 1 844, Attilio Bandiera se mit en relation avec Mazzini. Alors on commença, au mépris des statuts, à introduire dans la société des gens étrangers à la marine, ce qui dénaturait l'organisation première et l'exposait plus facilement à la trahison. Au moment de leur expédition malheureuse, Moro et les deux frères Bandiera voulurent seuls y prendre part. L'aîné, déclarant avoir été dénoncé par Micciarelli, engagea les autres conjurés à s'abstenir, sous le prétexte généreux qu'on aurait besoin d'eux à Venise. Après la mort de ces trois nobles victimes, le gouvernement autrichien créa une commission militaire présidée par Radetzki, pour juger par enquête toute la marine. Ces conspirateurs intelligents, l'élite de la jeunesse vénitienne, s'en tirèrent si bien qu'on ne put rien prouver contre eux ; la persuasion morale de leur culpabilité demeura dans l'esprit des juges, mais ils furent confondus devant l'habileté de la défense. On se débarrassa des chefs; l'amiral Bandiera luimême, malgré sa conduite tout autrichienne, fut mis à la retraite comme les autres. Le marquis Paolucchi, commandant supérieur de la marine, cul pour succès-

seur nominal le jeune prince Frédéric, avec le* colonel Marinowich, agissant sous sa signature. Ces dernières rigueurs portèrent un coup funeste à la société secrète de l'Espéria, la seule, à notre connaissance du moins, qui ait existé à Venise.

Nous rapportons ces faits parce qu ils ont eu de l'influence sur l'esprit des populations vénètes, dont, en Europe, on n'appréciait pas bien le véritable caractère.

En vain Daniele Manin, et un petit nombre d'hommes d'élite avec lui, cherchaient-ils tous les moyens de faire renaître la valeur des Vénitiens. L'occasion fuyait sans cesse devant eux.

Où le jeune démocrate avait-il puisé le sentiment énergique de l'avenir politique réservé à son pays? Qui lui avait mis dans le cœur cette foi profonde qui lui disait de croire encore quand tout le monde désespérait? Un don céleste, sans doute, et aussi les bienfaits d'une éducation de famille solide et sérieuse : les vagues souvenirs de l'enfance, les quelques impressions les plus vives de la première jeunesse, passée au foyer domestique, ne disparaissent jamais dans la vie des hommes. Lequel de nous, qu'il ait souffert ou qu'il ait été heureux; ne se rappelle avec attendrissement, avec respect, les exhortations de la maison paternelle? Le père de Manin était un républicain de la vieille roche, austère et convaincu ; il n'aimait ni les Autrichiens ni les Français, et ne comprenait pas qu'on pût se croire bon citoyen de Venise en se plaçant dans 1 un ou l'autre camp de ses oppresseurs. Blessé dans ses sentiments les plus intimes par le souvenir de la conduite honteuse du dernier doge de Venise Lodovico Manin;, il brûlait du désir de voir cette tache effacée de son nom. Aussi,

dans tous ses entretiens avec son fils Daniele, il ne cessait de blâmer, dans les expressions les plus méprisantes, la lâcheté du dernier doge, qui, au sein du maggior consiglio, s'était pris à pleurer en entendant le bruit du canon!

L'enfant écoutait tout cela avec recueillement, et au fond de son âme il sentait instinctivement naître et grandir, en même temps que lui, sa haine pour l'Autriche et son désir de réhabiliter un jour le nom de Manin. Venait-on à parler de Napoléon, le vieux Manin s'élevait contre ce qu'il appelait avec justice les trahisons ambitieuses du général français envers l'Italie, et principalement envers Venise. Aveuglé par ses sentiments ultra-démocratiques, il allait jusqu'à refuser à Napoléon le génie que ses ennemis les plus acharnés n'ont pu s'empêcher de lui reconnaître. Après avoir prédit, avant l'expédition, les désastres de la campagne de Russie, le fier républicain répétait sans cesse : « Je ne pardonnerai jamais à Napoléon de ne s'être pas déclaré pour l'indépendance de l'Italie, et de ne pas avoir reconstitué la Pologne. » Dans son opinion, si l'empereur avait fait ces deux grandes choses, il eût épargné à la France tous les maux de l'invasion étrangère. Quand le père de Daniele Manin avait fini ces discours véhéments qui revenaient sans cesse, son précepteur, Francesco Foramiti, reprenait la parole et continuait, sur un ton plus accentué encore, ces déclamations contre l'Autriche, contre la France, contre Bonaparte, contre tout ce qui n'était pas admis par les principes démocratiques les plus avancés. Ce Foramiti était un mathématicien savant. Doué d'une vaste instruction et d'une remarquable facilité de parole, il s'enthousiasmait à l'exposition de ses propres idées ou de ses utopies, et, constamment encouragé par

1 approbation du vieux Manin, il no s arrêtait que lorsque, épuisé, il ne lui restait plus ni souffle ni haleine. Daniele, qui était au fond aussi républicain que son père et son précepteur, remplissait pourtant déjà le rôle de modérateur. — .C'était le girondin de cette petite assemblée. Son bon sens pratique et sa pénétration naturelle lui faisaient pressentir, malgré sa jeunesse, que ses deux parrains politiques, écoutant plus la voix de leurs passions que celle de leur intelligence, dépassaient les limites du possible. Cependant ces entretiens animés , ces discussions sans cesse renouvelées sur des questions de philosophie, de jurisprudence et de politique, durent profiter à Daniele Manin, et développer en lui les dispositions particulières dont il était doué. Personne n'est exempt de ces influences : il n'est pas un héros, pas un grand homme qui ne doive quelque chose de sa réputation et de sa gloire aux impressions ou aux souvenirs de son enfance. Le père de Manin, avocat du temps de la première république et du royaume d'Italie, avait acquis une grande habitude de la parole. Souvent il atteignait, par quelque mouvement de l'âme, jusqu'à la plus haute éloquence, et électrisait son auditoire. Manin, enfant, s'était quelquefois glissé dans le prétoire de la justice, et avait assisté aux triomphes oratoires de son père. C'était en même temps pour lui une satisfaction et une leçon propre à le former un jour à cet art difficile de bien dire, art si commun autrefois à Venise, où tout le monde parlait bien, et si rare de nos jours. Il y a, en effet, à cet égard, une différence notable entre l'ancien peuple de Venise et le nouveau. Une génération muette a succédé à une génération éloquente. Ce contraste tient à une cause fort simple, c'est qu'entre la première républi-

que et la constitution du royaume d'Italie , il y eut une période de silence forcé , et que, depuis la chute du royaume d'Italie jusqu'à nos jours, l'Autriche a supprimé, dans la Vénétie et la Lombardie, la liberté de la presse et la publicité des débats, cet élément essentiel aux progrès de l'éloquence. Les jeunes avocats de Venise qui se destinaient au barreau étaient privés des moyens d'exercice, et ne pouvaient avoir recours qu'à des études particulières dans leurs réunions d'amitié. Daniele Manin n'a donc eu d'autres modèles dans l'art de parler que son père et son précepteur Foramiti. Comme Démosthène, Daniele eut à vaincre une prononciation difficile et un certain embarras naïf qui tenait à la répugnance que lui inspirait et que lui inspire encore tout ce qui ressemble à une mise en scène de comédie, soit au barreau, soit à la tribune politique. — 11 comprenait l'éloquence un peu à la façon militaire. Incisif et logicien, il n'aimait ni les longs préambules ni les grandes phrases. D'une loyauté et d'une honnêteté à toute épreuve, le moindre détour dans le langage le blessait comme une mauvaise action. Nourri aux sources les plus pures de la science et de la littérature, les physionomies qu'il préférait dans l'antiquité, étaient: celles des Gracchus; dans le moyen âge, Frà Savonarola, Cola di Rienzi, et dans les temps modernes, Mirabeau. Nous comprenons d'autant mieux ces sympathies à travers les âges, que le caractère politique de Manin rappelle quelques-unes des qualités, et même certains défauts des hommes que nous venons de citer.

Il est maintenant indispensable pour la clarté du récit d'initier, en peu de mots, les lecteurs aux manœuvres des banquiers. Ces manœuvres ayant été l'origine véritable de la révolution de Venise, nous ne

pouvons les passer sous silence. Que ceux donc qui s'attendent à trouver immédiatement un récit trèsdramatique prennent patience, et se résignent à l'ennui de ces courts détails.

Nous en demandons bien pardon aux imaginations brillantes qui ne veulent voir encore dans Venise que le pont des Soupirs et les luttes nocturnes à coups de poignard. Mais la réalité doit prendre ici, malgré nous-même, la place du roman. La première époque de cette révolution italienne, sans exemple dans l'histoire, est une longue bataille légale, économique et industrielle, soutenue contre l'Autriche par Manin et Tommaseo, afin d'arriver, en entraînant les masses, à reconquérir l'indépendance nationale. Ce ne sera donc qu'à dater de la proclamation de la république vénète, dans le second volume, par conséquent, que cette histoire deviendra purement politique et guerrière. D'ici là nous lui ôterions l'originalité de son caractère en sacrifiant la vérité historique à la convention poétique. Il y a, au reste, et l'on pourra s'en convaincre, plus de vraie grandeur dans la simplicité remarquable des moyens d'action honnêtes mis en œuvre par les Vénitiens, que dans toutes les exagérations théâtrales ou criminelles de certains révolutionnaires de bas étage.

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