DÉMONSTRATIONS EN FAVEUR DE MANIN ET DE TOMMASEO
C'est le 29 février 1848 que parvint à Venise la nouvelle du commencement de la révolution à Paris. Le gouvernement autrichien avait fait en vain d'incroyables efforts pour cacher à la population cet événement, qui causa une sensation profonde. Tous les vœux , toutes les espérances de la nation captive se tournèrent dès lors du côté de cette glorieuse terre de France d'où était parti jadis , avec le drapeau tricolore qui fit le tour du monde , le signal de l'indépendance universelle et la proclamation des droits internationaux. En vertu de cette loi, qui fait qu'on juge mieux les choses et les faits en les regardant à distance et en n'y prenant aucune part, Manin ne fut pas étonné d'apprendre les événements de Paris. Il paraît qu'il les avait presque tous prédits à sa famille et aux amis qui venaient le visiter dans sa prison, surtout dans les derniers temps. Mais Venise n'attachait peut-être pas plus d'importance à la révolution française qu'aux affaires d'Allemagne. L'antipathie qui existait dans ces contrées contre la Russie, et la secousse électrique qui s'y faisait ressentir, paraissaient les signes avantcoureurs d'une révolution prochaine. Venise alors , suivant en quelque sorte pas a pas l'itinéraire des idées démocratiques, comptait les étapes quelles avaient encore à faire pour arriver jusqu'à Vienne.
Une réuuiou générale des états de l'Autriche devait avoir lieu aux premiers jours de mars ; Manin avait dit : « Les idées démocratiques auront là une excellente occasion de se manifester solennellement ; » et il n'eut pas tort de le penser. Le jour de cette convocation des états provinciaux de la basse Autriche était fixé au 13 mars 1848. Or, par un singulier hasard, ce jour fut précisément celui de la révolution commencée aussi à Vienne par un refus fait à la pétition des étudiants de l'Université. Constatons-le, l'impulsion venait donc déjà des événements d'Italie; car on a observé que dans toutes les phases de l'insurrection allemande, ce fut l'emploi des moyens pratiqués dans la péninsule qui réussit le mieux.
Tandis que l'imagination des prisonniers voyageait en toute liberté, courant à la rencontre des révolutions, leurs personnes restaient bien réellement enfermées dans la prison de Venise. Le conseiller Zennari avait achevé son rapport sur les interrogatoires de Manin et de Tommaseo. Ce travail considérable et difficile est sous nos yeux. 11 se distingue par une supériorité d'analyse et un parfum de probité malheureusement bien rare dans les procès criminels autrichiens.
L'habile enchaînement des faits, la clarté et la méthode , l'exposition des actes et des tendances des prévenus , font du rapport de M. Zennari un modèle du genre. Par bonté de cœur, cet estimable jurisconsulte s'était attaché à pallier les circonstances aggravantes qui auraient servi de prétexte aux colères de l'Autriche contre ces deux hommes, que dans sa conscience, il jugeait innocents et qui l'intéressaient. 11 ressortait de son travail que Manin avait revendique pour lui la responsabilité pleine et entière de ses acte:: et que de plus il avait eu connaissance de presque
tous les écrits de Tommaseo. Le juge impartial ajoutait qu'aucun des accusés n'était sérieusement sorti 'ies autorisées. Toutefois, comme l'hostilité la plus ardente perçait dans le style du poëte, tandis que l'avocat pesant tous ses mots était resté dans la stricte légalité, M. Zennari, par un subterfuge touchant, avait lu au commencement du procès quelques lettres de Tommaseo, empreintes d'une certaine véhémence. Depuis, l'honnête conseiller s'appesantissait constamment sur l'exagération habituelle du style de Tommaseo , et il en profitait ensuite pour sauver le prisonnier, en détournant de lui les périls dune condamnation. Avec un art infini , il tirait parti des déclarations favorables de la police *, déclarations qu'il plaçait de manière à les faire paraître plus importantes que les griefs.
Le 5 mars 1 848, il proposa au conseil 2 de déclarer qu'il n'y avait pas d'indice du crime de perturbation publique, contre Manin , Tommaseo, Avesani et degli Antoni. Ces deux derniers, sans avoir été mis en prison , avaient été aussi impliqués dans le procès. M. Zennari , en formulant sa proposition , demandait que la décision fût envoyée selon l'usage au tribunal d'appel, et que les prévenus n'étant pas arrêtés criminels, fussent rendus à la police qui les avait réclamés d'avance avec tous les papiers saisis. Cette proposition adoptée par le conseil, ne rencontra d'opposition que de la part du président Abram. Heureusement , comme il n'avait droit de voter que dans le* cas du partage égal des suffrages, il dut s'abstenir. La situation des prisonniers reconnus innocents devenait
1 Consulter aux documents son rapport sur Manin et Tommaseo. * Ainsi compose: MM. Abram. président; Caimi, Seriati, Zennari, Ferrari -Bravo, Falck. de Remy.
celle-ci : ils devaient subir d'abord l'appel à Venise, ensuite la révision à Vérone. Ce qui , d'après les lenteurs calculées des tribunaux autrichiens , devait entraîner une prolongation d'emprisonnement de plusieurs mois. En outre , à la tête de la cour d'appel , Manin et Tommaseo avaient dans M. Schrott , un ennemi acharné qui, en sa qualité de président, pouvait retarder l'affaire ou en confier l'examen à une personne hostile. Une autre perspective s'ouvrait devant les prévenus, c'était celle d'être remis à la disposition de M. Call , ce même directeur général de la police qui avait feint devant Manin des intentions si libérales et qui s'était posé dans leur entrevue en partisan avoué des réformes. Cet homme , sans rougir de ses mensonges, avait déployé un tel acharnement contre les accusés, que même après la décision du vote , ses notes calomniatrices obligèrent à faire un appendice. Ainsi , sans compter les employés subalternes qui s'acharnaient contre eux pour gagner de l'avancement, Manin et Tommaseo, bien que reconnus innocents par un jugement du tribunal criminel, avaient encore à triompher des efforts d'un pouvoir arbitraire et avili représenté à Venise par MM. Palffy, Schrott, Call et Abram. Ces hommes, sans scrupules et sans délicatesse , avaient juré la perte des deux prisonniers. On verra qu'il ne tint pas à eux qu'ils n'accomplissent leur odieux serment. Tout Venise savait que son gouverneur, le comte Palffy, agissant spontanément ou d'après des conseils, avait écrit à Vienne pour faire transporter Manin et Tommaseo en Allemagne, où ils seraient, disait-il, à l'abri d'un coup de main possible, en présence de l'agitation croissante des esprits. Tout cela se passait sous un gouvernement qui se vantait d'être régulier et bienfaisant.
Des événements plus graves suscités par une providence réparatrice des injustices humaines , changèrent tout à coup la situation. Le temps approchait où les victimes allaient devenir les arbitres suprêmes de ces persécuteurs cruels , aussitôt transformés en très-humbles suppliants!
Chacun en ce monde , quel que soit son genre de vie, apporte partout les habitudes de son caractère. Tommaseo, poëte rêveur, aimant l'indépendance , ne pouvait se plier avec l'opiniâtreté persévérante d'un avocat aux vexations et aux ennuis continuels des exigences légales. Penseur aux libres allures, les subtilités de la chicane lui paraissaient misérables et l'impatientaient. Quand une idée était juste, il n'admettait pas qu'on dût gravement l'envelopper dans les phrases équivoques et barbares du langage judiciaire pour la rendre plus claire et plus palpable à l'esprit des juges. De là venait l'indiscipline de sa conduite en prison. Manin ne faisait pas un pas , ne disait pas un mot qui ne fût légal ; Tommaseo, nerveux, irrité, se plaisait au contraire à embarrasser ses interrogateurs ou à les humilier par les railleries piquantes de son esprit. Manin, à dessein, accablait ses geôliers et son secondino de politesses un peu exagérées ; Tommaseo, lui, blessait sans pitié leur vanité par la hauteur de ses manières et l'espèce de mépris qu'il n8 cachait pas assez pour l'exercice de leurs fonctions. Aussi, les plus indulgents de ses gardiens disaient-ils, pour l'excuser, que leur prisonnier était un poëte, c'est-à-dire un fou!
Manin , durant ces derniers jours de captivité , ne vit plus sa fille ; il recevait de sa mère des lettres déchirantes, où on lui donnait les tristes détails de la maladie de son enfant. Cette mâle énergie opposée par
Manin à ces rudes épreuves , se retrouve dans tous les actes de sa vie.
Le 13 mars, des luttes graves s étaient engagées à Vienne ; la nouvelle en parvint à Venise le 1 5 au matin. Aussitôt il fut décidé que toute la ville irait le soir même au théâtre de la Fenice , déserté depuis la scène des guirlandes tricolores. A midi, toutes les loges et les places de la salle étaient retenues. L'autorité s'en alarma , et le soir le théâtre fut fermé par ordre de la police. Le 16, on sut que le mouvement continuait à Vienne : l'agitation de Venise allait grandissant sans cesse. Ce jour-là par hasard, la comtesse Palffy, femme du gouverneur, se promenait au bras du maréchal Marmont , dans la place Saint-Marc , où la population, en les reconnaissant, donna des signes non équivoques de son antipathie. La comtesse Palffy s'esquiva ; mais le maréchal , se souvenant qu'il avait porté l'épée , voulut braver les démonstrations hostiles. A cette vue , le peuple , qui s'était contenté de murmurer modérément par égard pour la femme qui l'accompagnait, laissa éclater sa colère et le poursuivit de ses huées et de ses imprécations , à tel point qu'il dut se retirer. A tort ou à raison le duc de Raguse était détesté à Venise , où le peuple l'avait surnommé il traditore! La duchesse de Berry au contraire y était très-aimée; sa bienfaisance, ses manières affables, simples et affectueuses, ainsi que son esprit, l'avaient rendue très-populaire. Habituée depuis longtemps à donner asile aux grandeurs déchues, la vieille cité républicaine ne s'occupait pas du comte de Chambord. Elle se contentait de respecter dans ce dernier descendant d'une illustre race, l'infortune de l'exil !
Le 17 mars, la population vénitienne avait décidé
le matin qu'elle ferait une démonstration à quatre heures de l'après-midi en l'honneur des prisonniers. Et, dans l'espoir d'obtenir de meilleures nouvelles de Vienne par le bateau à vapeur arrivant de Trieste , on alla en pleine mer dans des barques à sa rencontre. Du plus loin qu'il les aperçut, le bâtiment ralentit sa marche. 11 avait à bord quelques soldats et des bourgeois qui répondirent aux questions des Vénitiens en agitant leurs chapeaux et en criant : Constitution à Vienne1! Le vapeur et les barques vinrent s'arrêter au Molo. Une masse de spectateurs avides des nouvelles politiques, les attendaient et les accueillirent aux cris mille fois répétés de vive la liberté , vive Trieste, vivent Manin et Tommaseo! La foule se porta ensuite sous les fenêtres du gouverneur, demandant la mise en liberté des deux prisonniers. Le comte Palffy déclara que cela ne dépendait pas de lui , et envoya les délégués du peuple à4a présidence du tribunal d'appel, chez M. Schrott. Celui-ci à son tour se rejeta sur la décision suprême de la cour de cassation de Vérone en ajoutant : «Si vous le voulez, nous y enverrons. » Pressé par les délégués, qui se souciaient peu d'être ainsi renvoyés de Caïphe à Pilate , M. Schrott avoua que Manin et Tommaseo étaient prisonniers politiques et qu'ils dépendaient du gouverneur. L'ancien directeur de la police, M. Call, avait été appelé à Milan; à sa place, M. Lindner s'efforçait de rassurer le gouverneur effrayé sur les suites de ce mouvement. Et , jusque dans le cabinet du comte Palffy, ce nouvel agent cherchait à intimider les délégués. Il dit en s'adressant à Giurati : « Mais, puisque vous parlez au nom du peuple, vous êtes
1 Ce qui n'était pas encore exact, puisque le 15, après une lutte de trois jours, l'empereur avait accorda seulement la liberté de la presse et la garde nationale.
donc ses chefs? » Ces paroles étaient prononcées avec l'espoir d'être rappelées un jour pour donner matière à un beau procès criminel. Giurati et ses amis répondirent noblement : « Il n'y a pas de chefs du peuple ici; nous sommes ses interprètes et, comme tels, nous désirons qu'il lui soit rendu justice ! »
Pendant ce temps-là, un grand nombre de personnes s'étaient portées devant la prison, et commençaient à en ébranler les grilles. Les enfants surtout se faisaient remarquer par leur ardeur. Giorgio Manin y était comme à un poste de péril et d'honneur. Il rencontra là le fils de l'avocat Avesani; ce jeune homme, un peu plus âgé et plus grand que lui , le hisse sur ses épaules en criant : « Faites place, c'est le fils de Manin ! » Il le conduisit ainsi jusqu'au pied des grilles, qui se brisèrent bientôt sous les efforts de ces enfants heureux et fiers de préluder ainsi aux sublimes combats de l'avenir.
A la même heure, de l'autre côté de la place Saint- Marc , toutes les fois que le gouverneur cherchait de son balcon à parlementer avec la foule impatiente , un cri de : Vogliamo e subito ! nous le voulons et à l'instant, l'interrompait. La force armée était bloquée dans ses casernes; on ne voyait pas un soldat; du reste la foule était si compacte qu'il eût été impossible de venir s'y mêler sans s'exposer à être étouffé ! Après bien des tergiversations le comte Palffy dut céder; son décret porte ces mots : « Vu la gravité des circonstances , je suis contraint d'assumer sur moi la responsabilité de la mise en liberté immédiate de Daniele Manin et de Niccolo Tommaseo. En même temps donc que j'adresse mon rapport à l'autorité supérieure, je charge le conseiller du gouvernement Lindner, directeur général de la police en Vénétie, de pro-
céder sans retard (seruu inrfugio) à la libération de ces deux détenus. » Le trouble du gouverneur fut si grand lorsqu'il expédia cet ordre, qu'outre la signature tremblée et presque illisible qu'on remarque au bas de ce décret, nous voyons dans le document original qu'il donna le prénom de Lodovico à Manin. Munis de ce précieux décret, Giurati et les autres délégués du peuple ne permirent pas à des mains étrangères d'en porter la copie , et ils en surveillèrent l'exécution en se rendant eux-mêmes auprès de M. Abram, à la présidence du tribunal criminel.
Du fond de sa prison, Manin avait dit à l'ascoltante Locatelli : « Je ne sortirai pas d'ici seulement par la décision des tribunaux, mais encore par la volonté du peuple ! » 11 en était alors si intimement persuadé que, sur les murs qui le renfermaient, une vision lui avait montré la foule éperdue venant le délivrer et le porter en triomphe, ainsi que Tommaseo, son ami, au bruit des acclamations de Venise enthousiasmée.
On a vu des hommes, natures privilégiées , exceptionnelles, intrépidement dévouées au bien, ne pas se rebuter devant l'ignorance , l'ingratitude, le découragement, ou, ce qui est un obstacle plus grand encore, devant l'indifférence désolante des masses. Parmi ces hommes, il y en a qui succombent épuisés avant la fin de leurs travaux ; ceux-là disparaissent tristement oubliés quelquefois, et confondus dans la foule, comme s'ils n'avaient rien fait. D autres, au contraire, plus forts, mieux secondés ou plus heureux, survivent et réussissent ; ils deviennent alors les rédempteurs des peuples. Manin, en 1848, à Venise, devait être un de ces hommes privilégiés , qui attachent leur nom à l'immortalité d'une délivrance nationale. Si ce tribun audacieux avait travaillé politiquement, comme quel-
ques révolutionnaires l'ont tenté dans l'ombre et à l'aide des sociétés secrètes, il n'eût rien fait de bien. Avant de se laisser aller à l'espérance de chasser l'Autriche , il voulait améliorer la condition du peuple , l'instruire, lui faire connaître ses lois et ses droits. En cherchant à augmenter le courage et la valeur morale de chaque individu par l'exercice de ses devoirs civils et politiques , Manin accomplissait certainement une bonne action. « Si des circonstances favorables ne se présentent pas pour obtenir un meilleur sort, disait-il à ses concitoyens, nous aurons toujours commencé un travail utile et favorable aux générations à venir. »
C'était sagement raisonner; car à quoi eussent abouti alors des tentatives insurrectionnelles? infailliblement à deux résultats. Elles auraient donné un prétexte à l'Autriche pour n'accorder aucune réforme; elles auraient fortifié son pouvoir et l'auraient rendu plus despotique. Manin, quoi qu'on en ait dit, a donc eu raison de ne pas consentir à jouer le rôle vulgaire d'un chef d'émeute; n'avait-il pas une mission plus importante et plus élevée, un peuple à sauver et l'indépendance de Venise à reconquérir!
La marche rapide des événements en France et en Allemagne, au commencement de l'année 1848, enflamma les esprits et accéléra la révolution des provinces italiennes soumises à l'Autriche. L'attitude de ces populations était devenue si menaçante, que de sa prison , Manin se demandait déjà comment on pourrait empêcher l'anarchie, le jour où la liberté nationale serait rendue à Venise. La création d'une garde civique lui paraissait le meilleur moyen de mettre un frein à l'emportement des passions, qui devaient éclater avec d'autant plus de vivacité qu'elles avaient été
longtemps contenues. Kn pareille circonstance, il est juste que tous ceux qui ont intérêt à Tordre, forment l'armée capable de le maintenir. Le mouvement populaire, c'était le vent , Venise le navire, il fallait une voile et un gouvernail. Sans vent on n'avance pas, sans gouvernail on va mal. Manin et Tommaseo avaient à cœur de sauver et de bien diriger ce magnifique navire italien qui portait toutes leurs affections, tous leurs intérêts et toute leur gloire.