‹ Histoire de la république de Venise sous ManinChapitre 22 sur 57 · DELIVRANCE DES PRISONNIERS · texte numérisé non relu

DELIVRANCE DES PRISONNIERS

Dès sa plus tendre enfance, Manin avait toujours souffert; aussi loin qu'il se reportait dans ses souvenirs, il rencontrait une pensée triste ou une douleur. Né avec tous les dons d'un esprit supérieur, il éprouvait un sentiment bien rare chez les enfants, le dégoût de la vie. A l'âge où pour tous la vie est belle , heureuse , ou du moins exempte de ses plus grandes misères , elle était déjà, pour le jeune Daniele, pénible et lourde à supporter. A peine adolescent , l'existence humaine lui pesait, non à la manière molle et lâche des âmes romantiques des Werther, des René, des Adolphe et des Oberman, mais à la façon de ces héros de l'antiquité qui regrettaient le jour dès qu'ils cessaient de faire de belles actions. Pour tout dire , le courage de notre héros a peut-être dépendu un peu de ce mépris de la mort; et si plus tard, la douceur d'une union sympathique lui apporta un moment les dédommagements d'une âme exquise, élevée et délicate, cette salutaire influence ne fut que passagère, car de nouvelles afflictions vinrent le contrister, et, depuis la mort de sa sœur, la douleur visita son foyer, hélas ! pour ne plus le quitter. Ceci explique pourquoi , au milieu de ses travaux, de ses luttes passionnées, de sa captivité, Manin se surprenait souvent triste et douloureusement affecté. Une seule chose le ranimait, lui

faisait même tout oublier, c'étaient ces deux mots magiques : Italie et liberté! ces deux termes du problème sublime qu'il devait résoudre. Alors, mais seulement alors, le tribun reparaissait, et, s'inspirant au cœur du peuple , il plaçait sous ses pieds toutes ses peines, toutes ses tristesses, toutes ses souffrances, pour ne plus songer qu'à mettre un terme à celles de Venise captive.

Dans sa prison Manin avait recueilli et extrait trois pensées; la première, tirée d'un discours de Victor Hugo à la chambre des pairs , est celle-ci : « Ce n'est pas la liberté qui est dangereuse, c'est l'ivresse qu'elle donne à ceux qui en vident précipitamment la coupe. Toute liberté est menacée de périr par l'excès lorsqu'elle n'a pas été précédée par l'initiative. »

La seconde, de M. Emile de Girardin, est conçue en ces termes : « La vérité, qui s'ennoblit par le péril, est la sœur aînée de la gloire , car elle a sur celle-ci l'avantage de donner son sang et de n'en pas faire couler. »

Et la troisième est le passage suivant du National, reproduit par le Journal des Débats de 1 848 : « Non qu'à vrai dire nous regardions les Italiens comme faibles et incapables de se défendre par eux-mêmes; mais la lutte serait douteuse. Or, il importe qu'elle ne le soit pas, et ils permettront à leurs amis de la France de partager leurs dangers et de payer à l'Italie une dette de reconnaissance pour tout le sang que les Italiens ont versé dans les rangs français. »

Ces trois fragments , tracés de la main du prisonnier, résumaient exactement la situation de l'Italie en ce temps-là.

Le 13 mars , on lut, dans la Gazette de Venise, le manifeste de Lamartine à l'Europe. L'antique cité ré-

publicaine attachait à ce magnifique document une valeur immense. N'était-il pas en effet comme la clef d'or avec laquelle le peuple pourrait ouvrir à la liberté les portes de Venise gardée seulement par les soldats de l'Autriche? Il n'y avait pas de baïonnettes au monde qui pussent résister à l'effet produit dans le lombardo-vénitien par cet engagement solennel de la France républicaine.

« Si l'heure de la reconstruction de quelques nationalités opprimées en Europe ou ailleurs, nous paraissait avoir sonné dans les décrets de la Providence.... si les États indépendants de l'Italie étaient envahis ; si l'on imposait des limites ou des obstacles à leurs transformations intérieures; si on leur contestait à main armée le droit de s'allier entre eux pour consolider une patrie italienne , la république française se croirait en droit d'armer elle-même pour protéger ces mouvements légitimes de croissance et de nationalités des peuples1. »

Manin personnellement, nous avons dit pourquoi , ne croyait pas devoir compter sur l'appui d'une France monarchique; il ne voulait à aucun prix de l'appui d'une France anarchique; il n'aurait pas aimé à voir payer les frais d'une révolution par les excès et les horreurs de 93. Dans sa pensée, ces crimes ne devaient plus, ne pouvaient plus être renouvelés au xixe siècle. Et en cela il avait raison. Une véritable république acceptée sans lutte, proclamée parious les partis, ratifiée par le vote solennel d'une assemblée issue du suffrage universel, une république française dirigée par d'honnêtes gens, abolissant la peine de mort en matière politique, devait paraître au prison-

* Extrait du manifeste de M. de Lamartine.

nier vénitien la garantie la plus certaine d un avenir meilleur pour sa patrie. « Les Italiens, disait Manin, ne sont pas estimés ce qu'ils valent. 11 faut donc qu'on les voie à l'œuvre; nous ne pouvons dire aux nations étrangères : Donnez-nous notre liberté avec vos armes et votre argent! Cela est insensé, cela serait honteux. Pour nous , il faut commencer la révolution avec nos propres forces en pensant qu'à l'heure d'un danger suprême il y a une grande et vaillante nation, la France, qui, non-seulement par sympathie politique, mais par intérêt pour la conservation de son principe et de ses idées démocratiques, ne laissera point périr l'indépendance de Venise. Les déclamations, qui n'ont jamais abouti à rien, sont plus qu'inutiles actuellement, elles seraient compromettantes et coupables; l'Italie a assez parlé, qu'elle se taise et qu'elle agisse. Quand elle aura fait tout ce qui est en son pouvoir de faire, une demande de secours ne sera plus pour elle un déshonneur, mais au contraire un signe de sa dignité.» 11 s'agissait avant tout, pour conquérir et conserver les sympathies de la république française , de commencer par conquérir son estime. Le reste viendrait ensuite. L'important, c'était de prouver devant l'Europe, à ceux qui avaient appelé l'Italie la terre des morts, à l'Autriche qui feignait de la croire incapable de se gouverner elle-même, à d'autres encore qui l'accusaient de ne savoir ni se battre ni s'entendre, qu'ils s'étaient tous trompés. Manin et Tommaseo prirent l'engagement pour Venise , du moins, de le prouver, et l'avenir bientôt se chargera de démontrer qu'ils ont tenu parole.

C'est ici que se révèle dans tout son éclat la supériorité politique de Manin , sur la plupart des chefs républicains de la révolution italienne. Ce n'est

pas seulement parce qu'il a mieux réussi, c'est parce qu'il n'a permis aucun excès, toléré aucune représaille, et qu'il s'est montré, en un mot, aussi ferme, aussi modéré au pouvoir qu'il avait été énergique et persévérant dans l'opposition.

En étudiant le problème d'un avenir italien , le captif se disait avec raison : l'Autriche est une réunion d'éléments hétérogènes; tant que ces éléments réunis en faisceau seront maintenus dans une seule main par un despotisme habile, ils dureront : semblables à ces vieux bâtiments lézardés qui restent debout en vertu d'une loi de cohésion jusqu'à ce qu'un premier coup de marteau les réduise en poussière. En effet, l'Autriche demeurant puissante, l'Italie n'avait aucune chance de succès pour se débarrasser de son joug; toute tentative exécutée dans ce sens devenait une folie. Ce qu'il importait de faire, c'était de profiter immédiatement du renversement de l'empire viennois. Et ce renversement ne pouvait s'obtenir que de deux manières, par le progrès continu des idées entraînant de gré ou de force des concessions qui anéantissent le système répressif de M. de Metternich, ou par le contre-coup d'une révolution étrangère précipitant l'avènement des idées d'indépendance, révolution qui ne pouvait arriver que dans notre pays de France. L'action italienne devait se diriger dans le sens de la première hypothèse puisque cela devenait également utile dans le sens de la seconde. Il fallait marcher dans la première voie avec une sage lenteur et une grande modération, et dans la seconde au contraire avec une immense énergie. Là se résume le plan tout entier de la conduite politique de Manin. Si donc l'on compare ce système pratique si sage et si simple aux systèmes si compliqués

et si savamment impossibles d'un grand nombre de révolutionnaires italiens, on sera de l'avis de Giusti, lorsque ce poète satirique, enlevé aujourd'hui, par la mort, à la péninsule, flagellait de ses fines épigrammes les théories de quelques-uns de ses plus illustres compatriotes.

Dominé par la pensée constante d'un soulèvement prochain, Manin continuait à se montrer chaque jour au peuple de la fenêtre de sa prison. Le 1 7 mars, assis devant une table, il traçait paisiblement sur un exemplaire de la Gazette cTAugsbourg la marche probable de la démocratie à travers les provinces allemandes. Tout à coup un grand bruit et des clameurs immenses s'élèvent , semblant partir du quai des Esclavons, du pont de la Paglia et du Molo. Le prisonnier s'élance à sa fenêtre : une foule innombrable couvrant les quais, les rues et toute la lagune dans des barques pavoisées, le salue d'un cri universel de Viva Manin! Cette fois ce n'était plus la voix isolée d'un enfant, c'était celle d'un peuple tout entier qui acclamait son futur libérateur encore captif.

Au même instant la porte de sa prison s'ouvrit et le gardien de Manin entra en s'écriant : « Grand Dieu! que faites-vous à cette fenêtre? vous savez bien qu'il est défendu d'y monter. » Puis, sans attendre de réponse, il sortit pâle et défait, laissant dans son trouble la porte ouverte. Pour un prisonnier fanatique de la légalité comme l'était Manin, cette porte était moralement fermée. Et cependant, à l'aspect de ce tumulte, il se disait en frémissant : « Mon fils m'a promis de ne prendre part à aucune lutte sans me consulter; mais il s'agit de délivrer son père! puis-je espérer qu'il se soit abstenu? Non, il est certainement là-bas. » Et le malheureux prisonnier se promenait à

grands pas en pensant qu'enfermé il ne pouvait se battre ni à la place de son fils ni avec lui. En ce moment le président du tribunal, M. Àbram, entra et adressant la même question que le gardien, il dit : « Vous allez à cette fenêtre sans doute pour provoquer encore des tumultes? — Mesurez vos paroles, répliqua Manin avec colère, vous êtes indigne d'être mon juge, parce que vous prononcez sans connaissance de cause sur le fait même qui fait le titre de mon procès; je vais demander formellement que vous n'y ayez plus aucune part; je récuse votre compétence. » Le président sortit décontenancé; létat-major de la prison et les geôliers en grand uniforme , l'épée au côté, étaient rangés devant la porte toujours ouverte de la salle où était Manin : « Il faut, dit celui-ci s'adressant à ces gardes, que je parle à l'instant au conseiller général. »

En attendant, le bruit du dehors augmentait d'une manière effrayante; ce n'étaient plus seulement des clameurs confuses et éloignées, c'était un bourdonnement terrible de voix humaines, approchant toujours, et semblable au bris des flots de la mer en furie. Tout à coup le geôlier chef entre dans la prison de Manin avec Thipaldo, l'ami de Tommaseo : « Habille-toi promptement et viens avec nous, tu es libre, dit-il au prisonnier qui était encore en robe de chambre. — Non, répondit celui-ci, je ne sors pas à la faveur d'une émeute triomphante. J'ai été illégalement arrêté , je veux être légalement délivré. » Le chef geôlier se crut obligé, par peur sans doute, de joindre ses instances à celles de Thipaldo. « Entendez ce bruit au dehors, dit-il. — Cela vous regarde , répliqua obstinément l'avocat. — ■ Mais c'est par ordre du tribunal que vous sortez. — Alors la situation est

différente, observa Manin, si cela est, je vous suis. » Il s'habilla précipitamment et sortit accompagné du geôlier chef et de Thipaldo. Dans les couloirs du tribunal, la première personne qu'il rencontre, c'est Tommaseo. Tous les deux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. C'était la première fois qu'ils se voyaient depuis leur arrestation. Un peu plus loin, à l'entrée du grand escalier, le président et tous les conseillers du tribunal, réunis en grande tenue, vinrent féliciter les prisonniers sur leur délivrance. Manin répéta qu'il ne sortirait point sans un arrêt rendu en bonne forme. « Cet arrêt existe, dit M. Abram le président; je vous le jure, et je m'engage à vous le faire remettre aujourd'hui même. » Il n'y avait donc plus à hésiter. Manin et Tommaseo descendirent ensemble. Les portes du tribunal retentissaient sous des coups redoublés. Enfin elles s'ouvrent, et livrent passage à une foule enthousiasmée, à la tête de laquelle on distinguait le comte Mocenigo!

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