‹ Histoire de la république de Venise sous ManinChapitre 23 sur 57 · OVATION FAITE A MANIN SUR LA PLACE SAINT-MARC · texte numérisé non relu

OVATION FAITE A MANIN SUR LA PLACE SAINT-MARC

Les prisonniers délivrés étaient presque étouffés sous des embrassements eonvulsifs; c'était à qui les approcherait, à qui les féliciterait, à qui les presserait dans ses bras. Ces témoignages sympathiques étaient si ardents, qu'un des collègues de Manin à l'Athénée, le docteur Secondi, homme d'une stature colossale, le prit dans ses bras comme un enfant, et l'emporta suivi de la foule. Ce cortège populaire traverse le pont de Canonica, le quai , tourne à gauche et entre dans une rue conduisant à la piazzetta San Leoni. Là, devant une boutique, il y avait une planche à terre; la foule s'en empare, y fait monter Manin, et le porte ainsi à épaules d'hommes jusque sur la place Saint- Marc. Cette place présentait un spectacle admirable. A l'exception des soldats autrichiens et des malades, tous les habitants de Venise s'étaient répandus dans la ville. La place était tellement pleine de peuple, qu'on se sentait de temps à autre entraîné et porté par la foule. De la hauteur de son pavois, Manin, calme et maître de ses impressions , dominait la foule, dont l'enthousiasme allait croissant; un gondolier s'élance et va saisir son mouchoir qui, déchiré eu mille pièces, fut en un instant distribué à tous les assistants.

Tommaseo, porté aussi en triomphe, s'était évanoui au premier contact du grand air.

Il fallait une grande force morale à des hommes qui étaient restés longtemps enfermés entre les murs d'une prison pour supporter sans faiblir les fatigues d'une ovation semblable, faite en plein soleil, sur cette mer animée de têtes humaines. La surprise et 1 attendrissement de cette délivrance firent une impression trop vive sur le poëte; l'avocat lavait prévue, il s'y attendait, pour ainsi dire, d'heure en heure, il n'est donc pas étonnant qu'il ait conservé son sangfroid. Toujours porté sur son pavois populaire, Manin se voyait conduire sous le balcon du gouverneur. « 11 faut que vous prononciez quelques mots, dit alors M. Giurati au héros de la fête. — Mais je ne sais rien de ce qui s'est passé, reprit Manin , apprenez-le-moi. — Révolution à Vienne, constitution; on a obtenu votre élargissement du gouverneur, remerciez-le. >» En entendant ces paroles jetées précipitamment, Manin, sans même lever les yeux sur le comte Palffy, debout sur son balcon, se recueille en regardant la foule, et dit : « J'ignore la cause de ma délivrance et ce qui me mérite les honneurs de ce pavois dans la place Saint-Marc. Ce que je vois, ce que je comprends, c'est que les sentiments de l'amour du pays, de la dignité nationale, ont fait de grands progrès parmi ce peuple. C'est un spectacle bien grand et bien beau que de vous voir tous réunis avec les mêmes sentiments, les mêmes vœux sur cette place Saint-Marc, qui rappelle tant de souvenirs de nos grandeurs passées! Cependant, mes amis, retenez-le bien, il n'y a pas de liberté véritable sans ordre et sans le respect absolu des lois. » A ce passage, le gouverneur radieux devança les applaudissements de la foule en saluant

d'un air d'approbation. L'orateur reprit aussitôt : « Quoiqu'il y ait des moments graves dans lesquels l'insurrection n'est pas seulement un droit, mais un devoir. » Ici le gouverneur se retira brusquement de son balcon. Le peuple éclata en cris d'approbation. « Aidez-moi à descendre maintenant, que j'aille embrasser ma famille, » dit l'orateur. Manin arrive, toujours suivi du peuple, au Campo San Pater niait , où était sa demeure, et il aperçoit sur le balcon sa pauvre fille malade, pâle, tremblante, les yeux pleins de larmes, qui le saluait de la main. Ce retour du captif au foyer de tant de vertus domestiques avait un caractère touchant et solennel. Manin, emprisonné pour le peuple, était ramené triomphant par le peuple au milieu de cette famille respectable que tout Venise était venue consoler dans ses jours d'épreuve et d'afiliction. A la porte d'entrée, Manin est embrassé avec effusion par un jeune homme, c'était Toffoli. Un grand nombre d'amis avaient envahi la maison ; il y en avait partout ; à chaque pas Manin recevait une accolade. La foule, réunie sous ses fenêtres, chantait en chœur :

Viva l'Italia, viva la liberté, Viva Manin e Dio chi la manda !

Manin parut alors à son balcon et dans quelques paroles bien senties , il dit à ses concitoyens : u Ce n'est pas à moi qu'il faut adresser vos éloges, c'est à celui qui est le chef de la résurrection italienne, à Pie IX. »

La foule reprit aussitôt son chœur avec cette variante :

Viva l' Italia, viva la hbertà, Viva Pio nono e Dio chi la manda !

Quand il ne resta plus autour de lui que les hommes les plus importants du mouvement, Manin leur dit : « Ce n'est pas le moment des félicitations, c'est le moment de l'action. La ville est tout entière dans les mains du peuple, mal armé de couteaux et de poignards; l'exaltation peut amener des collisions imprudentes avec l'autorité et nous plonger dans l'anarchie. Les sentiments les plus généreux mal dirigés peuvent faire fondre sur Venise des malheurs irréparables; pour les détourner, il n'y a qu'un moyen c'est d'organiser immédiatement une garde civique. » Castelli , Reali et Berti , stupéfaits de cette proposition, répondirent : « Mais prenez garde, vous êtes encore animé par les souffrances de la prison , vous ne devez pas raisonner sous l'empire de cette exaltalion. — Vous vous trompez, dit Manin, je suis préparé ; c'est vous qui n'êtes pas à la hauteur des circonstances. Le triomphe d'un instant vous enivre; si vous ne m'écoutez pas , il y aura bientôt du sang versé et des calamités à déplorer. » Manin seul ne pouvait rien faire ; mais l'opposition de ses amis ne le décourageait pas. « Allez, je vous prie, dit-il à Namias, allez chez le gouverneur lui dire qu'il n'a eu dans sa vie d'autre ami véritable que moi, parce que seul je lui ai dit la vérité, et prédit ce qui est arrivé. Dites-lui que sa vie et celle de sa famille ont été aujourd'hui dans mes mains , que sur la place Saint- Marc, libéré par le peuple après une captivité injuste, si au lieu de prêcher l'ordre j'avais prêché la vengeance, il aurait été écrasé comme un ver de la terre. Dans l'intérêt de l'ordre qui est aussi un intérêt gouvernemental, dans l'intérêt de sa vie auquel je tiens moins pour elle que pour l'honneur de mon pays, engagez-le à organiser sur-le-champ une garde ci-

vique. » Cette demande était d'autant mieux fondée que les dernières nouvelles de Vienne en admettaient l'exécution. Le gouverneur, malgré les instances de Namias, n'y voulut pas consentir.

A Rome et dans plusieurs provinces italiennes , les habitants, en s'armant pour la sûreté de leurs familles, avaient formé une garde civique. Par un sentiment d'égard et de fraternité pour ces peuples et pour ne pas effrayer l'Autriche, il était convenable, en fondant l'institution, de ne point prendre un nom qui n'eût pas manqué d'avoir aux yeux du gouvernement autrichien une signification hostile ; c'est par cette raison qu'on se servit du mot de garde civique; plus tard, au contraire, durant le règne de l'administration sarde à Venise, on disait toujours la garde nationale, même dans les actes publics. A sa rentrée au pouvoir, Manin lui rendit le nom de garde civique ; à cette occasion, le général qui la commandait ayant demandé quel nom elle devait définitivement garder, Manin , répondit : « Celui de garde civique, c'est avec ce nom qu'elle s'est illustrée par la conquête de l'indépendance, elle n'a pas besoin d'en chercher un plus glorieux. »

Tandis que Manin, rentré dans sa famille, méditait sur les moyens de délivrer à son tour ceux qui venaient de le délivrer lui-même, la ville, en émoi, s'était transportée sur la place Saint-Marc. Là, un homme du peuple, Zanetti Zucchari, porté en triomphe sur cette même planche qui avait servi de pavois à Manin, plaça un drapeau tricolore au mât du milieu de la place; presque au même instant, une artiste allemande, la Goldberg, jeta d'une fenêtre des Procuraties vieilles deux drapeaux qu'on hissa immédiatement aux deux autres mâts. Dans une place de guerre en état

de siège, le déploiement du drapeau italien était un événement grave et une provocation manifeste contre 1 Autriche.

A trois heures de l'après-midi, on entendit retentir trois coups de canon, signal de l'autorité en cas d'émeute. La troupe sortit enfin des casernes, parcourut la ville et vint occuper militairement la place Saint- Marc. Après une intimation faite en vain au peuple de descendre les drapeaux, un bataillon croate du régiment Kinski, se rangea en bataille du côté de l'église en s'étendant jusqu au pied de la tour de l'horloge. Ce bataillon se mit en devoir d'abattre les trois drapeaux; un seul, dont les cordes n'avaient pas été coupées par la foule, tomba à mi-mât; les deux autres, hissés au sommet, n'auraient pu être enlevés que très-difficilement par des matelots habitués à cet exercice. Le peuple résistait et voulait défendre le drapeau détaché ; alors on chargea à la baïonnette. Deux hommes furent blessés et un capitaine vénitien de la marine marchande fut étouffé, malgré le dévouement et les soins du jeune Comello. Devant cette agression sanglante, le peuple se retira en assez bon ordre du côté du ponte del Dai; la troupe le poursuivit jusqu'à l'entrée de ce pont et s'arrêta là. Venise, formée de tant de petites îles séparées, rend la guerre des rues presque impraticable; car, à l'exception de la place Saint-Marc, du môle et des alentours, il n'y a pas une partie de la ville qui, en coupant ses ponts, ne puisse résister très-longtemps aux attaques les mieux combinées. Le peuple, en abandonnant aux troupes autrichiennes la place Saint- Marc, ne cédait pas; il exécutait seulement un habile mouvement stratégique pour se retrancher dans les positions qu'il savait inexpugnables. Une demi-heure avant cette lutte, une bande populaire, partie de Cas-

tello et venant par le quai des Esclavons, marchait sur la place Saint-Marc.

Arrivée au pont de la Pietà, cette bande fut arrêtée par des sentinelles croates. Alors, sans se décourager, les hommes du peuple, à l'aide de barques et de planches, improvisèrent un pont et passèrent en masse à portée des baïonnettes. La consigne des soldats leur défendait bien de laisser circuler sur le pont où ils étaient, mais elle ne disait rien pour le cas où un autre pont serait élevé à côté du leur. Ceci démontre que l'armée autrichienne, bonne pour des opérations régulières, ne vaut absolument rien dans une lutte révolutionnaire. Le moindre événement imprévu la déroute, la rend impropre à agir; et comme toutes les guerres insurrectionnelles se composent en grande partie d'une combinaison de tous les expédients qui germent dans l'imagination du peuple, il s'ensuit que des troupes inertes et manquant d'initiative et d'à-propos, comme les troupes allemandes, sont toujours certaines d'avoir le dessous.

Sur ces entrefaites, un jeune homme accourt et entre précipitamment chez Manin; ce messager, qui avait l'air égaré d'un homme en délire, était un poète nommé Benedetto Vollo : « On massacre nos frères, s'écrie-t-il, et vous restez ici, venez donc vous mettre à la tête du peuple! — Si on m'a tiré de prison, je ne l'ai pas demandé, reprit Manin; ces luttes sont funestes, je les déplore et je pense qu'on peut obtenir davantage en suivant une autre voie. » Le pauvre poëte sortit indigné comme un homme étonné qui aurait trouvé un cœur lâche là où il espérait rencontrer un cœur ferme et résolu. Manin jugeait les choses de plus haut. Sans confiance aucune dans la bonne foi du gouvernement, il comprenait à merveille qu'ayant

cédé à la force des circonstances, celui-ci voulait à tout prix obtenir une revanche. Il ne convenait pas à Manin d'en être le premier gage. C'est pour cela qu'il ne voulait pas, en se compromettant au début dune émeute, se faire remettre en prison et arrêter ainsi la marche d'une révolution triomphante. Sa mort obscure sur la place Saint-Marc eût été le signal de la chute définitive de Venise, qui se relevait à peine en ce moment des hontes de la domination étrangère. Un conspirateur vulgaire serait allé se jeter inconsidérément sous les baïonnettes autrichiennes et périr sans utilité pour son pays. Manin raisonnait autrement : il vovait dans ces débuts l'avenir à ménager d'une révolution favorable au bonheur, à la prospérité et à la gloire de l'Italie tout entière. C'était un motif et un devoir pour lui d'agir avec prudence, de ne marcher qu'à pas sûrs dans la voie nouvelle qu'il avait ouverte et préparée lui-même à sa patrie. Risquer en un jour l'œuvre de toute sa vie eût été le fait d'un héros de barricade, et Manin est plus qu'un homme politique, c'est un homme d'État. Prévenu que le gouvernement avait donné des ordres pour qu on s'emparât de nouveau, pendant la nuit, des prisonniers, Manin accepta l'hospitalité de l'avocat Visentini, et le soir à neuf heures, il se rendit au domicile de cet ami dévoué. Tommaseo, averti sans doute de son côté, se réfugia chez Thipaldo. Cette nuit fut employée par Manin à réfléchir aux meilleurs moyens d'organiser une garde civique. Il se souvint qu'avant son arrestation, étant avec Mengaldo , il lui avait entendu raconter une anecdote qui prouvait ses craintes sur l'envahissement du communisme. Elles furent le point de départ du projet d'organisation de la garde civique; on va comprendre comment.

Le lendemain 18, Manin retourne chez lui à neuf heures du matin; en entrant, la première personne qu'il aperçoit, c'est Mengaldo qui l'attendait avec d'autres amis. « La ville est au pouvoir des prolétaires, lui dit Manin, qu'est-ce qui empêchera maintenant le désordre? Il faut un armement régulier pour obtenir une défense régulière. Cet armement régulier n'existe que dans la garde civique, aidez-moi à la créer. » Alors cette idée, qu'on avait trouvée la veille si folle et si extravagante, fut comprise et acceptée comme la meilleure garantie contre le désordre et l'anarchie.

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