ORGANISATION DE LA GARDE CIVIQUE
Le comte Palffy, ignorant à Venise ce qui se passait à Vienne, était dans un grand embarras. Que serait-il advenu, en effet, si, après avoir noyé dans le sang l'insurrection vénitienne, il eût appris le triomphe de la révolution autrichienne? Soyons justes et convenons que cette situation présentait de réelles difficultés , et que des esprits supérieurs à celui du gouverneur de Venise n'auraient peut-être pas été moins embarrassés. Dans cette perplexité, il fit appeler le député Fabris : « Aidez-moi à tranquilliser le pays, » lui dit-il. Fabris répondit que, pour le moment, il ne savait qu'imaginer; mais il ajouta : « Je vais aller voir Manin, et je le consulterai là-dessus. » Palffy parut approuver cette idée en disant qu'il tenait beaucoup à savoir de suite l'avis de Manin. Arrivé à San Paternian, Fabris trouve un certain nombre de personnes déjà réunies dans le même but. Après une courte délibération, on décide qu'une députation ira demander au gouverneur d'armer les citoyens pour le maintien de l'ordre public. Cette députation était ainsi composée : Pietro Fabris, député; Libérale Fabris, avocat; Benvénuti, Manetti, Leone Pincherle, Morosini Nicolô, Mengaldo, Jacques Zennari; elle se rend chez le gouverneur, et dit que le seul moyen de ramener le calme dans la ville est d'organiser une garde civique.
Palffy répond avec force que cela dépasse ses pouvoirs et qu'il ne consentira jamais à faire une telle concession. On lui fait observer que dans les circonstances impérieuses, il faut quelquefois sortir des limites tracées pour les temps ordinaires. « Mais il n'y a pas lieu de s'alarmer comme vous le faites, interrompt le gouverneur, la situation n'est pas aussi grave que vous voulez bien la représenter. » Morosini, qui avait observé que ces paroles s'accordaient mal avec les précautions extraordinaires prises pour la garde du Palazzo Reale, tout encombré de sentinelles et fermé par ses grilles, répondit : « Votre Excellence me permettra cependant de lui faire observer qu'en entrant chez elle nous nous sommes crus dans une place assiégée. — ! Si vous pensez que j'ai peur, vous vous abusez ; c'est un sentiment que j'ignore, dit Palffy ; les précautions que vous signalez n'ont été prises par l'autorité militaire que pour défendre les caisses publiques. — Eh bien , vous devez trouver raisonnable que les citoyens s'arment aussi pour défendre leurs caisses particulières et leurs familles, » objecta Morosini. Chaque pas dans la discussion amenait ainsi à une solution presque inévitable. Le gouverneur ne se laissa pas ébranler. A son avis, le vice-roi seul aurait peut-être la faculté d'accorder la garde civique, et encore ses pouvoirs mêmes ne lui paraissaient pas suffisants; espérant ainsi gagner du temps, le gouverneur conseilla au député Fabris de s'adresser à Milan ; celui-ci accepta, mais à la condition de s'adjoindre Morosini, qui était représentant de la ville de Venise près la congrégation provinciale. Alors le gouverneur recula, objectant que la mission des deux fonctionnaires aurait le caractère d'une commission qui ne pouvait être envoyée sans une autorisation spéciale
des discasters auliques de Vienue; et le eomtc Palffy insistait en disant que les députés et lui seraient compromis par cette grave infraction aux règles administratives. Morosini répliqua qu'il irait, sinon comme député, du moins comme citoyen. A ces conditions le gouverneur y consentit, et, entendant sonner dix heures, il les pria de se hâter pour profiter du deuxième départ du chemin de fer. Fabris et Morosini partirent pour Milan , munis de la dépêche du gouverneur au vice-roi.
A Padoue et à Vicence, dans la mâtiné du même jour, ils trouvèrent les populations en émoi , occupées à faire des démonstrations en réjouissance des nouvelles de Vienne. A six heures du soir, les deux Vénitiens descendaient à Vérone à l'auberge des Deux Tours où, à leur insu, le vice-roi venait d'arriver de Milan quelques heures avant eux. Ce hasard abrégea leur voyage; ils firent aussitôt demander M. Call (l'ancien directeur de la police de Venise, attaché alors à la personne du vice-roi ) , et lui remirent la dépêche du comte Palffy. Pendant qu'ils parlaient, un grand bruit se fit entendre dans la rue; c'était une députation populaire qui venait réclamer la constitution que l'on croyait déjà accordée à Vienne. M. Call interrompit l'entretien pour se rendre chez le vice-roi. Morosini , le voyant ému, lui dit : « Ce qui se passe ici n'est qu'une image très-pâle des événements de Venise. » La troupe arriva; alors le vice-roi se montra au peuple, mais un ouragan furieux vint dissiper et le peuple et la troupe.
M. Call, qui avait prié Morosini et Fabris de revenir daus deux heures, refusa de les introduire auprès du vice-roi en disant que Son Altesse , irritée de la démonstration qui venait d'avoir lieu, ne voulait
point les recevoir. Les députés vénitiens répondirent qu'ils se représenteraient le lendemain pour obtenir une audience. A deux heures après minuit , M. Call les fit prier de s'y rendre le matin. Ils y furent à six heures et trouvèrent toutes les dispositions changées. Une estafette arrivée de Venise dans la nuit avait produit ce changement. Le vice-roi les reçut après la messe, et comme les deux voyageurs s'excusaient sur leur costume , il répondit gracieusement qu'on ne devait pas faire attention à de pareils détails. Après les avoir entendus, il ajouta qu'il trouvait leur demande fort raisonnable; la veille, il ne voulait pas même l'entendre; mais dans la nuit l'estafette lui avait annoncé que la garde civique fonctionnait déjà à Venise. « Vous savez, continua le prince en s'animant par degré, que depuis bien longtemps je plaide votre cause près du conseil aulique. Votre nationalité doit être respectée parce qu'elle est une chose sacrée, et l'Autriche , pour ne pas m'avoir écouté , va être contrainte maintenant d'accorder beaucoup plus. Il est juste qu'on donne une constitution à la monarchie avec des bases fixes, communes à tous les pays, et des modifications adaptées à la nature, aux habitudes et au caractère des différents États. J'ai toujours abhorré la violence et l'effusion du sang , je suis avant tout l'ami de la paix. — Puisque le ministre de la terreur1 a été éloigné, répondit Morosini, nous espérons que le règne de la terreur est fini. » L'honorable député faisait allusion au giudicio statario encore en vigueur à Venise. Le viceroi assura de nouveau en pleurant qu'il avait prouvé son amour pour la paix depuis sa jeunesse, et qu'il ne changerait pas de nature alors que, vieux et affaibli , il
1 M. do Metternich.
avait déjà un pied dans la tombe. Puis, d'un ton inquiet, il demanda à Fabris et à Morosini s'ils croyaient qu'en été, il pourrait venir encore, malgré les événements, à Venise, prendre les bains de mer selon sa coutume. Cette entrevue et surtout ces dernières paroles dont nous garantissons l'authenticité, donnent la mesure de l'homme que le parti constitutionnel rêvait de placer un jour à sa tête. Voilà un prince de la maison d'Autriche, chargé pendant vingt ans de gouverner tout le royaume lombardo-vénitien qui , au milieu de la tempête qui renversait son pouvoir, a encore assez d'imagination pour se préoccuper des soins de sa santé, et qui demande si une révolution ne le privera pas de ses bains. Ainsi tout se réduisait à une question hygiénique. Au fond , la lutte d'un peuple chassant l'étranger de son territoire lui importait peu, même quand cet étranger était l'Autriche qu'il représentait, pourvu qu'on lui laissât la faculté de continuer un traitement salutaire à ses infirmités personnelles!.... De tels faits n'ont pas besoin d'être commentés. Ils en disent trop sur la valeur morale des hommes qui commandèrent en Italie pendant un quart de siècle. Lesquels étaient le plus à plaindre des princes qui perdaient aussi honteusement leur pouvoir, ou des peuples qui avaient dû subir de pareils administrateurs? Mais revenons à l'entrevue de l'auberge des Deux Tours.
Le vice-roi congédia la députation révolutionnaire en l'accompagnant lui-même jusque sur le seuil de sa porte. De la part d'un prince allemand, cet oubli volontaire des lois de l'étiquette était grave, surtout lorsqu'on pensait que la veille il n'avait pas daigné recevoir ces mêmes ambassadeurs en audience particulière. La réponse du vice-roi fut remise le 19 au comte Palffy par Morosini et Fabris; elle accordait
l'armement de deux cents citoyens. Concession dérisoire et tardive comme toutes les concessions de l'Autriche , qui dut céder tout en un jour pour n'avoir pas consenti à accorder à propos ce qui était utile et nécessaire.
« Si Votre Excellence nous avait écoutés, dit Morosini à son retour à Venise au gouverneur, elle n'aurait pas le remords du sang versé dans la lutte d'hier. »
Les autres membres de la députation restés à Venise, revinrent rapporter à Manin ce qui s'était passé chez le gouverneur jusqu'au départ de leurs collègues. « Messieurs, dit l'avocat, nous n'avons pas le temps d'attendre , il faut obtenir sur-le-champ la garde civique. » On arrêta que la municipalité insisterait auprès du gouverneur, sans admettre la possibilité du moindre délai. La municipalité de Venise, composée d'honnêtes gens , méritait par son patriotisme la confiance générale; mais dans l'incertitude où l'on était sur le plus ou moins de temps qu'elle mettrait à adopter ces idées, Manin rédigea la demande pour n'avoir plus qu'à recueillir les signatures.
Le comte Correr, podestat de Venise, entouré de ses adjoints, accueillit très-bien les pétitionnaires et les conduisit dans la salle du conseil municipal où fut expliqué et approuvé le but de la mission. L'auditoire, composé de citoyens qui, sur la route, s'étaient réunis à la députation , appuya la demande au gouverneur par une explosion de cris d'approbation. — Manin termina en s'écriant : « Si nous avons défendu jusqu'à présent la liberté avec la parole, nous saurons aussi la défendre avec le fusil I » Ces paroles, couvertes d'applaudissements, émurent le podestat et les adjoints; ils recommandèrent le calme et la confiance dans la municipalité, et on signa la pétition. Pour plus
de sûreté, l'orateur populaire obtint de la municipalité qu'elle irait en corps chez le gouverneur et qu'elle insisterait pour la formation immédiate de la garde civique. Puis il déclara que lui et ses partisans, en attendant leur retour, rédigeraient le règlement provisoire de la garde civique. « Si vous obtenez l'autorisation du gouverneur, tant mieux; si vous ne l'obtenez pas, nous saurons nous en passer. » Cela dit, Manin et ses amis se retirèrent dans une pièce voisine de la grande salle, et tous réunis autour d'une table ils se mirent à l'œuvre.
La ville étant divisée en six sesliere (ou arrondissements); on cboisit six personnes comme capi di sesliere, sorte de colonels commandant la garde civique, puis six chefs de patrouilles , qui devaient former les rôles d'une compagnie et la diriger. C'était l'inverse du mode ordinaire, les officiers recrutaient les soldats. On venait de terminer ce travail, lorsque Castelli et Reali arrivèrent tout émus, annonçant que sur la place Saint-Marc, une lutte terrible allait s'engager avec la troupe. « Il faut, dirent-ils, que Manin aille sur-le-champ engager le peuple à se retirer. — Ma place n'est pas là, répondit l'avocat, je crois être ici plus utile qu'ailleurs. Ce qui arrive ne me surprend pas, je vous l'ai assez souvent prédit. Si on tue du monde maintenant, nous ne pouvons pas l'empêcher, il faut songer à éviter des malheurs plus grands. »
Pendant cette discussion, les décharges de la place Saint-Marc retentissaient dans la salle. Castelli et Reali partirent exaspérés contre l'insensibilité apparente de Manin. Il aimait mieux abandonner une partie pour sauver le tout. Ici encore, selon nous, sa supériorité sur ceux qui l'entouraient se révèle et domine les périls de la situation.
11 y a des traits qui peignent les peuples et les hommes : au moment où la foule ameutée sur la place Saint-Marc en venait aux mains avec les troupes allemandes, un jeune officier hongrois du régiment Kinski, Louis Winckler, défendit à ses soldats de faire feu ; il avait des rapports de sympathie avec plusieurs jeunes Italiens et brisa son épée, ne voulant pas en frapper ses amis. Peu de temps après, un officier supérieur, suivi d'un soldat de service, traversait la place ; il est aussitôt désarmé par la foule ; le soldat veut reprendre l'épée de son chef des mains de ses adversaires ; pendant qu'il se débat un pot de fleurs jeté d'une fenêtre le renverse évanoui. On saisit le pauvre Croate, on le jette dans le canal; puis tout à coup les hommes qui venaient de le lancer à l'eau s'y précipitent eux-mêmes, le retirent et le portent chez un pharmacien où ils le soignent et le ramènent à lui.
Bientôt cependant la foule envahit les abords du palais municipal, en criant : «Des armes! des armes! « Au même moment on annonce le refus du gouverneur d'accorder la garde civique. « Il n'y a plus de temps à perdre, s'écrie Manin, il faut agir, que chacun retourne à sa maison et prenne ses armes. » En disant ces mots , l'orateur s'élance dans la rue. Sur le seuil de la porte il trouve une compagnie de grenadiers. « Est-ce que vous voulez nous retenir prisonniers? leur demande l'avocat. — Non, répondent ceux-ci, nous sommes ici au contraire pour vous protéger au besoin. » Manin poursuit sa course vers San Paternian. Sur sa route, un jeune homme montre un poignard en disant : « Je me suis déjà battu à Saint-Marc, et c'est avec ce poignard que je vous défendrai! » Puis continuant ses démonstrations sympathiques, il monte jusque dans l'appartement de Manin,
s'empare d'une vieille épée d'armure, suspendue en guise de trophée à la muraille, et s'élance dans la rue la tête découverte, en brandissant son arme de combat. Le bruit se répandit dans ce moment que le gouverneur avait enfin permis d'armer quatre cents citoyens.
On revint alors au palais de la ville, nommer le commandant supérieur et les chefs de la garde civique organisée en vertu d'un décret de la municipalité. Le premier mot d'ordre employé fut le mot de fratellanza! Ce mot avait une signification, c'était la pensée dominante du mouvement révolutionnaire, qui ne fut jamais souillé à Venise d'aucun excès.
Le même jour, le gouverneur , dans une proclamation publique, disait : « J'ai demandé des réformes radicales, parce que je les reconnaissais nécessaires aux besoins du pays. Sa Majesté l'empereur a déjà manifesté ses intentions clémentes pour les justes désirs des provinces italiennes, et des modifications nouvelles et meilleures pour vous me sont annoncées, bien que je n'en aie pas encore communication régulière. » La Gazette officielle de Venise, rendant compte des événements ajoute : « Le comte Palffy, gouverneur, d'accord avec le lieutenant maréchal comte Zichy, commandant militaire, consent à la création d'une garde civique, et déclare que les Viennois ont généreusement conquis à l'Allemagne les concessions souveraines impérieusement commandées par les besoins du siècle. » Ce langage des autorités était l'apologie officielle de la révolution, apologie faite dans un but perfide, mais arrachée pourtant par l'effervescence populaire qu'elles ne savaient comment calmer. Aussi le journal du gouvernement prend-il grand soin de faire remarquer que le gouverneur de Venise a suivi les mouvements généreux de son cœur en allant au
devant du désir public. Ceci supposait qu'il n'avait pas même attendu qu'il se manifestât.
Heureusement il n'existait pas un seul homme à Venise qui ne sût à quoi s'en tenir sur le radicalisme momentané du comte Palffy.
A peine rentré chez lui, Manin s'adresse à son fils : « Je t'ai promis que je n'épargnerais ni mon sang ni le tien. Voici le jour du danger, suis-moi! » Ils se rendirent ensemble chez Locatelli, l'ascoltante du tribunal, celui à qui Manin avait dit dans sa prison : « Tu seras le premier garde civique de ma compagnie. » De là au domicile de quelques amis du voisinage, chez degli Antoni et chez les frères Cendali. Une demi-heure ne s'était pas écoulée que déjà Manin, un fusil de chasse à deux coups à la main, était à la tête d'une troupe choisie et déterminée.
Le signe de ralliement de ces défenseurs de l'ordre était bien simple : il consistait dans une écharpe blanche, ceinte autour des reins pour les soldats et placée en sautoir pour les officiers. Les femmes, avec des pièces de calicot, s'étaient chargées d'y pourvoir. Manin adressa une courte allocution à sa troupe : « Que ceux-là seuls qui veulent m'obéir aveuglément restent avec moi. » Tous le suivirent dans la rue étroite de San Paternian. A cette vue, le peuple s'écrie : Vive Manin! Le tribun aimé de Venise place un doigt devant ses lèvres pour faire signe qu'on garde le silence. Alors, de leur propre mouvement, ceux qui l'avaient salué si bruyamment forment deux piquets, l'un en avant, l'autre à l'arrière-garde de sa petite troupe, et, partout où elle passait, on observait le plus religieux silence. Ce fut le premier acte de puissance exercé par le rédempteur de Venise sur ses concitoyens. Il est important en ce sens que déjà il indique
la confiance absolue qu'on avait en lui. Le sestiere ' de Manin , d'une assez grande étendue, comprenait la place Saint-Marc, les Merceries jusqu'au pont de Rialto. Il parcourt la Piazzetta et les rues principales, à la tête de sa compagnie, composée d'employés supérieurs, simples soldats, à côté des plus pauvres artisans. Sur leur passage, un groupe d'ouvriers armés et très-agités se présente : « Mes amis, leur dit Manin, allez à vos ateliers, à vos travaux : nous sommes ici vos mandataires, nous verserons notre sang pour vos droits et votre liberté, ayez confiance en nous. Si nous avons besoin de votre aide nous vous appellerons. — «SI bravo! benedetto di Dio! » répondaient-ils avec une soumission parfaite. La lutte de la place Saint-Marc avait particulièrement effrayé les boutiquiers; de plus, comme les enfants du peuple, qui dans toutes les révolutions se donnent un rôle, avaient écrit sur les murs de la ville : Oggi sabbato festa ! (aujourd'hui samedi fête !) les boutiquiers tremblants s'étaient empressés d'obtempérer à cette recommandation en fermant leurs magasins. Manin, sur son passage, leur disait : « Ouvrez vos boutiques î pourquoi les fermez-vous? — Nous avons peur pour nos marchandises , lui répondait-on. — Soyez sans crainte, au prix de notre vie, nous défendrons vos marchandises. » Parole sublime d'abnégation et de dévouement. En deux heures la ville était redevenue aussi calme et aussi tranquille que dans la paix la plus profonde, tranquille par les efforts de l'homme que l'Autriche a appelé un révolutionnaire ambitieux, depuis qu'il est tombé, et aux pieds duquel elle s'est si souvent inclinée avec des témoignages d'admiration
4 Ou quartier.
et de respect lorsqu'il était debout. A l'heure dont nous parlons, l'héroïque citoyen de Venise avait renfermé les éléments les plus terribles dans sa main; il pouvait , en l'ouvrant , déchaîner la tempête et ensevelir dans des flots de sang jusqu'au dernier soldat de l'Autriche. Il se contenta de vaincre les ennemis de son pays ne voulant réussir que par le seul ascendant de la force morale. Aussi, lorsque les femmes du peuple entendaient dans le silence de la nuit le pas cadencé des patrouilles conduites parManin, Benedetti, sono dei nostri! (qu'ils soient bénis, ce sont des nôtres!) disaient-elles.
Les chefs du mouvement révolutionnaire , en déployant cette sage énergie , avaient la double intention d'imposer au gouvernement autrichien en même temps qu'aux perturbateurs. La garde civique, mal organisée au début, faisait un service très-fatigant , et quoique composée de plus de quatre mille hommes, en vingt-quatre heures elle passait quinze heures sur pied. Man in, plein de zèle, se montrait partout; admettant sa popularité comme un fait, il voulait s'en servir afin de faire aimer une institution que Venise ne connaissait pas et qu'elle aurait pu croire inutile ou hostile. Les noms de garde civique et de Manin représentèrent bientôt deux idées inséparables.
Le 1 8 , au soir, à la tête d'une patrouille qui passait devant le palais de la municipalité, il prie ses soldats de l'attendre et monte à la municipalité. Le comte Correr, podestat, et les adjoints, étaient en conférence avec Mengaldo et Guido Avesani , frère de l'avocat , homme d'esprit et de talent, conseiller du magistrat caméral. Il était venu de la part du gouverneur faire remarquer au conseil que d'une concession de quatre cents gardes civiques on avait trouvé moyen de faire
sortir une armée «le quatre mille hommes. Que ces citoyens étaient en quelque sorte maîtres de la ville, ce qui, dans une place de guerre de premier ordre, constituait la suppression de la force militaire. Il exigeait que la municipalité publiât une déclaration conçue à peu près dans ces termes : « 1° qu'elle croyait avoir dépassé les limites de son autorité ; 2° que le service de sûreté de la ville continuerait à être fait par la garde civique, mais conjointement avec la troupe; 3° qu'elle rappelait à la population que le giudicio statario était encore en vigueur et le gouvernement bien décidé à l'appliquer le cas échéant. » Après avoir écouté cette lecture avec calme, Manin, assis, son fusil de chasse à la main , demanda la parole : « Messieurs, comme vous je n'ai pas les habitudes militaires, et il y a longtemps que je me fatigue au métier de soldat en prêchant l'ordre et la tranquillité. Le peuple, confiant en moi, s'est retiré sur la promesse que je le rappellerais si j'en avais besoin; j'expose volontiers ma vie au maintien de l'ordre, quoique j'aie assez de griefs contre le gouvernement pour justifier une conduite différente. Mais, je vous le déclare, si vous publiez un seul mot de cette proclamation, ce fusil ne sera plus au service de l'ordre, et j'irai de ce pas dans tout Venise crier à l'insurrection et marcher le premier à sa tête! »
Le discours de Manin fut trouvé assez extravagant, mais on le savait homme à tenir parole, et le conseil s'empressa de le rassurer. Guido Avesani faisait des efforts inouïs pour démontrer qu'on ne pouvait s'opposer à la juste demande du comte Palffy. « Supposons l'impossible, disait-il, que vous puissiez vous emparer de la ville, et dans cette hypothèse, je m'adresse à M. Mengaldo, qui a été militaire, pourriezvous garder Venise vingt-quatre heures. — Faites ,
répondit Manin, que la ville soit dans mes mains, et, quoique je ne sois pas soldat, je saurai la défendre.» Enhardie par ces paroles la municipalité refusa de signer la proclamation apportée par Guido Avesani au nom du gouverneur.
Le 1 8 mars au matin, Trieste eut des nouvelles plus précises de Vienne; une résolution souveraine promettait une constitution et l'organisation définitive de la garde nationale. Le paquebot de Venise arriva et fit connaître ce qui s'y était passé; alors les libéraux de l'endroit, entre autres M. Federico Seismit-Doda, proposèrent d'envoyer de suite à Venise les nouvelles de Vienne , ne serait-ce même que pour empêcher des collisions. Cette proposition fut adoptée par le gouverneur de Trieste; il adressa la dépêche du gouvernement au comte Palffy, qui la reçut, à Venise, par le bateau à vapeur, vers huit heures et demie du soir, en même temps que le refus de la municipalité sur son projet de proclamation. Soudain l'idée de faire de la popularité à bon marché, après avoir essayé la résistance, l'inspira, et du haut de son balcon de la place Saint-Marc, il donna deux fois lecture au peuple des nouvelles de Vienne. La foule applaudit et mêla même à ses vivat le nom du comte Palffy. La nuit se passa en manifestations joyeuses; et en illuminations sur la place Saint-Marc.
L'armement de la garde civique, composé en majeure partie de fusils de chasse, de piques, de poignards et d'anciennes armes de collections, ne pouvait suffire aux exigences du service. Après bien des réclamations, le commandant supérieur Mengaldo, qui s'était installé au palais de la municipalité, obtint deux cents sabres d'infanterie et quatre cents fusils.