CHAPITRE XXIII
RECONNAISSANCE OFFICIELLE DE LA GARDE CIVIQUE PAR LE GOUVERNEMENT AUTRICHIEN.
La grande concession de Vienne, en date du 1 5 mars 1 848, si pompeusement annoncée à Venise par le gouverneur, n'était en réalité qu'une promesse vague et hypocrite de constitution sans base et sans terme fixé d'avance , promesse faite , comme toutes les autres , avec l'unique intention de gagner du temps.
Beaucoup promettre et ne rien faire, telle a été dans tous les temps la maxime mise en pratique par la diplomatie allemande. Les hommes intelligents de Venise, même les plus modérés, comprenaient donc à merveille qu'ils n'avaient rien à attendre de la cour de Vienne; que cette concession dérisoire du 15 mars 1848 était encore un leurre, et qu'elle n'était bonne qu'à fournir à Venise une occasion d'agir plus énergiquement dans le sens des idées nouvelles. On a prétendu à ce sujet que la haine aveugle des Vénitiens les avait toujours empêchés d'accepter le bénéfice de réformes considérables, qui leur étaient loyalement offertes par l'Autriche, et que c'était là surtout une des causes principales des souffrances administratives des provinces lombardo-vénitiennes. Ceci est une subtilité scolastique démentie par tous les faits. Nous croyons, dans le cours de ce récit, l'avoir suffisamment démontré, appuyé de preuves officielles, et, à
moins de nier l'évidence, on ne se refusera pas à rendre à Venise ce témoignage, que ce n'est qu'après avoir épuisé vainement toutes les voies légales, qu'elle en est venue à proclamer ses droits les armes à la main.
Dans son existence particulière, Venise était poussée à la révolution par le gouvernement autrichien ; c'était bien plus pour elle une question de défense légale et de réformes, qu'une question révolutionnaire. Une administration plus tolérante et surtout plus loyale exécutrice des lois, eût pu tout éviter longtemps encore par des concessions accordées à propos. Mais comment voulait-on qu'on eût confiance dans les promesses toujours mensongères d'un pouvoir qui faisait consister toute son habileté à éluder la loi pour y substituer l'arbitraire? Enfin , les chefs du mouvement vénitien, Manin et Tommaseo les premiers, comprenaient qu'un seul jour de faiblesse les conduirait inévitablement au Spielberg ou à la potence, et que, la révolution commencée, il fallait l'achever.
La garnison de Venise comptait dans ses rangs un régiment croate, particulièrement antipathique au peuple , qu'il avait chargé à la baïonnette sur la place Saint-Marc. La municipalité s'adressa au gouverneur pour le prier d'éloigner ce régiment Kinski, considéré comme le seul empêchement au rétablissement de l'ordre à Venise. On promit en effet de l'éloigner, mais on se contenta de le cacher dans une caserne écartée, prêt à intervenir au besoin. Cela maintenait la ville dans un état de défiance et d'agitation continuelles. A. chaque instant de fausses alarmes se répandaient. Aussitôt qu'un signal était donné, Manin demandait où était le danger, et il y allait. Pratiquant avec ses soldats ce que l'on fait avec les enfants qui
ont peur, fatigué ou non, malade ou valide, il avait pour habitude de se porter partout où on indiquait un désordre; et sur son passage, à peine voyaiton venir sa patrouille marchant en ordre et à pas lents, on disait : « Il n'y aura pas de trouble, nous pouvons être tranquilles, Manin est là ! » 11 dissipait les attroupements, rassurait les gens timides; enfin, il accomplissait des miracles en faveur de l'ordre.
Le 19 mars, des citoyens, des soldats du régiment de Wimphen et des grenadiers fraternisèrent ensemble. Soit calcul, soit élan, le peuple saluait toujours ces uniformes de nombreux vivat.
Presque chaque jour, tantôt à propos des soldats croates , tantôt pour un autre motif, de fausses nouvelles jetaient de l'agitation dans le peuple. Chaque fois que cela arrivait, Manin, l'infatigable Manin, calmait par son intervention l'inquiétude des masses. Un matin cependant , il reçut à sa retraite de San Paternian une communication grave. Un jeune homme coiffé d'un chapeau militaire entra dans son appartement : « Je crois devoir vous avertir, dit-il sans préambule, que tout est préparé pour le bombardement de Venise. On a changé tous les commandants des navires de guerre, pour les remplacer par des officiers croates. Les navires sont munis de fusées à la congrève. L'arsenal de terre, qui communique avec l'arsenal de mer, est rempli de soldats du régiment kinski, les pièces sont à leur place, et au moindre prétexte la ville sera foudroyée. Vous ne me connaissez pas, je suis Salvini, officier de marine, et je n'ai pas craint de faire cette démarche auprès de vous pour éviter un grand malheur à ma patrie. Il n'y a d'autre moyen de salut que de s'emparer de l'arsenal.»
L'accord de cetie idée avec son opinion si ancienne
sur ce sujet, frappa vivement Manin. « Quels sont , à votre avis , demanda-t-il à l'officier, les moyens d'exécution? » Salvini entra dans quelques détails théoriques qui tous partaient de ce principe : qu'on aurait déjà entre les mains une force suffisante pour agir. « C'est bien , dit Manin , je n'ai aucune espèce de connaissance dans l'art militaire, aucun aide à ma disposition, mais j'y penserai. » Le lendemain, chez Mengaldo, il rencontre Paolucchi. Ils se mettent à causer de toutes choses, et Manin, comme question académique, dit qu'il serait très-difficile de s'emparer de l'arsenal. Paolucchi, académiquement parlant, répond que non et cherche à le prouver. Il avait à peine achevé qu'une tierce personne est introduite et dit à Manin : « Je suis chargé par M. le comte Palffy de vous demander un entretien particulier. — Dites au gouverneur, répond l'avocat, qu'il n'a pas voulu m'entendre quand il pouvait m'accorder ce que je demandais, et que maintenant ce que je demanderais il ne pourrait pas me l'accorder; si je réclamais de lui autre chose, je le tromperais et je n'ai jamais trompé personne. » Pendant que Manin se dévouait ainsi aux fatigues qu'entraînait la garde civique , il était poursuivi par des lettres remplies de conseils et de reproches d'amitié! On trouvait puéril et ridicule qu'un homme sérieux comme lui jouât au soldat. Il fallait, disaiton, laisser cela à ceux qui ne savent pas faire autre chose ; quant à lui il devait constituer l'État. Tout cela était facile à écrire , mais le patriote prévoyant s'en irritait en répondant : « Ces gens-là ne comprennent donc pas que si nous tentons quelque chose sans nous être emparés de la ville, nous sommes perdus. Or, puisque notre seule force, et la plus importante, c'est la garde civique , il est nécessaire de la conserver et
de nous en servir. » Il paraît évident en effet que si Ton eût, à cette époque, laissé anéantir l'institution de la garde civique sous l'indifférence des uns et le dédain ou 1 hostilité des autres, Venise serait immédiatement retombée sous les rigueurs atroces de l'état de siège autrichien. Le 21 , Manin reçut une seconde visite de Salvini plus pressante encore que la première. Manin lui répondit : « Demain la ville sera en mon pouvoir ou je serai mort. »
La municipalité, nous l'avons fait remarquer, était devenue peu à peu le véritable gouvernement de Venise; pour se rendre plus populaire, elle s'était adjoint un certain nombre de personnes influentes par lettres de convocation, tels que les deux Avesani , Pinchérie, Castelli, Pietro Fabris et d'autres encore. Manin aussi avait été invité à s'y rendre, mais il n'y fut pas ou du moins n'y fut qu'à ses heures. Personne là ne pouvait 1 aider; il lui suffisait de pouvoir intervenir à propos pour empêcher ce qu'il trouvait nuisible à ses projets. C est cette sorte de commission gouvernementale qui négociait directement avec le gouverneur de Venise.
Après s'être rendu maître du service de la tour Saint-Marc, du Padiglione et des autres postes importants de la ville , la garde civique se fit confier, dans la soirée du 21 , le palais ducal. Cinquante hommes, sous le commandement du compositeur Pacini, furent chargés de veiller à sa sûreté. Enfin, pour rendre justice à tous ceux qui le méritent, il faut dire qu'individuellement chacun, sans avoir reçu de mot d'ordre, agissait de manière à précipiter un dénoûment favorable aux intérêts nationaux.
Parmi les hommes qui remplirent alors un de ce* rôles honorables de volontaire patriote , le poète Stieglilz doit être mis au premier rang, (,'c penseur aile-
mand consacrait tout son temps à travailler pour Venise, et, en retour, il était aimé et considéré parle peuple comme un des meilleurs citoyens; choyé des ouvriers, qu'il traitait de frères, recherché des grands, des artistes et des gens de lettres , il était particulièrement lié avec Tommaseo et Pasini : un souvenir douloureux de sa vie avait intéressé tout le monde en sa faveur. Autrefois, uni à une jeune et belle femme qu'il adorait, Stieglitz tombe malade, est en proie à des hallucinations nerveuses continuelles, et finit bientôt par perdre la raison. Un médecin consulté à ce sujet, déclare qu'il faut, pour guérir Stieglitz, une vive secousse morale, un grand plaisir ou une grande douleur! Sa pauvre femme s'écrie alors : « Il n'est pas en mon pouvoir de lui donner un grand plaisir; mais je puis lui causer une grande douleur, » et elle se tue à ses pieds. Le poëte guérit, quitte l'Allemagne et arrive à Venise dans un état qui excitait la compassion. Là, il emploie toutes les ressources de sa noble intelligence à faire du bien autour de lui. De sa plume et de sa personne, il avait fini par acquérir une influence considérable. Il la consacra tout entière à la cause libérale. Le 19, Manin, en faisant sa ronde de service, l'avait aperçu au milieu de la place Saint-Marc. Stieglitz, l'épée à la main, vêtu de velours noir, ainsi mêlé au peuple, apparaissait comme la résurrection vivante des héros du moyen âge. Le pinceau vénitien de Paul Véronèse ou de Giorgone n'avait jamais tracé de traits plus nobles et plus beaux que ceux du malheureux poëte allemand, qui venait, comme lord Byron l'avait tenté pour la cause hellénique, soutenir de ses efforts les efforts de l'Italie opprimée.
Nous allons le voir, comme simple garde civique, assister et concourir à tous les événements importants
de ia révolution et de la guerre de l'indépendance jusqu'à ce qu'enfin il succombe victime du choléra , le dernier jour du siège de Venise. Il semble que Dieu voulût lui épargner la douleur de voir tomber, sous les coups de ses compatriotes , la noble ville républicaine que son cœur avait adoptée et que son courage avait si énergiquement défendue. A l'heure où nous écrivons ces lignes, Stieglitz n'est plus; il laisse après lui des études importantes sur une histoire de Venise qu'on dit terminée; mais, dans tous les cas, si son souvenir ne devait pas vivre en Allemagne, par le mérite de ses œuvres, il vivrait éternellement béni par tous les Vénitiens qui n'oublieront ni sa conduite, ni l'adresse généreuse qu'il fit parvenir en leur faveur au parlement de Francfort.
Dès l'origine de la garde civique, l'autorité militaire allemande avait fait savoir que la cocarde tricolore serait considérée comme un signe d'insurrection et traitée comme tel. On avait donc commencé par adopter l'écharpe blanche, emblème inolïensif. Le 20, quand la garde civique, mieux organisée, s'était déjà emparée du service de la ville, Manin plaça sur sa poitrine une cocarde tricolore. Une fois mise, il s'agissait de la faire respecter. L'occasion ne se fit pas attendre : dans une ronde , de garde à la tour Saint- Marc, il trouva un homme arrêté pour avoir manqué de respect à la garde civique; Manin le fait sortir au milieu de sa compagnie, et va, en face des canons braqués sur la place Saint-Marc, remettre son prisonnier à l'officier allemand commandant le poste. Les soldats du drapeau noir et jaune saluent alors les hommes à la cocarde tricolore. C'était le premier hommage rendu par la force armée à 1 emblème glorieux de la révolution vénitienne.
Le 21, pendant la journée, le commandant supérieur de la garde civique ayant demandé qu'il fût permis aux employés de s'enrôler sous ses ordres , le gouvernement répondit : « Nous verrons avec plaisir les fonctionnaires publics coopérer au maintien de Tordre, en se mêlant aux hommes qui ont déjà tant fait pour le pays. C'est assez témoigner à tous les individus qui composent cette garde notre pleine et entière satisfaction pour les services rendus par eux. »