‹ Histoire de la république de Venise sous ManinChapitre 26 sur 57 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

sitrême DÉCISION.

Manin, en admettant le cas où la ville tomberait en son pouvoir, se demandait ce qu'il y aurait à faire ensuite. Il ne voulait pas se trouver plus embarrassé après la victoire qu'après une défaite. Renverser n'était que la première moitié de l'œuvre de délivrance, la seconde et la plus importante était d'édifier un gouvernement nouveau. Dans ce but, il désira entendre l'avis séparé de quelques personnes de confiance qui auraient pu l'éclairer sur le parti à prendre. Il interrogea d'abord Pincherle. « Sais-tu où nous allons? lui dit Manin. — Xon! Je l'avoue, tout pour moi est conjectural. — Eh bien, demain, je nrempare de la ville ; que faire après? — Je crois rêver, et en ce moment, je l'avoue, je ne puis rien répondre, observa Pincherle stupéfait. — Penses-y, ajouta l'avocat, et ce soir, amène-moi Avesani. «Puis, il fit inviter Tommaseo à venir le voir. « Demain la ville est en mon pouvoir, que décider après? répéta Manin. — Je n'admets pas que demain la ville soit en votre pouvoir, répondit avec assurance Tommaseo. — Mais enfin supposons! — Je ne parle pas sur une hypothèse que je n'admets point, reprit le poète, que voulez -vous faire avec cette population incapable de sacrifice. — Croyez-moi, répondit Manin , ni vous ni personne ne connaissez la population de Venise; on la toujours très-mal jog i 17

je me vante de la bien connaître, c'est mon seul mérite. » Et sans en dire davantage Tommaseo se retira. Un seul fait démontre éloquemment jusqu'à quel point Tommaseo s'abusait sur le véritable état des choses, et prouve combien il s'attendait peu à la réalisation de la prédiction de Manin, c'est que, le 22 mars, le jour même du triomphe de la révolution , il proposait la création d'un journal destiné à répandre les idées libérales à Venise1.

Plus tard, dans la soirée, Pincherle revint, amenant Avesani ; Manin leur dit : « Mes amis, je ne sais pas encore comment, mais je sais que je m'emparerai demain de Venise; il faut donc qu'une organisation régulière, stable, soit constituée d'avance. Donnez votre avis; pour moi, je crois qu'il n'y a pas autre chose à faire qu'à proclamer la république. » On parla beaucoup et avec animation, mais personne ne proposa une forme gouvernementale différente. En attendant, la commission municipale, qui voyait les événements marcher, était un peu froissée de l'isolement volontaire de Manin; elle désirait savoir ses intentions, parce qu'elle croyait qu'il affectait de se tenir à l'écart comme pour désapprouver sa conduite. Manin lui envoya dire à dix heures du soir, par Pincherle, que, loin de la blâmer, il approuvait tous les actes de la commission, qu'il s'unissait d'intention à tous ses efforts, mais qu'il fallait le laisser agir seul, parce que son plan n'admettait pas de concours. Au surplus, il déclara que, si le président comte Correr voulait prendre la peine de passer à San Paternian , il l'attendrait le lendemain à huit heures du matin et lui exposerait ses idées. Cette même nuit, d'autres personnes, entre autres Ben-

' Voir aux document»,

venuti etBernardi, arrivèrent encore chez Manin, chez qui l'on tint conseil en permanence. La même question leur fut posée : « Pour faire une révolution, disait Manin, il faut premièrement un cri qui représente l'idée de quelque chose de stable, afin de ne pas tomber dans le chaos, qui ne vaudrait pas mieux que la tyrannie; voulez-vous crier : Vive 1 empereur constitutionnel, vous ferez alors définitivement partie de l'empire d'Autriche. Voulez-vous crier : Vive Régnier, vice-roi, ou enfin , ce que j'ai proposé : Vive la république? » Il ne vint pas même à l'idée de Manin de prononcer le nom de Charles-Albert. On n'avait pas reçu encore à Venise la moindre nouvelle de Milan, et on ne savait rien dune intervention promise ou espérée du Fiémont.

Manin épuisé, n'ayant plus même la force de parler, demanda la permission de se retirer : « Discutez, dit-il, je vais me reposer dans une pièce voisine en attendant votre résolution. » Après une heure de délibération, on le fit revenir, et on lui dit: «Nous avons jugé prudent de ne faire qu un pas à la fois, et le cri que nous voulons entendre est celui de vive Régnier, roi constitutionnel!» Quoiqu'ils eussent discuté longuement, il est très-important de remarquer que personne ne parla de Charles-Albert, et que pas une voix alors ne s'était élevée en disant : « Formons un gouvernement provisoire sans nom. » Ainsi Manin venait d'entendre tous les hommes les plus importants de Venise. Tommaseo ne voulait rien dire; Benvenuti et Bernardi consentaient avec les autres à proclamer Régnier roi constitutionnel de Venise. Tout le monde sortit avec émotion; cette nuit fut pour Manin une nuit d'angoisses, il était préoccupé de la pensée qui avait été émise de faire de Régnier un roi constitu-

tionnel. Plus il y songeait, plus cette idée lui paraissait bizarre et irréfléchie. Vers le matin, à l'aube du jour, une voix secrète, sorte d'inspiration céleste , lui apporta ces mots : Vive saint Marc! Ce fut un trait de lumière, Vive saint Marc! était un cri qui, de temps immémorial, avait toujours entraîné les populations. Toutes les grandes conquêtes, toutes les belles actions de Venise s'étaient accomplies au nom de saint Marc, cet antique protecteur de l'empire des Vénètes.

La consigne la plus sévère était donnée pour défendre l'accès de la maison de San Paternian à tous les visiteurs. Les hommes de garde poussaient si loin le zèle, qu'une fois il fallut l'intervention de Manin pour qu'ils permissent à sa femme de rentrer. C'est pendant cette nuit solennelle du 21 au 22 mars , nuit d'attente pour Venise, que Giorgio Casarini, alors de faction à la porte de Manin, recueillit l'adhésion écrite par laquelle le consul sarde, lui-même, reconnaissait déjà que la seule forme possible de gouvernement, à Venise, c'était la république. Cette déclaration a une telle importance pour la seconde partie de cette histoire, que nous croyons indispensable de la publier en entier1.

A cinq heures du matin, le 22, Manin, en se levant, adresse à son beau-frère Zanetti les lignes suivantes : « Préviens Paolucchi qu'il soit aujourd'hui à son poste prêt à tout événement. » Puis, faisant mander Mengaldo : « Il est certain, lui dit-il, que la ville est sérieusement menacée. A tout prix je veux m'emparer de l'arsenal; pour cela il m'est indispensable d'avoir, au moins durant un jour, le commandant supérieur de la garde civique. Elle se compose de six légions , con~

' En voir la traduction aux documents.

liez-en trois à Giustinian et trois àMallegori ; tous deux sont d'anciens militaires; recommandez - leur de m'obéir aveuglément, et faites qu'ils soient prêts pour huit heures. J'attends ici. » Six heures venaient de sonner à San Paternian.

Pendant cet intervalle , plusieurs personnes accouraient, de tous les quartiers de la ville, dire à Manin : « Il est temps de faire quelque chose; nous n'avons plus de gouvernement; cela ne peut continuer ainsi; prenez donc l'initiative. » L'avocat leur répondait imperturbablement : « Adressez-vous à la municipalité : c'est elle que cela regarde. »

Or, la municipalité, de son côté , n'était pas restée inactive. Dès le 19, elle s'était adjoint, nous l'avons dit, Lantana , les deux frères Avesani, Castelli et Pincherle. Ce dernier, plus frappé que les autres de la gravité des circonstances , disait à ses collègues : « Le jour où il n'y aura plus d'autorité autrichienne civile et militaire, aurez-vous tout préparé, vous sentez-vous la force de prendre en main la direction du gouvernement? » On riait de cette question jusqu'à la nuit du 21 ; mais alors on commença à comprendre que non-seulement elle était raisonnable , mais urgente. La municipalité se décida à régulariser la position de l'Aggiunta. Castelli, Avesani, le comte Revedin, Reali, Pincherle et l'avocat Costi en firent définitivement partie.

La même nuit, en sortant de la municipalité, à une heure et demie , Pincherle et Avesani revinrent chez Manin. Avesani admit alors en principe, que le cri de Vive la république ! était seul légitime et seul possible. Le lendemain matin , à huit heures, on annonçait chez Manin le podestat comte Correr. Manin lui expliqua franchement la raison qui

l'avait empêché d'intervenir aux réunions de la municipalité; « car il est temps, ajouta- 1— il , que vous sachiez que je vais chasser les Autrichiens de Venise. » A ces mots , le comte Correr changea de couleur : il ne pouvait croire, malgré son patriotisme, à tant de hardiesse. « Vous comprenez, continua tranquillement Manin, que je ne pouvais parler de cela dans une réunion publique. C'est un aveu que je confie non au podestat , mais à l'ami sous le sceau du secret. » Le comte Correr revint à la municipalité vers neuf heures. Aussi étonné que déconcerté, à toutes les questions de ses collègues, il répondait invariablement : « J'ai donné ma parole d'honneur de ne rien dire ; mais j'ai appris des choses épouvantablement graves (sic). »

Avesani et Pincherle , qui savaient ce qu'il voulait taire, se regardaient d'un air d'intelligence,- les autres membres de la municipalité paraissaient confondus.

Mengaldo revint chez Manin. « Avant tout, répondit le commandant de la garde civique, avant de te livrer la vie de milliers de citoyens, il faut que je sache comment tu t'y prendras. — Je l'ignore, dit Manin ; je sais seulement que je réussirai. — Mais alors cette tentative est folle, et je ne veux pas compromettre ainsi l'existence de tant d'honnêtes gens. — Prends garde d'en compromettre bien davantage en t' abstenant, répliqua Manin; la ville sera bombardée par les Autrichiens, et tu en seras responsable. Je veux tout tenter pour l'éviter. » Mengaldo s'en alla. « Où est ma compagnie? » s'écria alors Manin. Elle avait été appelée par Benvenuti , qui distribuait à chaque soldat un numéro d'ordre. Il l'envoie demander. On reçut son messager en lui riant au visage.

Dans cette angoisse terrible, accablé par toutes ces

défections au moment où il voulait agir, le malheureux patriote court à sa chambre, dit à sa fille et à sa femme : « Qu'il pleuve des boulets ou des bombes, tâchez de ne pas vous en émouvoir; quant à moi, il ne me reste rien à faire. Je ne veux plus recevoir personne. »

En grande grâce , pour toute réponse à sa prière , lorsqu'il avait demandé sa compagnie de garde civique, on lui avait renvoyé son fils. Malgré la consigne si sévère, Salvini, une dernière fois, se présente à la porte de San Paternian ; Giorgio Manin, qui était de service , le laisse passer. Le brave officier de marine , avec cet accent de franchise et d'énergie que reconnaissent instinctivement les gens de cœur, dit : « Il ne s'agit plus maintenant de jour, mais d'heure; si vous hésitez un instant, Venise sera bombardée. — Nonseulement, répondit Manin, on n'a pas voulu m'accorder le commandement de la garde civique , mais on m'a même refusé ma compagnie. Que voulez-vous que je fasse tout seul? Je puis tout au plus essayer un soulèvement populaire. Il m'est impossible de prendre la moindre disposition stratégique; je ne suis pas militaire, et je suis seul. — Ce n'est pas aussi difficile que vous le pensez, assura Salvini; il suffit de couper certains ponts, d'abattre quelques clochers, de rompre les lignes droites. » Enfin il déroulait une théorie impraticable, puisqu'on n avait pas un soldat. Comme il insistait toujours , Manin , exaspéré , s'écria : « Mais c'est une cruauté; vous me demandez l'impossible; tout le monde m'a abandonné. Je reste seul. Laissezmoi. » Salvini sortit en répétant encore : « Venise est bombardée si vous n'agissez pas. m Cette position était affreuse, surtout pour le bon citoyen , qui, jusque-là, de jour en jour, avait conduit son pays pas à pas de

la domination la plus absolue à une révolution légale et sans tache, révolution qui allait lui rendre son antique indépendance. Encore un dernier pas à faire, un dernier effort à tenter, et Venise était libre, et le noble drapeau de Saint-Marc allait remplacer sur l'Adriatique les couleurs d'un gouvernement abhorré. Ainsi qu'il arrive trop souvent aux heures du danger, Manin restait seul à ce moment suprême où tous auraient dû le soutenir. 11 avait dit : « Je m'en lave les mains ; » mais sa tête travaillait sans cesse , et il n'était pas homme à laisser bombarder Venise sans résistance. « Au moins, se dit-il à lui-même, il faut s'adresser à un consul pour le prévenir du malheur qui menace la ville et l'engager à y parer. » Sous l'empire de cette pensée, il écrivit au consul anglais la lettre suivante :

« Venise, 22 mars, onze heures et demie du matin.

« Monsieur,

« Dans l'arsenal de terre, des troupes croates sont prêtes à bombarder la ville. Je ne doute pas que, pour la sécurité des sujets de Sa Majesté Britannique résidants à Venise, et par un sentiment d'humanité pour ses habitants, vous ne soyez disposé à protester énergiquement afin d'empêcher un si grand malheur. » Et il signa Manin.

Cette lettre est devenue un document politique d'une grande importance. Elle atteste la sollicitude et la prévoyance de celui qui, simple citoyen alors , osa seul, de sa propre initiative, sans aucune autorité, élever la voix contre un acte de barbarie et de vandalisme médité depuis longtemps par l'Autriche pour réduire Venise. A peine avait-il expédié sa lettre, que le capitaine Olivo, chef du sestiere San Polo, arriva :

m Soyez tous à midi sur la place Saint-Marc , » lui dit

Manin, dont la résolution était prise. Sa pensée était celle-ci : « Si Ion m'obéit et que je trouve des gardes civiques sur la place, je les entraînerai avec le peuple. Si je ne réussis pas, ma mort servira du moins d'avertissement à Venise. » Il appelle son fils, lui donne un fusil, prend une épée. « Tu vas y laisser la vie, dit sa femme. — Peut-être, » répond Manin. 11 descend l'escalier, trouve sous le vestibule quelques gardes civiques. « Mes amis , je vous demande un sacrifice ,• ne me suivez pas; je vous confie ma famille; personne n'entrera ici, n'est-ce pas , tant que l'un de vous sera vivant? » Ils le promirent, et ils auraient tenu parole, parce que le premier était Casarini , le second Camploy..., hommes de cœur si jamais il en fut et dignes d'une telle mission. Cela convenu, Manin, l'épée à la main, la cocarde tricolore sur la poitrine, sort, suivi de son fils, un fusil sur l'épaule, et ces deux hommes s'en vont seuls à la conquête de Venise.

Sur son chemin , aussitôt que Manin apercevait un garde civique , il lui disait : Je vous requiers de me suivre; » et toujours il était obéi. Arrivé devant la porte du Padiglione , il reconnaît son chef Benvenuti. « Où allez-vous? lui demanda celui-ci. — Vous vous êtes arbitrairement emparé de ma compagnie, répondit Manin, je ne rends pas compte de ce que je veux faire. » Et il entre dans la place Saint-Marc, s'attendant à y trouver des gardes nationaux, d'après son mot d'ordre au capitaine Olivo. La place était presque déserte. Pendant qu'il attendait, on lui apporta la réponse du consul anglais, M. Dawkins1.

Après l'avoir lue , Manin lève les yeux et aperçoit

1 Voir aux documents.

Degli Antoni accompagné de quelques gardes civiques. Ce furent les seules recrues qu'il fit sur la place Saint-Marc; le capitaine Olivo, fidèle exécuteur du mot d'ordre, était allé prévenir le poste de garde civique qu'il avait disposé dans son sestiere et l'amena sur la place; mais Manin était déjà passé, et comme il n'avait aperçu personne, il s'était dirigé, toujours à la tête de ses quelques soldats, vers la place Dei Leoni, la Canonica où naguère il avait été porté en triomphe, et enfin vers Campo San Filippo Giacomo. Là, des personnes venant de l'arsenal lui apprennent la mort du colonel Marinovich. Il poursuit sa route, augmentant toujours sa petite troupe composée d'une centaine d'hommes. En arrivant au petit quai San Martino, Manin voit, adossé à la balustrade, le major Paolucchi. La vue de cet officier supérieur ranime les espérances de Manin; ils n'échangent pas un mot, mais le major le suit. Plusieurs officiers de la garde civique qui étaient sur la porte de l'arsenal s'écrient : « Voici Manin ! voici Manin! » Avec eux il retrouve presque tous les hommes de sa compagnie. Ces officiers racontent alors comment dans la journée précédente ils avaient protégé l'infortuné Marinovich, et qu'à la nouvelle de sa mort, la garde civique appelée était entrée dans l'arsenal pour arrêter l'effusion du sang. Les deux chefs de sestiere Olivieri et Giurati, qui s'étaient rendus immédiatement sur le théâtre de l'émeute, avaient donné ordre au poste du palais ducal d'envoyer, de cinq minutes en cinq minutes, des hommes de bonne volonté les rejoindre à l'arsenal. On invita Manin à y entrer; il le fit, en recommandant au factionnaire de la porte de laisser passer tous les gardes civiques qui se présenteraient.

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