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CHAPITRE XXV

PRISE DE L'ARSENAL ET PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE SUR LA PLACE SAINT-MARC

Les ouvriers, renvoyés à la suite de l'émeute, étaient sortis. Manin trouve plusieurs officiers de marine; dans un bureau du rez-de-chaussée , avec eux , des officiers de la garde civique , parmi lesquels étaient Giurati, Zanetti et le poëte Stieglitz, simple soldat. Le lieutenant maréchal Martini, commandant supérieur de la marine , arrive. « La garde civique, lui dit Manin, composée de citoyens étrangers aux habitudes militaires, a su maintenir la tranquillité la plus parfaite dans la ville. Vous, dans l'enceinte de cet arsenal, avec laforcearméeetl'autoriténécessaireà votre disposition, vous n'avez pas su contenir une émeute et empêcher un crime; il n'y a donc que la garde civique qui, ayant maintenu l'ordre à l'extérieur, l'obtiendra à l'intérieur. Il est nécessaire quelle fasse le service de 1 arsenal. Ce n'est pas sans peine, croyez-le, que l'ordre public a été maintenu par nous, à Venise, sans aucune intervention du gouvernement. Nous avons tout fait pour calmer le peuple en le rassurant sur les intentions de l'autorité civile et militaire. En faisant cela nous ne disions pas vrai pourtant , car je sais et je savais que les alarmes n'étaient pas fausses. Que le gouvernement , en paraissant céder , se préparait secrètement à l'attaque; il faut qu'il nous donne des

gages sérieux contre les périls qui nous menacent , sinon je pars à la tête de ma compagnie avec mon fils unique, enfant de seize ans, à mes côtés ; les premières balles nous atteindront, mais la vue de nos deux cadavres portés devant le peuple sera plus puissante que tous vos canons ! »

En entendant ces derniers mots, le lieutenant maréchal, brave et vieux militaire, pâlit, parce qu'il comprenait qu'ils n'étaient que l'expression de la vérité. « Que tous ces dangers disparaissent, reprit Manin; sur tel bâtiment de guerre il y a des fusées à la Congrève : il faut donner ordre de les enlever. Sur tel autre bâtiment il y a des Croates , qu'ils le quittent. Le commandement d'une corvette placée en face de la piazzetta San Marco a été donné à un officier qui a dit que pour affermir la tranquillité il fallait dresser le gibet. Il faut que cet officier soit changé. » Ces ordres furent donnés. Manin les expédiait au fur et à mesure. « Mais si l'on me tue? dit un des messagers.— C'est égal, répond Manin, pars toujours.»

« Quand tous ces sujets de crainte n'existeront plus , la ville sera tranquille, monsieur le maréchal ! Maintenant, nous ne voulons pas que l'arsenal soit un guetapens pour la garde civique composée de nos pères , de nos frères , de nos enfants j il faut qu'ils y soient en sûreté. — C'est juste , répondit Martini ! — Je sais, continua Manin , qu'il y a une communication entre l'arsenal de terre et celui de mer, et que dans le premier il y a des Croates qui seraient un danger pour la garde civique. — Mais il y a une grille ! dit le feldmaréchal. — Oui, une grille en bois, répondit Manin, et si des enfants ont su briser les grilles de fer de ma prison, les Croates, vous l'avouerez, pourraient bien briser leurs grilles en bois. — Enfin que faut-il faire?

dit Martini impatienté. — Me donner vos canons ! répondit Manin. — C'est impossible ; jamais je ne ferai cela. » Parmi les officiers de marine , un de ceux qui étaient présents , le baron Locella , de Vienne , dit : « Je les ai déjà confiés à la garde civique. » Martini , irrité , ajoute : « Enfin , puisque c'est fait , on les lui laissera. — Il nous faut encore , ajouta Manin continuant son rôle, des munitions. — On vous donnera de la poudre et des boulets : êtes-vous content enfin? » demanda le maréchal. Pendant que Manin parlait , il recevait de la main à la main des notes écrites que lui faisaient passer ses amis; quelques-unes de ces notes contenaient d'utiles renseignements.

« Actuellement, dit Manin, agitant son épée nue, il faut que j'aille faire moi-même l'inspection de l'arsenal. » Plusieurs jeunes officiers de marine se mêlèrent à la compagnie de gardes civiques, et la suivirent. L'énergique avocat, ainsi transformé en homme de guerre, plaça des piquets à tous les postes importants, inspecta scrupuleusement et prit position dans l'arsenal. A deux reprises , il dut imposer silence à ces jeunes officiers qui, avides de donner des conseils, parlaient sans cesse et tous ensemble. « Vous répondrez seulement quand on vous interrogera, messieurs, dit Manin irrité ; le moment est grave : il s'agit de la destinée de Venise. Vos discours superflus me troublent et m'ôtent ma liberté d'esprit; je tue le premier qui élèvera la voix ! » 11 se fit aussitôt dans les rangs un profond silence.

Arrivé à la grille derrière laquelle étaient les Croates, Manin examine minutieusement l'état des pièces d'artillerie braquées contre eux, le tout à la grande stupéfaction de ces soldats qui , ne comprenant rien à cela, regardaient d'un air licbétc. m A qui pourrait-on

donner le commandement de la marine? demanda Manin aux officiers présents. — Au colonel Graziani, répondirent-ils tous d'une même voix. — < Comment peut-on rappeler les ouvriers ? — H y a une cloche pour les prévenir, et dès qu'on la sonne, ils arrivent.» Manin envoya un exprès leur enjoindre au dehors de se tenir prêts à rentrer au premier signal.

Durant cette inspection , le maréchal Martini s'adressant à Giurati lui avait dit : « Il faut maintenant que j'aille parler au gouverneur. » La garde civique s'y opposa en disant qu'on devait attendre le retour de Manin pour avoir son avis. Lorsqu'il revint, il demanda l'organisation par compagnies des Arsenalotti1 : « Nous ferons cela demain, répondit le maréchal. — Votre Excellence oublie que le mot demain a déjà fait tomber bien des couronnes, c'est immédiatement qu'il faut le faire. — Mais les ouvriers ne sont pas dans l'arsenal , objecta Martini , qui défendait pied à pied son terrain. — Je vais les faire venir, dit Manin ; qu'on sonne à l'instant la cloche î » On obéit à ce commandement, et les ouvriers entrèrent en masse. « Mettez-vous sur deux rangs, leur cria-t-il, et partagez-vous en compagnie. — Ils obéirent ponctuellement. — • A présent, il faut les armer, où sont les clefs de la salle d'armes ? » Personne ne les trouvait. « Une montre ? » s'écrie Manin. Un garde civique lui passe la sienne. « Si dans cinq minutes les clefs ne sont pas retrouvées , qu'on enfonce les portes, » dit l'avocat. Déjà les ouvriers commençaient à briser les volets des fenêtres. On ouvrit; les ouvriers et la garde civique furent armés avec de bonnes armes de guerre. « Excellence , dit alors Manin au lieutenant

1 Ouvriers de l'arsenal.

maréchal , vous comprenez qu'après ce qui vient de se passer, vous ne pouvez plus conserver le commandement de la marine. » Il n'y avait rien à répondre à cette injonction; aucune force militaire n'aurait pu en ce moment résister à la puissance morale qu'exerçait Manin ce jour-là. « Je nomme le colonel Graziani, s'écria-t-il , au commandement supérieur de la marine, et j'ordonne aux ouvriers, aux soldats et à la garde civique de lui obéir. — Vive Graziani ! » crièrent tous les assistants. Cet homme assez âgé , ému d'un si étrange spectacle, se prit à pleurer, et refusa, en objectant son serment d'officier. « Cet arsenal n'appartient plus à l'Autriche, dit Manin en élevant la voix ; c'est un fait accompli contre lequel vous ne pouvez rien : subissez-le donc ! Vous savez combien j'abhorre l'anarchie ; elle serait plus terrible ici que partout ailleurs, parce que dans l'arsenal il y a le bagne, et que d'un moment à l'autre les condamnés peuvent s'échapper et se répandre dans la ville. » Graziani hésitant encore s'adressa au lieutenant maréchal Martini. Ce brave militaire, reconnaissant qu'il était impossible de résister , lui répondit : « Acceptez. Et maintenant, demanda-t-il, que je n'ai plus rien à faire ici, ne puis-je partir? — Non, répliqua Manin, il pourrait vous arriver malheur. Entrez-là, vous y serez traité avec tous les égards dus à votre caractère et à votre rang. » Martini entra dans le même bureau où il avait discuté une heure avant les mesures à prendre. Le commandant supérieur de la marine se trouva ainsi, par la force des choses, le prisonnier delà garde civique. Manin, s'adressant à Giurati et à d'autres officiers, leur dit : « Chargez-vous des détails, je m'en vais. » 11 sort de l'arsenal avec son fils, son beau-frère Zanetti et Canetti. Au seuil du corps de

garde sur le pont il crie : « Vive l'Italie ! — Tout le monde répond : Vive l'Italie ! — Vive la liberté ! le même écho répète sa voix. — Vive Venise ! la foule crie aussi vive Venise ! — Enfin, avec l'accent de la plus grande énergie, Manin reprend spontanément : Vive la république ! » Ce cri nouveau, acclamé par le tribun aimé de Venise , fut mille fois répété par le peuple et éclata plus fort que tous les autres. En ce moment suprême , où déjà une révolution sainte triomphait, Manin, tournant le dos à la foule , salua de son épée le lion sculpté sur la grande porte extérieure de l'arsenal et s'écria :« Vive Saint-Marc!» Avec ce cri patriotique, il était toujours sûr d'entraîner les Vénitiens. Revenant sur ses pas, ainsi que ses trois compagnons, et suivi de la foule, il arrive à Sant' Antonio devant une maison où il entre, demande du vin et de l'eau, et fait dire au dehors qu'il a pris une gondole pour aller à la place Saint-Marc. Cette consigne exécutée , le peuple , criant toujours vive l'Italie ! vive la république! vive Saint-Marc! se rendit à la place. Ces cris glorieux, dont on ne savait pas encore la cause et 1 origine dans la ville, ressemblaient, ainsi répétés, à une manifestation spontanée de la volonté populaire.

Manin demanda un matelas et une heure de repos. Ses trois compagnons se mirent à jouer aux boules dans la cour, et lui s'endormit du sommeil le plus calme. Outre la nécessité physique de ce temps d'arrêt pour Manin, qui devait être épuisé de fatigue, il y avait, à notre avis, une habileté extrême à donner au cri de vive la république, prononcé pour la première fois depuis si longtemps à Venise, le temps de se répandre par toute la ville et d'y prendre racine. L'heure passée , Manin , réveillé par ses compagnons,

sort avec eux ; le chemin par les rues détournées qu'ils avaient prudemment suivi pour se rendre à l'arsenal, avait été le chemin de l'attaque; le second chemin, celui de la victoire, devait être les grandes rues, le Campo délia Bragora et le quai des Esclavons. A cette première station , ils trouvent une grande masse de peuple qui courait vers la place. On entoure Manin, et, près de lui, un homme, d'une stature gigantesque, déploie un immense drapeau tricolore qui couvrait presque entièrement le tribun de ses longs plis. Ainsi escorté , le libérateur de Venise passe devant la caserne del Sepolcro, s'arrête et crie : « Vive l'Italie ! vive la liberté ! vive la république ! vive Venise ! » Les Allemands se regardent les uns les autres et restent ébahis. Arrivé au môle et à la Piazzetta, l'officier autrichien commandant le poste crie : Heraus! (dehors î ) Manin répète : « Vive l'Italie! vive la république ! vive Saint-Marc I » l'officier se retire et les soldats présentent les armes. Enfin Manin entre dans la place Saint-Marc : il était quatre heures du soir; elle était remplie de monde, les uns attirés par le mot d'ordre, les autres par le retentissement des cris populaires; tous réunis donnaient à cette place l'aspect le plus imposant. « Garde civique, s'écria Manin, faites la haie ! » En deux minutes, toute la longueur de la place fut occupée , le triomphateur s'arrêta au milieu de la milice et cria de nouveau : « Faites le carré ! » Quelqu'un apporta une table, Manin y monta, et le porte-drapeau qui l'avait toujours suivi se plaça instinctivement derrière lui. Un silence religieux s'établit tout à coup dans la place, si bruyante encore quelques instants auparavant. La foule, avec l'instinct merveilleux qui la distingue, comprenait qu'il allait se passer quelque chose de grave ; ce fut donc au i 18

milieu de la plus solennelle attention que le héros de la révolution vénitienne prononça le discours suivant : « L'arsenal est à nous; ce dernier boulevard d'où nos oppresseurs menaçaient la ville ne leur appartient plus. Nous l'avons conquis sans effusion du sang ni des nôtres ni de nos frères; je dis frères parce que nous reconnaissons la fraternité de toutes les nations. Dès à présent il faut penser à l'avenir.... Quel est le gouvernement que nous devons choisir? J'ai médité longtemps sur ce sujet; en deux mots je vous expliquerai mes idées, c'est à vous à les apprécier et à les juger. Nous n'avons pas ici de traditions monarchiques; nous ne connaissons même la monarchie que depuis la perte de notre antique indépendance ! 11 n'y a pas, il ne peut y avoir à Venise ni prétendants ni candidats au trône. Le régime monarchique, qu'il soit constitutionnel ou absolu, n'est qu'un état de transition. L'avenir logique de tous les gouvernements, c'est la république. Si nous ne la fondons pas aujourd'hui, il faudra passer encore par une autre révolution pour la fonder, et pensez-y, citoyens, les révolutions coûtent bien cher. Nous voulons entrer dans la famille des États italiens confédérés, indépendants et glorieux. Pas de propagande; nous ne voulons pas imposer nos idées aux autres; chaque État de l'Italie peut choisir la forme de gouvernement qui lui convient, et dans le cas où l'intérêt général de la péninsule exigerait une modification politique, nous sommes prêts à la faire. Le mot de république réveille ici, en présence de tous les monuments qui m'environnent, des souvenirs de vie, de puissance et de gloire; il réveille encore des sympathies bien fortes dans l'esprit de nos frères de l'Istrie et de la Dalmatie; nous n'entendons pas ressusciter une république

dans les formes anciennes, où 1 aristocratie était tout et où le peuple n'était rien. Elle doit être selon les idées de fraternité, de liberté et d'égalité désormais impérissables ! Si vous adoptez mes opinions, donnezm'en la preuve en répétant avec moi ces cris glorieux : Vive la liberté ! vive la république ! vive Saint-Marc ! » Un murmure d'approbation se fit entendre, et un cri unanime de : Vive la république ! retentit tout à coup au-dessus de Venise et alla mourir bien au delà des lagunes dans les flots de l'Adriatique. « N'oublions pas surtout, reprit Manin , que nous sommes un membre de la grande famille italienne, et crions avec elle : Vive l'Italie ! » L'enthousiasme était à son comble, la foule répétait de minute en minute : Vive Manin ! vive la république ! vive Saint-Marc ! vive l'Italie ! C'était la consécration éclatante de la nouvelle forme du gouvernement proclamée à Venise par la voix de son rédempteur. Beau et sublime baptême d'un peuple qui venait recevoir de ses mains pures de sang, la liberté, l'indépendance et la république, ce seul gouvernement capable de comprendre , d'appliquer et de fortifier les vrais principes de la justice , de la vérité et de la morale.

Une procession triomphale s'organisa immédiatement et se mit en marche depuis la tour de l'Horloge jusqu'au Campo Santo Stefano. Là, vers le Rialto, Manin , qui avait été placé à la tête de cette démonstration, se sentant brisé de fatigue, prit la direction de San Polo et rentra furtivement chez lui. En arrivant , il dicta à son beau-frère Zanetti une proclamation ' , qui fut imprimée de suite et placardée sur

4 En voici les termes :

« Vénitiens !

« Je sais que vous m'aimez. Et au nom de cet amour, je vous de-

tous les murs de la ville, et il se jeta sur son lit en disant : « Je meurs si je ne dors pas cette nuit. » Plus tard on lui a fait un crime de ces quelques heures données au sommeil , comme si les forces humaines étaient sans limites et n'exigeaient pas pour tout le monde un repos réparateur. D'ailleurs Manin , parti seul à midi de San Paternian avec son fils , et y rentrant le soir même , après avoir accompli une révolution et proclamé la république à Venise , avait bien acquis, ce nous semble, le droit de passer une nuit calme dans son domicile.

mande que, dans la manifestation légitime de votre joie, vous vous comportiez avec la dignité qui convient à des hommes qui méritent d'être libres.

« Votre ami,

« Manin. »

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