CHAPITRE XXVI
MORT DE MARINOYICH.
Quelque désir que nous ayons de ne plus interrompre un récit qui touche à sa fin, il faut cependant revenir un peu sur nos pas et expliquer un crime commis isolément dans la matinée du 22, à l'arsenal, par le concours de plusieurs circonstances fatales.
La haine politique entraîne si souvent les partis en dehors des limites du bon sens et de la justice qu'il peut être utile d'apprécier à sa véritable valeur un fait dont la calomnie pourrait s'emparer pour l'exploiter plus tard contre la révolution de Venise , que toute l'Europe s'est plu, jusqu'à ce jour, à reconnaître et à proclamer pure de tout excès. C'est d'ailleurs le devoir sévère de l'historien de ne rien omettre, de ne rien laisser dans l'ombre. Ici cette tâche nous est rendue facile, parce qu'il n'y a aucune circonstance mystérieuse à pénétrer, et que tout s'est passé au grand jour de la publicité sous les yeux mêmes des officiers et des soldats allemands.
Un fils de l'archiduc Charles, le prince Frédéric, venu presque enfant à Venise, s'y instruisait dans la marine dont il était évidemment destiné à devenir, plus tard, le chef. On avait attaché, à la personne de ce jeune héritier de la maison d'Autriche, en qualité de gouverneur et d'aide de camp, le capitaine de vaisseau Marinovich, homme instruit, capable, éner-
gique, mais inhabile dans l'art de se faire aimer. Le prince Frédéric, au contraire, soit par son âge, soit par d'heureuses dispositions naturelles, était assez sympathique à la population de Venise. En gagnant des années, il avançait en grade et était arrivé promptement à une position militaire supérieure où il pouvait faire du bien ou du mal; Marinovich poussait-il l'abnégation et le zèle du courtisan, dans ses fonctions de commandant supérieur ^de la marine , jusqu'à prendre sous sa responsabilité les mauvais côtés du pouvoir pour laisser la popularité des bons à son élève? c'est ce qu'il est difficile d'apprécier; mais, ce qui l'est moins, c'est l'empressement de l'opinion à lui attribuer tout le mal commis dans ces hautes régions.
Quand le jeune prince donnait un ordre, si cet ordre paraissait injuste ou dur, on rejetait la faute sur Marinovich; tandis que tout ce qui était bien était attribué à l'initiative du prince Frédéric. Ce royal officier, qui aurait peut-être pu jouer un rôle important dans la révolution de Venise, mourut poitrinaire au printemps de sa vie ; on le remplaça par un officier supérieur de l'armée de terre, le feld-maréchal Martini. Marinovich, en réalité, restait le commandant de l'arsenal ; il était haï surtout par les ouvriers, non qu'il fût méchant et injuste pour eux, comme on l'a dit, mais parce que le ton rude de ses paroles répondait à une sévérité excessive. Ces sentiments d'hostilité de la part des travailleurs de l'arsenal étaient très-connus à Venise ; le colonel lui-même ne les ignorait pas; seulement, ne croyant point les mériter, il se contentait de les braver; jamais il ne sortait sans porter des pistolets sur lui. Homme d'action et d'intelligence, il avait du reste tout prévu, et dès
les premiers jours du mois de mars 1848, en officier expérimenté , il n'avait pas attendu au dernier moment pour se mettre en garde contre une lutte intérieure et extérieure. La place de Venise étant entourée d'eau, une grande partie de sa défense dépend des dispositions de la marine. Marinovich, par l'armement des lagunes, les précautions prises dans l'arsenal, s'était réservé les facilités d'attaquer la ville sur plusieurs points à la fois en cas de rébellion. C'était d'après ses conseils qu'on avait disposé des mortiers à bombes à San Francesco de Lavignia, et que dans les forts qui entourent les lagunes on avait fait des dépôts de poudre et préparé des mines afin de les faire sauter, le cas échéant. A défaut d'Italiens, il se serait servi des Croates pour exécuter ces plans. On dit même encore aujourd'hui à Venise que l'ordre du bombardement signé par lui existe ; toutefois il n'a pu être retrouvé.
Le 21 mars, à quatre heures après midi, les ouvriers de l'arsenal, sortant comme d'habitude de leurs ateliers, s'arrêtèrent sur le pont tournant situé hors de l'enceinte pour attendre Marinovich qui devait gagner sa gondole. Le colonel , voyant la place couverte de monde dans une attitude hostile, revint sur ses pas feignant d'avoir oublié quelque chose; ses gondoliers lui affirmèrent que les ouvriers voulaient attenter à ses jours. Il tint conseil un moment, entouré des officiers d'état-major; tous ensemble décidèrent que l'on enverrait chercher la garde civique afin qu'elle dissipât l'attroupement. Elle arriva aussitôt et réussit par son ascendant moral à calmer la foule irritée; grâce à ses efforts, le colonel put rejoindre sa gondole et se faire conduire à bord d'une corvette de guerre où il passa la nuit. Le lendemain
matin 22, sur le rapport de ces faits, l'amiral Martini ordonna que le capitaine de vaisseau Milanopulo remplacerait Marinovich dans ses fonctions d'aide de camp général de la marine. Mesure prudente, dont un hasard malheureux devait détruire l'effet. En apprenant son remplacement, Marinovich écrivit un mot au feld-maréchal , lui demandant s'il devait, selon l'usage militaire, se rendre à l'arsenal pour assister à la promotion de son successeur. Mais bientôt, impatienté d'attendre, il monta en gondole en disant : « Un soldat ne doit pas craindre de mourir. » Vers dix heures et demie il débarquait à la rive extérieure où il était descendu la veille sous la protection de la garde civique. Il entra dans l'arsenal et se rendit comme à l'ordinaire à son bureau. Dans cet intervalle, un envoyé du maréchal Martini lui portait inutilement à bord de la corvette l'ordre de ne pas se présenter. La nouvelle de l'arrivée de Marinovich circula immédiatement dans l'arsenal parmi les ouvriers. En attendant, le maréchal et le colonel se concertaient pour sortir en gondole par Porta Nuova, située à l'autre extrémité de l'arsenal. Marinovich , il faut le dire à sa louange , en brave soldat , croyait plus convenable, pour la dignité de ses épaulettes, de traverser tout l'édifice à la face de ses ennemis, que de donner à la population le spectacle humiliant d'une seconde fuite , due au dévouement de la garde civique. Au lieu donc de reprendre le chemin extérieur, qu'il avait suivi la veille , il monta dans la première gondole qui s'offrit à sa vue : Antonio Paolucchi et Girolamo Turra étaient avec lui. En ce moment, il dit en français à ces officiers : « J'ai peur, non de mourir, mais d'être insulté ! » La Porta Nuova se trouva fermée; l'officier de garde refusa de l'ouvrir, disant
qu'il n'en avait pas le droit sans un billet d'escorte régulier prescrit par le règlement. (Or, comme si tous les obstacles devaient se réunir à la fois contre lui , ce règlement avait été fait et signé par Marinovich lui-même!)
Pendant ces pourparlers, les ouvriers de l'arsenal, amassés sur les rives environnantes et les enfants apprentis, montés sur des barques, jetaient des pierres sur sa gondole. Le malheureux colonel se décida à en sortir et à se placer sous la protection du corps de garde de l'entrée. L'officier de service l'introduisit dans la tour et se hâta, pour le mieux protéger, de l'enfermer à clef. La foule se rua sur la porte avec ses pioches et ses haches de travail. Graziani et d'autres officiers de marine firent des efforts énergiques pour essayer de calmer cette insurrection. Le maréchal Martini avait aussi voulu , en se portant sur ce point, défendre son aide de camp; mais il ne put continuer devant le pont tournant ouvert avec intention par les ouvriers.
La porte abattue, la foule en fureur se précipita dans la tour : Marinovich, debout et calme, demanda avec sang-froid si on le voulait vivant ou mort. Un grand nombre de voix répondit : « Vivant! vivant! » et on lui demanda alors son épée, qu'il donna sans hésiter : la déclaration précédente lui semblait une garantie d'honneur. Un enfant, apprenti ouvrier, s'empara de larme du pauvre officier et descendit triomphant montrer ce trophée aux ouvriers d'en bas. 11 criait: «Voici l'épée du coquin prisonnier!» Ceux qui n'avaient pas répondu à la question de Marinovich par le cri : Vivant! étaient restés dans la tour. Ces hommes, il s'en trouve partout de semblables, qui sont l'écume et la honte de l'espèce humaine, se jeté-
rent comme des bêtes féroces sur ce brave officier sans défense et le tuèrent avec leurs outils. Ses dernières paroles, dites avec l'accent du désespoir et de l'indignation, furent celles-ci : « Après tout le bien que je vous ai fait ! » Elles prouvent ce que nous avons mentionné en commençant, que Marinovich était fermement convaincu qu'en se montrant sévère il ne faisait que son devoir. On n'avait pas d'autre reproche à lui adresser. Les officiers de marine appelèrent à leur aide la garde civique, qui l'avait protégé la veille. A peine entrée , elle se fit livrer le cadavre, qui était encore tout sanglant aux mains des ouvriers, et les fit sortir de l'arsenal sans qu'ils osassent opposer la moindre résistance. L'infortuné colonel Marinovich, enseveli avec tous les honneurs dus à son courage et à son rang , repose à Saint-Christophe. Sur sa tombe on lit cette date : 22 mars \ 848 !
Puisse le souvenir funèbre de ce crime abominable servir à éloigner à jamais du cœur des masses en furie l'idée de tels attentats. Quels qu'en soient la cause, le prétexte, les auteurs ou l'origine, ils impriment une marque ineffaçable d'infamie au front de ceux qui les commettent!
Un recueil, publié en 1 850 à Venise, sous ce titre : Storia delV assedio di Venezia, 1 848-1 849, recueil évidemment écrit dans un esprit d'opposition envers la révolution glorieusement accomplie par Manin, contient un récit de ces mêmes faits. Il est important de le comparer au nôtre, à ce point de vue surtout qu'il montre que les adversaires les plus acharnés de la république vénitienne n'ont jamais pu avoir et n'ont jamais eu la pensée de lui imputer la moindre part dans un forfait isolé, dont la garde civique avait tenté, par tous les moyens imaginables, d'empêcher l'accom-
plissement. La mort du colonel Marinovich est et restera donc, de l'aveu des journaux allemands, un crime odieux tout à fait indépendant des passions politiques. Cet assassinat, dû au mécontentement, plus ou moins fondé, excité chez les ouvriers de l'arsenal par la sévérité rigoureuse d'un supérieur, n'a rien de commun avec les efforts d'un peuple qui se levait dans sa force pour la conquête de son indépendance. C'est un accident malheureux arrivé en dehors de la ville, dans l'enceinte réservée de l'arsenal. Qu'il y ait eu ou qu'il n'y ait pas eu de révolution alors à Venise, il est plus que probable que la fureur brutale des ouvriers aurait entraîné les mêmes résultats , avec cette seule différence peut-être, que sans l'intervention courageuse de la garde civique en sa faveur, le colonel Marinovich aurait été tué le 21 .
Quand on réfléchit à l'ensemble imprévu des faits qui concoururent à la perte de cet officier remarquable, on demeure persuadé qu'une triste fatalité, en pesant sur lui, l'a seule conduit à une fin aussi malheureuse qu'imméritée. Devant ces vérités, l'histoire impartiale se trouve en droit d'affirmer que l'ignorance ou la mauvaise foi peut seule tirer parti de la mort de Marinovich contre une révolution que pas un homme de cœur n'a blâmée , et que personne n'a jamais attaquée dans sa moralité ni dans sa grandeur.
Vienne maintenant la calomnie, elle sera éternellement impuissante, et jamais ses attaques contre la révolution de Venise ne s'élèveront jusqu'à la hauteur de son caractère original et respectable. Dieu, qui permet que les révolutions servent d'enseignement au monde, avait placé à la tête de celle de Venise des hommes en qui il avait mis la volonté du bien et le
respect du droit. Rien ne résiste à la puissance légitime de ces armes; c'est avec elles, et non pas avec une épée que Manin, aidé de ses patriotes, chassa l'Autriche et proclama la république, sur la place Saint-Marc, le 22 mars 1 848.