‹ Histoire de la république de Venise sous ManinChapitre 29 sur 57 · INFLUENCE DES IDEES RELIGIEUSES DANS LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

INFLUENCE DES IDEES RELIGIEUSES DANS LA RÉVOLUTION

Le caractère doux et aimant de la population de Venise est profondément religieux. L'esprit national se ressent en cela des traditions de l'ancienne république. Ce gouvernement donnait un grand éclat à la religion et l'unissait toujours habilement aux fêtes de l'État, associant ainsi partout les hauts faits de son histoire aux cérémonies imposantes de l'Église; mais par une sage prévoyance, dans le même temps qu'il honorait le prêtre à l'autel, il ne souffrait pas qu'il se mêlât jamais des affaires ni des intérêts temporels du pays. Peu de gouvernements ont déployé sur ce point une plus salutaire énergie : celle de l'ancienne république fut inébranlable , elle lui valut des luttes très-vives avec le saint-siége , qui mit en interdit la république tout entière ; mais le gouvernement vénitien, sans s'inquiéter des foudres papales, fit pendre le premier prêtre qui refusa de dire la messe, et l'interdit demeura sans effet. En présence du résultat inattendu de cette justice expéditive, la cour de Rome organisa une ligue avec d'autres États contre une république si peu respectueuse pour les volontés du chef de l'Église. Un des griefs de Rome était surtout le refus de cette république d'accepter le tribunal d'inquisition. Plus tard, Venise dut se résigner à le subir; seulement elle y mit des conditions qui, aux yeux

de la cour de Rome, semblaient une garantie, et n'étaient en réalité qu'un moyen d'en neutraliser l'effet ; aussi l'inquisition ne pesa-t-elle qu'en apparence sur Venise. Depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, la religion, dans cette cité, a toujours été sagement entendue : le prêtre est respecté dans son église ; on ne souffre pas qu'il se mêle des questions temporelles. Il vit dans la sphère de ses attributions ecclésiastiques, et tout le monde s'en trouve mieux. L'admirable bon sens des Vénitiens a compris que le pays avait tout à gagner dans cette séparation rigoureuse de la religion et du gouvernement, et il l'a toujours maintenue. Chaque citoyen est libre de croire ou de ne pas croire ; de suivre tel ou tel culte : il n'y a jamais ni persécution , ni intolérance religieuse. C'est une exception très-remarquable en Italie, où se sont livrés tant de combats de toute espèce au nom du Dieu de la charité et des miséricordes infinies. Partout on s'est inquiété des jésuites. Jusqu'aux premiers temps de la domination autrichienne ils n'existaient pas à Venise. François Ier, disons-le à sa louange, ne permit pas à ces révérends pères de s'installer dans le lombardo-vénitien. Après son règne, aidés par l'influence des femmes, qu'ils avaient toujours l'adresse de mettre de leur côté, les jésuites obtinrent de l'impératrice de s'établir en très-petit nombre, et seulement dans les villes les plus disposées à les accepter. Que l'on observe les conditions de leur admission dans tous les pays de l'Europe, on retrouvera constamment cette formule adroite. En gens habiles, ils ne voulaient pas effrayer l'ennemi avant de s'emparer du cœur de la place. L'important pour eux, c'était de s'introduire : une fois entrés, les moyens d'influence ne leur manquaient pas.

A Venise, la population indifférente n.était ni pour les jésuites , ni contre eux. Comme une nation qui sent sa supériorité et sa force , elle les reçut en souveraine hospitalière qui accueille tout le monde et ne craint personne. Aussi , retirés paisiblement dans leur magnifique couvent, vécurent-ils inaperçus sans amis et sans adversaires. Le clergé, à quelques nuances près, était absolument dans la même condition, et il s'estimait heureux ainsi. Dans les temps antérieurs à Pie IX, l'idée de l'appui mutuel du trône et du sacerdoce, idée prêchée et pratiquée par Rome, avait bien donné le ton à l'opinion du clergé ; sauf de rares exceptions, il croyait que toute attaque contre le despotisme était une attaque contre la religion; mais celte conviction restait au fond du cœur des prêtres , tous assez embarrassés d'expliquer leur théorie du respect de l'autorité , quelle quelle soit , avec le républicanisme des lois évangéliques. En dehors du clergé, un grand nombre de personnes pieuses ont toujours voulu unir et confondre le despotisme avec la religion , en soutenant que quiconque attaquait l'un frappait 1 autre. Il n'y a rien à répondre à cela, si ce n'est que c'est une erreur qui a sa source dans l'ignorance ou la mauvaise foi. Le despotisme est une forme de gouvernement adoptée seulement par les peuples bâtards et avilis, mais que détestent les peuples nobles et malheureux, comme ceux de la Hongrie, de la Pologne et de l'Italie. Le despotisme ne respecte rien, pas plus la religion que le reste ; s'il la ménage , s'il s'en sert quelquefois, c'est comme d'un moyen qu'il rejette et dédaigne dès qu'il n'en a plus besoin. Tous les despotes sont destinés à devenir fatalement, tôt ou tard , les persécuteurs de la religion comme de la liberté. Quand ils ont frappé l'une, l'autre est bien près

de succomber. Les néo-catholiques disaient : « Votre religion prêche l'égalité , la liberté ; vous devez donc combattre la tyrannie , qui confisque nos droits et outrage nos croyances ; » mais les esprits moins éclairés s'obstinaient à répondre : « Le trône et l'autel ne font qu'un : si vos convictions ne se résument pas dans celle opinion , c'est que votre religion n'est pas la même que la nôtre. » Comme s'il y avait au monde quelque chose de plus opposé à l'épée que la croix I Par quelle union sacrilège et depuis quand le symbole de la violence doit-il être mis à côté du symbole de la mansuétude évangélique , et ne sont-ce pas des infidèles, ceux qui vont se prosterner devant l'image de la tyrannie, en se disant les serviteurs obéissants du Christ, ce parfait et premier modèle de toutes les vertus filles de la liberté î

Presque tout le clergé du lombardo-vénilien , on doit le reconnaître , soumis à l'Autriche , ne l'aimait pas , parce que le prêtre ne pouvait jamais dépouiller assez le citoyen pour oublier qu'elle avait usurpé le gouvernement national. Le patriarche de Venise , cœur excellent mais peu énergique, homme d'une intelligence médiocre , assez versé dans les lettres latines et poëte à l'occasion en faveur de la Vierge, ne pouvait apporter qu'un faible secours à la révolution de Venise. Papiste du temps de Grégoire XVI, il croyait faire son devoir temporel en même temps que son salut en appuyant le gouvernement autrichien de tout le zèle de son influence patriarcale, d'ailleurs assez restreinte. Pie IX paraît l'amnistie et les réformes à la main. Une ère nouvelle s'annonçait. Les idées repoussées comme impies commencent à être prônées comme nobles et généreuses. A la voix éloquente du père Ventura, le jeune clergé italien accepte

C ardeur ce drapeau nouveau, heureux de ne plus arer les idées religieuses des idées généreuses. Chez quelques-uns , cette révolution inattendue de la cour de Rome révéla des instincts de nationalité et des sentiments de patriotisme inconnus jusque-là d'euxmêmes. Les moines, et particulièrement les capucins, du fond de leurs cloîtres, offraient à la patrie leurs prières et leur concours. Les champs de bataille de la guerre de l'indépendance ont vu succomber plus d'un de ces vaillants religieux qui avaient échangé le froc de la pénitence contre l'uniforme.

Quand ils ne servaient pas d'instrument de propagande révolutionnaire, ils combattaient l'étranger les armes à la main. A la nouvelle du mouvement insurrectionnel éclaté à Vienne , les prédicateurs les plus influents parlèrent en chaire de l'amour de la patrie comme d'un devoir religieux, et pendant la révolution de Venise le nombre des prêtres qui ont prêché et combattu pour elle alla sans cesse croissant. Chaque succès , chaque avantage remporté sur l'ennemi fui célébré par des actions de grâces et des prières publiques. A Venise, où, comme nous l'avons fait observer, le clergé ne s'était jamais immiscé aux affaires temporelles , ce concours religieux prêté à la révolution offre un caractère bien remarquable. Le bon patriarche avait cru fermement , sous la domination autrichienne et le pontificat de Grégoire XVI, que, pour bien mériter du ciel, il fallait penser comme on pensait à la cour de Vienne et à celle de Rome ! Tout à coup il voit tomber la politique de l'une et changer le système de l'autre. Son chef spirituel secoue les vieilles idées de ses prédécesseurs, les jette loin de lui, ou les fait passer par le crible de la réforme ; voilà donc le patriarche oblige, poursuivre le représentant i l*.»

de son divin maître sur la terre , de modifier entièrement pensées et conduite, et d'adopter les idées nouvelles du souverain pontife. Pénible perplexité! de quel côté était définitivement la vérité ou le mensonge?

Dieu gardait encore la solution en réserve ! Le contre-coup de la révolution de Vienne hâtant les événements de Venise , réveilla dans le cœur de cet homme, respectable malgré sa faiblesse, un sentiment assez naturel. Il ne se préoccupait nullement de l'idée de la nationalité italienne qu'il ne comprenait point , mais son affection pour la vieille république de Venise lui fit aimer la nouvelle. Ainsi l'on peut dire que ses discours depuis la révolution sont empreints non de l'esprit national, mais de l'esprit municipal caractéristique de la ville de Venise. Malgré ses cheveux blancs quelques étincelles patriotiques jaillirent de son cœur, et le saint prélat ne put entendre sans émotion ce cri de vive saint Marc ! qui représentait pour 'lui la splendeur antique de la religion dans les plus beaux jours de l'histoire de Venise.

Le cri de vive saint Marc .eut la même influence sur le vieux clergé, que le cri de vive la république sur les jeunes prêtres. Aux uns, le nom de saint Marc rappelait un passé admirable de puissance et d'éclat; aux autres, le mot de république promettait un avenir de gloire et de liberté. Il y a dans l'église Saint-Marc une image de la madone que l'on dit peinte par saint Luc. Dans les circonstances graves, le clergé la place publiquement sur le grand autel. Le 22 mars, elle était exposée, et le peuple dans sa dévotion pour elle , disait que l'expulsion des Autrichiens avait eu lieu par l'intercession de la madone. Au moment où la révolution de Venise triomphait, le patriarche sortit spontanément de l'église à la tête de tout son clergé

et donna au peuple vainqueur, agenouillé sur la place Saint-Marc , sa bénédiction solennelle. 11 appelait dans ce jour honorable pour lui , la protection divine sur l'œuvre sainte des hommes héroïques qui venaient de se rendre dignes de l'estime publique en renversant une domination étrangère sans effusion de sang. Plus tard, quand cette jeune république fut livrée à l'influence sarde, le patriarche, oubliant son enthousiasme, se rallia un des premiers aux commissaires du roi Charles-Albert. Ses anciens préjugés réveillés le portaient à se sentir mieux protégé par un monarque que par une république ; et malgré sa confiance et son estime pour les caractères de Manin et de Tommaseo , on peut croire qu'il les vit sans trop de peine remplacés par les administrateurs royaux du Piémont.

Lorsque Pie IX eut abandonné Rome , la partie la plus âgée du clergé vénitien crut devoir se séparer de la révolution. Il avait eu peine à s habituer aux libres allures et aux franchises de la presse. Le patriarche lui-même voyant revenir les temps de Grégoire XVI , menaça de recourir aux armes spirituelles. Hélas î il n'en a pas eu besoin; la Providence a ramené les Autrichiens à Venise : aujourd'hui il respecte les décrets de la Providence en respectant les Autrichiens.

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