‹ Histoire de la république de Venise sous ManinChapitre 30 sur 57 · CAPITULATION ET DEPART DE L ARMEE AUTRICHIENNE · texte numérisé non relu

CAPITULATION ET DEPART DE L ARMEE AUTRICHIENNE

Il est temps de revenir à la municipalité que nous avons laissée presque aussi émue des réticences significatives du podestat, que cet honorable magistrat l'était lui-même des projets de Manin. Pendant que cette assemblée délibérait encore sur Vétat des choses et les mesures à prendre, on vint lui annoncer la mort de Marinovich et la prise de l'arsenal par la garde civique. Mengaldo, qui en était alors le commandant supérieur, entra dans la salle et déclara qu'ayant échoué dans ses instances auprès des autorités civiles et militaires de Venise pour leur faire adopter les mesures urgentes à prendre dans l'intérêt de la tranquillité publique, il avait dit ne pouvoir répondre des conséquences funestes de leur refus , et qu'il allait en référer à la municipalité. L'assemblée chargea une députation de se rendre au palais du gouvernement, afin de faire connaître aux deux gouverneurs les intentions de la ville. Cette députation fut composée du podestat comte Correr, des conseillers municipaux Luigi Michiel et Dataico Medin, de l'avocat Avesani , de Leone Pincherle et de Fabris le député de la congrégation centrale. Ils sortirent de la municipalité à trois heures et demie du soir. Introduite dans les appartements du comte Palffy, gouverneur des provinces vénètes, la députation le trouva entouré de tout son conseil.

l'alfl'v débute par un blâme sévère des imputations calomnieuses portées contre le gouvernement, afin de produire, disait-il, l'agitation populaire : et il les énumérait une à une avec vivacité, les déclarant fausses.

Avesani interrompit ce long préambule en disant : SoîJimes-nous venus ici pour recevoir une réprimande selon l'usage antique ou pour négocier? Le gouverneur irrité répondit qu'il ne parlerait pas pour Avesani si celui-ci ne voulait pas l'écouter; mais qu'il s'adressait au podestat et aux autres députés. Lorsqu'il eut fini , le podestat répliqua que la municipalité avait chargé la députation présente de faire connaître les mesures indispensables pour éviter l'effusion du sang; et il invita l'avocat Avesani à se faire l'organe de la députation. «Ce que veut le pays et ce que la municipalité demande , dit Avesani, c'est que le gouvernement autrichien cède le pouvoir.

— S'il en est ainsi, s'écria le gouverneur indigné, je me démets de mes fonctions et je dépose tous mes pouvoirs entre les mains du comte Zichy, gouverneur militaire; alors la ville aura directement et uniquement affaire à lui. » Puis se tournant vers le comte Zichy, il lui recommanda de vouloir bien , dans l'exercice de ses rigoureux devoirs, épargner le plus possible les monuments de cette belle ville de Venise en faveur de laquelle il réitérait ses sentiments d'affection.

Le maréchal comte Zichy , gouverneur militaire , feignit à son tour d'être très-étonné de la demande de la municipalité , et déclara qu'il lui était impossible d'y obtempérer. « Malgré ma sympathie pour Venise, dit-il, le devoir devant pas'ser avant les affections, quoi qu'il arrive, je remplirai le mien rigoureusement. »

L'orateur de la députation, Avesani, répondit que, tenant cette déclaration pour un refus, il allait aussitôt en référer au peuple. Le maréchal Zichy l'engagea à plus de modération; Avesani s'écria que la modération est impossible dans un pareil moment et il formula ainsi son ultimatum : Départ des troupes allemandes, maintien des troupes italiennes. « Inacceptable, s'écria le maréchal commandant, nous nous battrons. — Eh bien, nous nous battrons ! » répond Avesani. Le comte Zichy le prie de prendre en considération sa position difficile , disant que sous l'empire des lois militaires il y allait de sa tête. « Mais dans les circonstances où nous sommes, réplique Avesani, il y va de la tête de tout le monde. On ne peut attendre des ordres ni de Vienne ni de Milan ; trop de temps a été déjà perdu ; chaque heure, chaque minute peut être décisive et amener un massacre. La formule de la demande est Spartiate1; Spartiate aussi doit être la réponse, a Le maréchal fit observer que, s'il pouvait adhérer à la demande du départ des troupes en masse, il lui était impossible de faire aucune distinction entre elles; qu'il les commandait toutes indistinctement , et que s'il ordonnait aux unes de partir et aux autres de rester, la sécurité de la ville pourrait en souffrir. Avesani n'accepta point ces raisons, répétant toujours que si l'on voulait éviter le massacre , la distinction entre les troupes allemandes et les troupes italiennes était indispensable, que l'intérêt et le salut même des premières commandaient qu'il en fût ainsi.

Toute opposition de la part du maréchal dut enfin céder devant cette déclaration positive que la discus-

* Ce mot français Spartiate est extrait textuellement du procès-verbal. En voir la preuve aux documents.

sion était inutile et ne changerait rien à la formule de la demande municipale. On convint donc que le matériel de guerre de toute espèce resterait à Venise, ainsi que les caisses de l'armée, sauf la condition consentie par l'interprète de la députation, d'extraire de ces caisses la somme nécessaire au transport et à la paye des troupes pendant trois mois. Avesani voulait encore que les deux gouverneurs civil et militaire restassent en otage jusqu'à la complète exécution de la capitulation ; mais les membres de la députation intervinrent en leur faveur. Alors Avesani , tendant la main au comte Zichy, lui dit : « Donnez-moi, maréchal, votre parole d'honneur que vous partirez le dernier. » Cet engagement pris, on stipula qu'un bateau à vapeur serait mis à la disposition de Son Excellence le gouverneur pour le transport de sa personne, de sa suite et des soldats retardataires.

Tout cela fut écrit et signé en double par tous les assistants ; une copie du procès-verbal de cette délibération fut remise, séance tenante, au maréchal commandant la place, comte Zichy; l'autre, portée par la députation, a été solennellement déposée aux archives de la municipalité de Venise. Il était alors six heures du soir.

Les députés annoncèrent au peuple la capitulation du gouvernement autrichien. — Mais comme l'avaient remarqué Muzani et Beltrame, des fenêtres mêmes du palais, pendant que l'on discutait, Manin avait déjà, à quatre heures, proclamé la république sur la place Saint-Marc, aux applaudissements du peuple et de la garde civique. Or, la place Saint-Marc à Venise, c'est l'hôtel de ville, c'est la capitale de la capitale. Le cœur des masses est là et nulle part ailleurs. De temps immémorial, ce que la place Saint-Marc a décidé, est

aveuglément accepté par la ville entière. Dès qu'on vent tenter un mouvement, répandre une nouvelle, discuter une question, tout le monde s'y porte. Voulez-vous parler au peuple, parlez à Saint-Marc , toute la ville vous entendra! C'est une particularité importante qui ne doit pas être dédaignée par le gouvernement du pays , à savoir : qui a vaincu là a vaincu partout! La vie morale, politique et religieuse de Venise réside tout entière sur la place Saint-Marc. Depuis la fondation de cette illustre cité, jusqu'au moment où nous traçons ces lignes , il n'y a pas un seul événement de ses annales qui n'ait pris naissance dans l'enceinte de Saint-Marc. Car, encore une fois, ce n'est pas seulement une des plus belles places du monde, ce n'est pas seulement la plus magnifique cathédrale de l'Italie, une des merveilles architecturales de l'univers , c'est plus que tout cela, c'est le forum unique, solennel et sacré, où le peuple de Venise est toujours venu et viendra toujours proclamer ses conquêtes ou pleurer ses désastres ; héroïque dans ses fortunes diverses, c'est là que tour à tour l'antique république de Venise a inscrit les lois qu'elle a longtemps dictées à l'empire d'Orient, alors que, maîtresse souveraine de la liberté des mers, elle s'était élevée par son courage, son industrie et son commerce au rang des plus puissantes nations de l'Europe. C'est là aussi que, plus tard, trahie et abandonnée par Napoléon aux armées de l'Autriche, Venise a perdu son indépendance et dévoré ses humiliations en face des bannières étrangères suspendues aux trois mâts de sa place. C'est à Saint-Marc aussi qu'un peuple régénéré venait de porter en triomphe les héros arrachés aux prisons de ses oppresseurs. N'est-ce pas sur cette place et des lèvres de Manin que Venise recevait le signal et la nouvelle de sa rédemp-

lion? C'est sans doute par respect pour ce culte populaire, que l'homme qui, seul, avait reconquis un à un tous les droits de ses concitoyens et leur antique indépendance, a voulu donner à son œuvre immortelle une triple consécration morale, politique et religieuse en proclamant la république vénète sur la place Saint-Marc, le 22 mars 1848.

Dans la soirée l'adresse suivante fut affichée :

« Citoyens ,

« La victoire est à nous sans effusion de sang. Le gouvernement autrichien civil et militaire est tombé î Gloire à notre brave garde civique.... Les soussignés, vos concitoyens, ont stipulé un traité formel. Un gouvernement provisoire sera institué pour parer aux nécessités du moment; les contractants ont dû en assumer la responsabilité. Le traité paraîtra aujourd'hui même dans un supplément de la Gazette.

«Vive Venise! vive l'Italie!

« Correr Jean, Louis Michiel, Dataico Medin , Pierre Farris, Jean François Avesani, AlfGE Mencaldo, Léon Pincherle. »

Cette proclamation, qui n apprenait rien aux habitants de Venise, produisit un mauvais effet. Les deux noms les plus populaires, ceux de Manin et de Tommaseo n'y paraissaient pas. Les masses qui n'avaient pas le temps de remonter des effets aux causes, accueillirent mal le début des membres de la municipalité. Au premier aspect il semblait qu'ils étaient venus là recueillir, après coup, l'œuvre de ceux qui avaient agi. Le nom d' Avesani , tout honorable qu'il fût, et son rôle dans la révolution, ne justifiaient pas encore sa

signature au bas d'une pièce aussi importante. En un mot, lorsque la municipalité disait collectivement : la victoire est à nous, le peuple contestait l'exactitude de cette pensée; selon lui, la victoire n'était pas l'ouvrage de la municipalité , qui n'avait rempli dans ce dernier acte de la révolution qu'un rôle nécessairement accessoire. Manin avait tout fait et, après lui, Tommaseo : ni l'un ni l'autre n'avait signé. Qu'il y eût impossibilité matérielle , oubli ou omission volontaire, peu importait; le résultat, dans l'opinion du peuple, était le même, c'est-à-dire défavorable aux signataires de la proclamation.... Bellinato courut le soir même chez Avesani et lui dit : « A quoi pensez-vous donc? On a confiance en vous ; mais le peuple est mécontent de ne pas lire à côté de vos noms les noms de Manin et de Tommaseo. »

Il y avait dans ce mécontentement populaire un sentiment de justice, parce que tout le monde, à Venise, savait à quoi s'en tenir sur le compte des honorables membres de la municipalité. On n'ignorait pas les services éminents qu'ils avaient rendus au pays ; mais ils n'étaient pas, il faut le dire, les véritables auteurs de la révolution accomplie. Toutefois, ajoutonsle, quand Manin rentra à son domicile, la proclamation n'était point publiée et la capitulation n'était pas signée. Après avoir adressé une dernière exhortation au peuple pour l'engager au calme et à la sagesse , et cela au nom seul de l'affection que le peuple avait pour lui , il se retira, comme nous l'avons déjà expliqué, en défendant expressément sa porte. L'idée que le pays passerait une nuit sans gouvernement lui vint bien à l'esprit; mais il crut pouvoir compter sur l'autorité municipale qui, depuis quelque temps, avait acquis l'habitude d'administrer la ville au lieu et

à la place du gouvernement autrichien, resté sans nouvelles officielles de Vienne depuis le 18. Enfin la dignité et le bon ordre des masses sur la place Saint- Marc , lorsqu'il avait, à quatre heures, proclamé la république, paraissait à Manin une garantie suffisante pour la tranquillité de la nuit. Les membres de la commission municipale lavaient envoyé chercher; mais Casarini , inflexible dans sa consigne , ne laissa pénétrer personne. Cette nuit-là , en supposant même que les forces physiques de Manin eussent été suffisantes, ses forces intellectuelles, il l'a maintes fois déclaré, lui eussent fait défaut; depuis le 17 mars il n'avait pas dormi, et l'on était au 23.

La capitulation du gouvernement autrichien , en Vénétie , fut signée dans la soirée du 22 ; les signataires étaient les mêmes qui avaient adressé au peuple la proclamation annonçant sa victoire. Aux termes de l'acte authentique (que nous publions en entier aux documents), le maréchal comte Zichy, pénétré de la gravité des circonstances et du désir d'éviter une effusion de sang inutile, souscrivit à toutes les conditions précédemment débattues entre lui et Avesani. A trois heures et demie après minuit , c'est-à-dire le 23 au matin, la municipalité constata par procès-verbal que , vu l'urgence , et sur la déclaration du commandant Mengaldo, général de la garde civique , affirmant que le vœu du peuple tendait, avant tout, à anéantir la domination autrichienne; elle, municipalité, avait dû se constituer en gouvernement provisoire. La capitulation même du maréchal comte Zichy, lui en imposait l'obligation, car il était formellement stipulé qu'un gouvernement provisoire serait institué et pourvoirait aux nécessités du moment. A la suite de cette déclaration officielle tous les membres présents confièrent le

pouvoir exécutif au commandant de la garde civique. Le dévouement du général Mengaldo accepta cette fonction temporaire.

Sans contredit, la partie urgente de la capitulation c'était le prompt départ des troupes autrichiennes et le rappel d'une partie de la flotte vénitienne mouillée à Pola, sur la côte d'Istrie, en face et à quelques heures de Venise. Malheureusement la dernière de ces dispositions et la plus importante fut mal prise. Un bateau à vapeur était dans le port prêt à partir ; il reçut l'ordre d'aller à Pola porter la dépêche du gouvernement provisoire au commandant de la flotte. L'ex-gouverneur de Venise sollicita la permission de profiter de cette voie pour se rendre ensuite à Trieste; on eut la faiblesse de la lui accorder; et en mer il força le capitaine à laisser la route de Pola pour prendre celle de Trieste. Ce fait entraîna des résultats funestes parce que, à l'aide de sa flotte, Venise n'aurait pas eu besoin plus tard de la flotte sarde , et qu'il ne serait plus resté dans le port un seul navire de guerre à l'Autriche. On pouvait enfin bloquer Trieste et s'en rendre maître par un coup de main hardi ainsi que de tout son littoral; ce qui eût en un moment changé l'état des choses et ajouté une grande force à la nouvelle république. L'ordre de rappel adressé à l'escadre, au lieu d'aller à Pola, fut donc à Trieste, où l'Autriche put prendre des dispositions contraires. Ainsi le premier pas de la commission municipale fut marqué par un incident dont les conséquences devaient être immenses; rien de plus fatal que ce malheur arrivé au pays si intéressé à ce moment suprême à concentrer ses ressources navales toutes-puissantes à Venise !

C'est à propos de cette décision mal prise ou mal

exécutée par le gouvernement provisoire qu'on a reproché à Manin sa nuit de sommeil du 22 au 23. « Si au lieu de se reposer, a-t-on objecté, il s'était rendu à l'invitation de la municipalité, il aurait pu prévenir sa première faute; et en pareille circonstance le chef d une révolution doit être seul responsable de tout. » Etrange raisonnement, en vérité, que celui qui ne tient aucun compte de l'insuffisance des forces physiques! Car on se rappelle que Manin avait publiquement déclaré à ses concitoyens qu'il lui serait impossible de faire un pas, d'entendre ou d'articuler une parole de plus, tant il était épuisé! Or ceux qui l'ont vu à 1 œuvre et secondé dans ses nobles efforts savent à quoi s'en tenir sur l'exactitude de cette déclaration, et cela nous suffit! Naguère dans notre pays, à Paris nième, au sein de l'Assemblée nationale, n'a-t-on pas tout aussi injustement incriminé les quelques heures de repos prises par l'honorable général Cavaignac durant les longues et terribles luttes de juin? — Que prouvent ces accusations, sinon que l égoïsme et 1 ingratitude des hommes procèdent partout de la même manière, et que toujours les êtres qui no» font rien jugent que ceux qui travaillent même au péril de leur vie, ne font pas encore assez pour la cause sociale.

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