LUTTES DU CHEMIN DE FER
En 1838, une société pour la construction d'un chemin de fer de Venise à Milan vint passionner les esprits en faveur d'intérêts jusque-là peu débattus en Italie. 11 n'existait alors dans les provinces lombardovénitiennes qu'un seul chemin de fer assez mal construit, allant de Milan à Monza, résidence habituelle du vice-roi. Ce chemin de fer appartenait à un banquier, Arnstein et Eskeles;le vice-roi était un des actionnaires: c'était tout simple, le chemin de fer menait à sa maison de campagne \
Avec leur admirable instinct, les masses comprenaient à merveille qu'entre deux lignes proposées pour la construction d'un chemin de fer de Venise à Milan, l'économie, la raison et la justice commandaient l'adoption de la voie la plus courte, établie sur le terrain le plus plat. Or, par Treviglio on réunissait tous ces avantages, tandis qu'en passant par Bergame on n'en conservait aucun. Les choses étaient ainsi, lorsqu'un article de la Gazette de Venise, signé Pezzato, vint démontrer avec une grande justesse la déloyauté des tripotages honteux auxquels les projets du chemin de fer servaient de prétexte. L'article établissait une
1 Les produits n'en étaient pas meilleurs pour cela , car il ne rapportait pas cinq pour mille.
distinction très-saine entre les actionnaires sérieux et les actionnaires spéculateurs. Les premiers, intéressés seulement au prompt succès d'un travail national; les seconds, préoccupés d'une seule chose, de leur gain.
Ce fut alors que Daniele Manin, complètement étranger à tout ce qui s'était passé jusque-là, poussé par un sentiment de droiture irrésistible , prouva que la décision en faveur du chemin de fer par Bergame n'aurait ni valeur juridique, ni valeur morale ; qu'elle serait le résultat dune comédie dans laquelle chacun avait un rôle distribué d'avance. L'article de Manin produisit beaucoup d'effet. Castelli, l'éloquent avocat, froissé de se sentir aussi rudement attaqué par une main presque inconnue encore, répondit avec une magnifique impertinence, comme un homme qui se retranche dans sa réputation et la croit assez haute pour ne pas la laisser atteindre par les attaques du premier venu. En un mot , il parlait en maître à un jeune écolier; mais avec assez d'aigreur cependant pour prouver qu'il avait senti la blessure. Manin répliqua beaucoup plus vivement; nouvelle réponse de Castelli. Manin, dans un article très-court, intitulé : Deux et deux font quatre, écrase son adversaire sous les coups acérés d'une logique impitoyable. Castelli, étourdi et stupéfait d'une lutte si violente et si imprévue , tente un dernier effort et balbutie une réponse que l'on désigna comme son meâ-culpâ.
L'avocat Valentino Pasini, Pezzato, puis un conseiller d'appel, Anselmi, ce dernier sous un pseudonyme, se jetèrent dans la mêlée et firent de la polémique dans le même sens que Manin. D'autres encore les imitèrent, Paleocapa (depuis ministre à Turin) et Tommaseo lui-même entrèrent dans l'arène . Castelli,
remis du choc des premières attaques, répond à tous. Seul, il lutte avec acharnement contre ces redoutables adversaires qu'une arrière-pensée patriotique rendait de jour en jour plus ardents. Enfin un dernier mot de Manin est resté comme le coup de grâce porté à la réputation de Castelli dans ce tournoi où il fut dépensé tant de verve, d'esprit et de science. « N'est-ce pas dommage, disait Manin, de voir employer un si beau talent pour une si mauvaise cause ! N'est-il pas fâcheux d'entendre le défenseur d'intérêts pareils se poser devant nous en victime; heureusement, il ne suffit pas de boire la ciguë pour passer pour un sage, il faut encore être Socrate! »Le sens moral parlait si haut chez le peuple, que, contrairement à son habitude, il s'arrachait les gazettes dans les rues, sur les places, et faisait silence pour écouter le lecteur monté sur une table, qui lisait aux groupes attentifs les discussions écrites sur la question du chemin de fer. Ce fut le commencement de la popularité de Daniele Manin.
Au fond de cette discussion ardue de chiffres et de railways, il y avait une question très-grave que le vulgaire ne distinguait pas clairement alors, mais qui finit par se dessiner très-nettement à ses yeux dans la suite. Non-seulement Manin et ses amis combattaient pour la justice , ils combattaient encore, et surtout pour la dignité et la réhabilitation morale des Vénitiens. Dans cette lutte , ce que Manin tenait à éviter, c'était un conflit entre les Lombards et les Vénètes, conflit dont l'Autriche n'aurait pas manqué de profiter. Trois choses l'avaient blessé : l'opinion de l'Europe sur l'Italie, l'opinion de l'Italie sur Venise, et l'espèce de honte attachée au nom de Manin. Il sentait, sans doute, qu'une volonté ferme et persévé-
ranle pourrait peut-être, l'occasion aidant, loi donner satisfaction sur ces trois pensées qui revenaient sans cesse l'assaillir et le tourmenter. Il s'était donc, après avoir mûrement réfléchi , résolument jeté dans cette lutte de chemin de fer, moins pour le côté matériel du débat, côté misérable à ses yeux , que pour les conséquences politiques qu'il espérait en tirer à l'avantage de son pays. Il importe donc de se bien rendre compte de ces débats, afin d'en apprécier exactement la double importance.
Sur ces entrefaites, un Milanais, Vitaliano Crivelli, arrive à Venise demander appui pour Milan. 11 raconte les machinations des agioteurs, et annonce qu'ils auront en faveur du parcours par Bergame une majorité considérable. Manin part muni d'une procuration nécessaire ; il n'était encore connu alors à Milan que par l'espèce de popularité qu'il avait acquise en défendant la ligne de Treviglio à Venise. C'est pendant ce voyage qu'il rencontra pour la première fois le comte Alvise-Francesco Mocenigo, noble vénitien élevé en Allemagne, qui avait servi avec distinction dans la diplomatie autrichienne. Esprit brillant , caractère aventureux , le comte Mocenigo faisait beaucoup de bruit à Milan, et y avait acquis de grands et légitimes succès comme orateur éloquent et chef de l'aristocratie libérale. Assez ambitieux pour aimer l'éclat d'un rôle politique, il commençait à se venger de la diplomatie autrichienne qui l'avait éloigné de ses cadres, par des épigrammes et des bons mots, en attendant qu'il pût s'en venger autrement.
Dans une réunion des actionnaires du chemin de fer , au palais Brera , Manin fit preuve d'un grand courage civique ; il demandait , afio de déconcerter
la fraude, une vérification des titres de tous les membres présents : une effroyable explosion de cris et de murmures accueille ses paroles; calme au milieu du tumulte, Manin, les bras croisés, reste debout à son banc. Pendant ce temps, un commissaire de police se couvre, va droit à l'orateur et l'engage à se taire. « Est-ce un ordre ou un conseil? demande Manin; si c'est un conseil, je ne l'accepte pas; si c'est un ordre, il est injuste, et je ne céderai qu'à la force ! » Electrisé par ces nobles paroles, le public se lève; les cris : « Pas de violences ! » se mêlent aux murmures d'indignation contre l'acte du commissaire. Des bruits confus circulent dans la salle sur les dispositions de la foule au dehors. Les commissaires généraux du gouvernement perdent la tête. Manin, impassible à son banc, maître de toutes ses pensées , répète avec un imperturbable sang froid : « Je demande la parole ! » Elle lui est enfin accordée, et, au milieu du plus majestueux silence, il maintint son bon droit. Emilio Broglio, après lui, parla dans le même sens; leur motion fut adoptée. Manin et ses amis restèrent ainsi les maîtres du champ de bataille.
Le soir de cette mémorable journée , un banquet splendide fut donné par l'aristocratie milanaise aux Vénitiens. On porta des toasts à la fraternité des Lombards et des Vénètes. Manin ajouta simplement ces mots : « Mes amis, nous avons atteint un but plus important que la question du chemin de fer ! »
Avant de se séparer on convint que les Lombards , qui étaient les plus riches, s'occuperaient activement d'acheter des actions, dans le but d'obtenir la majorité à l'assemblée prochaine. Chose remarquable du côté des Milanais, la haute aristocratie, le monde élé-
<*ant, se distinguent par leur zèle à s'associer à cette coalition patriotique, dont le comte Vitaliano Borromeo était le chef. Descendant de l'illustre maison de saint Charles Borromée, très-populaire à cause du bel emploi qu'il savait faire de son immense fortune, influent par ses rapports avec toutes les institutions de bienfaisance de l'Italie et surtout de la Lombardie, le noble comte Borromeo apportait dans cette lutte une grande part d'action ; il contribuait aussi, en entraînant en masse l'aristocratie milanaise, à contenir les inquiétudes et le mécontentement de l'Autriche. Du côté des Vénitiens, au contraire, nous voyons des avocats, des artistes, des gens de lettres, des hommes de la classe moyenne, point ou peu de noblesse. Laissons-la donc dans l'oubli où elle a préféré vivre, et ne nous occupons que des véritables patriotes, qui n'abdiquaient pas, eux, leur dignité, et qui ne reculaient point devant les dangers d'une lutte compromettante.
Manin avait vivement recommandé qu'on ne s'endormît pas à Milan sur ce premier succès. Une double propagande devait être faite simultanément pour l'achat des actions. On créa des feuilles de souscriptions, et, ces feuilles à la main, Manin allait de porte en porte sonner à tous les étages et enrôlant des actionnaires; il était étrange de le voir circuler par toute la ville avec l'activité et le zèle d'un apôtre. « Prenez, disait-il, c'est un bon placement, et quand même il serait mauvais , vous devez ce sacrifice à la cause nationale ! » Dans une de ces tournées, il rencontre , au milieu de la rue , un de ses camarades d'enfance, Pietro Marzio Pien ; les deux amis s'étaient perdus de vue depuis les bancs de l'université , et Manin le retrouve employé dans la police générale de
Venise; il l'enrôle, en lui prouvant qu'il y va de l'intérêt du pays, et que non-seulement il doit prendre des actions , mais qu'il faut aussi qu'il en fasse prendre à ses collègues. Voilà donc toute la police entraînée à la suite de Manin , dans cette question en apparence purement industrielle du chemin de fer. Ce n'était pas encore assez , il fallait s'adjoindre des hommes influents; à ce titre, Lodovico Pasini, géologue éminent, esprit fin et railleur, quoique caché sous une épaisse enveloppe , pouvait être utile à la cause commune. Sa place de secrétaire de l'institut des sciences et des lettres lui avait créé des relations très-étendues. Cependant, malgré l'honorabilité de son caractère et tout en rendant justice à ses nombreuses qualités, on ne se souciait pas, lorsqu'on avait quelque chose à lui demander, de le faire directement. Qu'il eût adopté cette rudesse de manières par calcul, afin d'avoir le droit de tout dire, ou qu'elle fût le résultat d'une éducation première un peu négligée, toujours est-il que son langage et ses sorties imprévues , parfois un peu brutales , éloignaient de lui. Manin, qui le connaissait sans l'avoir jamais vu, lui porta sa liste en le priant de s'y inscrire. « C'est bon , répond Pasini , je prendrai une action; » et cela d'un ton qui voulait dire : maintenant , laissez-moi. « Non, reprit Manin , un homme de votre importance ne doit pas être simple actionnaire ; prenez ce qu'il faut pour avoir le droit d'être un de nos directeurs; vous êtes précisément celui qui nous convient, et nous vous nommons. » Il le salua et sortit laissant le géologue assez surpris de cette façon expéditive de faire des prosélytes. Au moment où Manin quittait Pasini , il se trouva face à face dans la rue avec Varé, homme de mérite, plein d'instruction et de
talent; il en lit immédiatement le secrétaire du comité.
Après avoir enrôlé ainsi la ville et les provinces dans la société du chemin de fer de Venise à Milan, il restait encore, selon Manin, quelque chose à faire; il fallait gagner l'appui des femmes, faibles par ellesmêmes peut-être à cause de leurs divisions intestines, divisions qui dureront autant quelles , mais fortes et presque irrésistibles par l'influence quelles savent acquérir dès qu'une passion dominante les anime et les inspire. Parfois l'avocat patriote, en parcourant la nuit les quartiers riches de sa ville natale, dut penser au moyen d'utiliser, à la cause commune, l'esprit et la beauté si connus des Vénitiennes. Voici comment il s'y prit : Tommaseo, écrivain célèbre, philosophe et poëte, aimé du peuple pour son mérite et son éloquence, du grand monde à cause de ses tendances au mysticisme religieux, Tommaseo était véritablement l'homme de la 'situation. Manin s adresse à lui, montre le but élevé qu'on peut atteindre en gagnant les femmes , et obtient une réponse favorable. Tommaseo promet son concours. Un appel sérieux, rédigé par lui sous forme d'adresse, fut fait au patriotisme des Vénitiennes. 11 parut dans la Favilla y journal de Trieste, défendant les intérêts italiens. Cette courte improvisation était sublime. On l'a surnommée la Marseillaise du chemin de fer , nom caractéristique et qui prouvait bien, soit dit en passant, que les masses comprenaient l'importance cachée de la question.
A cette époque, une autre société commerciale anonyme s'organisait afin de ne pas laisser prendre à Trieste une trop grande supériorité sur Venise. Depuis longtemps, sous les efforts de l'Autriche, l'antique
cité des doges en était réduite à ne plus faire que le commerce de seconde main, c'est-à-dire qu'elle existait à l'état d'entrepôt chargé seulement de réexpédier les marchandises achetées sur d'autres marchés. On voulait remédier à ce déplorable état de choses. Le but était national; il intéressait toutes les classes de la ville au même degré, puisque toutes avaient un réel avantage au développement industriel et commercial que l'on se proposait d'atteindre. Un des principaux fondateurs , noble vénitien , Alessandro Marcello, vint demander à Manin l'appui de sa parole contre des banquiers viennois intéressés à l'atïaire, et qui exigeaient la dissolution immédiate de la société en commandite. Manin accepta; il retrouva là pour alliés ses anciens et éloquents adversaires, Avesani et Castelli. Le comte Mocenigo, séduit par le côté patriotique de l'entreprise, acheta un nombre suffisant d'actions pour être nommé directeur. Aux termes du contrat, la situation des Vénitiens dans cette affaire était mauvaise. Manin, trop habile légiste pour laisser engager ses amis dans une voie dangereuse, se contentait de dire aux adversaires : « Légalement vous avez raison, moralement vous avez tort. Ne laissez pas tomber une entreprise qui, en vous enrichissant, assurera la prospérité commerciale de Venise, et lui permettra de vivre sans être dans un état d'infériorité honteux devant le port de Trieste qui n'a qu'une existence factice. » Mais il faut l'avouer, les actionnaires dissidents, la plupart Allemands, se montrèrent peu touchés de ces considérations patriotiques.
A la suite de ces divers débats, Manin tomba malade et resta quarante jours au lit. Malgré ses souffrances et l'épuisement extraordinaire de ses forces,
il continua à s'occuper de la discussion des affaires pendantes, absolument comme si les douleurs du corps eussent été éprouvées par une autre enveloppe que la sienne. Puis dans ce triste état, sans écouter les exhortations de la faculté, il partit pour Milan accompagné de Varé et de Federigo. Arrivé au terme de son voyage, il se fait conduire en chaise à porteurs au palais Litta. C'était l'endroit fixé pour la dernière réunion préparatoire des actionnaires du chemin de fer. L'entrée de Manin , pâle , faible , malade encore , fut accueillie dans la salle par d'unanimes applaudissements, et lorsqu'on l'aida à s'asseoir à son banc il y eut un moment d'attendrissement général. Ce dévouement au devoir émut tout le monde. Le noble compagnon de captivité de Silvio Pellico, Gonfalonieri , était un des membres du comité chargé de compter les votes qui se constataient en levant la main. Quand le nom de Daniele Manin arriva il eut à peine la force de soutenir son bras en l'air.
Le jour de la grande assemblée, Vénitiens et Milanais tous étaient à leur poste comme pour une bataille; celle-là heureusement fut gagnée par la bonne cause. La minorité de Tannée précédente était devenue majorité imposante. La discussion définitive établit que le chemin de fer de Milan à Venise passerait par Treviglio. Le gouvernement autrichien, alarmé de ce résultat, inquiet des suites qu'il pourrait avoir, et les banquiers de Vienne déçus dans leurs espérances, se liguèrent contre l'exécution de l'arrêté de l'assemblée milanaise. Il n'est pas indifférent de constater ici publiquement qu'un des banquiers agioteurs les plus influents dans ces sociétés anonymes de chemin de fer et d'union commerciale, était M. de Bruck, directeur omnipotent du Lloyd
autrichien de Trieste. Il perdit même beaucoup d'argent dans les luttes de Venise et de Milan. On conçoit l'intérêt du gouvernement et des banquiers viennois à empêcher la construction d'une ligne ferrée servant de lien entre les Lombards et les Vénètes, surtout dans les conditions où se trouvait la société avec la majorité nouvelle. Elle mettait à la disposition du parti national à Venise et à Milan une armée toujours croissante d'employés, des capitaux considérables, un grand mouvement de voyageurs et d'idées. C'était une sorte d'indépendance matérielle à l'égard de l'Autriche, indépendance qui marquait un premier pas vers l'affranchissement politique. Par toutes ces considérations et d'autres encore secondaires, telles que le regret de la part des agioteurs de ne pouvoir plus exploiter ni tromper personne, le gouvernement faisait des efforts inouïs pour déposséder la société d'une arme si redoutable. De leur côté, Manin et ses amis politiques opposaient une résistance héroïque. Toujours les premiers sur la brèche, veillant à tout, fortifiés par l'étude approfondie des questions légales, ils combattaient la violence par le calme et l'arbitraire par la justice. Admirable stratégie d'opposition consciencieuse et franche qui peut servir de modèle à toutes les coalitions politiques. Le gouvernement suivait un système tout opposé pour terrasser ses adversaires; il acceptait tous les moyens. Enfin l'entente cordiale des banquiers viennois et du gouvernement eut pour dernier résultat la suppression arbitraire de la société qu'ils ne pouvaient anéantir légalement. Selon les honorables coutumes de la politique compressive, une décision impériale, signée à Vienne, vint trancher d'un mot cet important débat. La dernière réunion des assemblées générales eut lieu à Venise
au palais ducal, à la salle delSenato. Un appareil formidable d'intimidation avait été déployé par l'autorité. Manin, accompagné seulement de quelques amis fidèles, alla s'asseoir dans la salle sur le premier banc du côté gauche. Ces lutteurs héroïques ne voulaient pas finir le combat sans une protestation solennelle qui consacrât pour l'avenir que la société industrielle du chemin de fer, société dont-ils faisaient partie, ne cédait en se retirant qu'à un ordre de l'empereur. Inspiré par le sentiment d'une indignation profonde et aussi par le désir d'accomplir un dernier devoir, Manin termina son discours, rempli d'une sombre éloquence, par ces paroles mémorables :
« Ce que vous faites arbitrairement vous déshonore; la société que je défends est malade de vos blessures, c'est vrai, mais elle n'est pas morte, et votre prétendu remède, vous le savez tous, n'est qu'un suicide imposé par l'autorité. Voilà ce que je voulais dire et ce que j'ai dit malgré les nombreux signes de désapprobation qui m'ont honoré. » Calme et digne jusqu'à la fin, 1 orateur s'assit au milieu du plus effrayant silence. Certes il y avait du courage à faire eu face d'un gouvernement comme celui de l'Autriche, despotique et barbare, une telle protestation! Ces dernières paroles , prononcées avec l'accent énergique d'une âme qui sent son bon droit, avaient glacé tous les assistants; imprimées depuis, elles fureut alors surnommées les paroles d'un croyant. Jamais l'orateur vénitien ne s'était élevé encore à ce degré d'éloquence tout embrasée de patriotisme; jamais orateur italien s'exprimant devant la force armée d'un gouvernement ennemi n'avait parlé un plus haut et plus éclatant langage. Honneur à l'homme qui sait ainsi défendre les droits de son pays, honneur au pays qui i 4
sait reconnaître, comme Venise l'a reconnu, le dévouement d'un de ses plus nobles citoyens.
Ici se termine enfin cette longue question du chemin de fer sur laquelle, qu'on se rassure, nous ne reviendrons plus. Si nous l'avons traitée d'une manière aussi étendue, c'est que la révolution commence là et qu'il est indispensable de donner cette clef pour bien faire connaître l'enchaînement des faits qui vont maintenant se succéder avec plus de rapidité et, nous l'espérons, avec plus d'intérêt.