‹ Histoire de la république de Venise sous ManinChapitre 31 sur 57 · NOMINATION DES MEMBRES DU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

NOMINATION DES MEMBRES DU GOUVERNEMENT

Le premier soin de Manin dans la matinée du 23 mars fut de s'occuper de la formation d'un gouvernement régulier. Son plan était celui-ci : s'adresser au patriarche pour faire chanter un Te Deum^ passer une revue de la garde civique sur la place Saint-Marc, assister à la bénédiction des drapeaux, et là faire proposer par le commandant Mengaldo les noms des membres du gouvernement au peuple et à la garde civique assemblés.

Manin se hâta de faire appeler auprès de lui Antonio Perissinotti, son beau-frère, avocat fiscal, d'une probité antique , esprit très-perspicace et profondément cultivé. Il voulait le consulter sur le choix des administrateurs les plus capables d'entrer immédiatement dans le gouvernement. Et certes, on l'avouera , il y a au lendemain d'une révolution triomphante, quelle qu'elle soit, une véritable abnégation, un véritable courage à prendre la responsabilité toujours si périlleuse d'un gouvernement nouveau. La liste de Manin ne pouvait donc admettre que des hommes intelligents, populaires et résolus. — Toute fausse modestie à part, il ne pouvait pas plus rester à l'écart que Tommaseo; il le pouvait moins encore, puisque la révolution ayant été son œuvre personnelle, il devait, après l'avoir faite, la diriger et l'ad-

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ministrer comme membre d'un gouvernement régulier et légalement constitué. Le rôle d'agitateur et de révolutionnaire, chez Manin, finissait nécessairement à la chute du pouvoir autrichien. L'homme d'État dépouillait l'homme d'opposition. Là où il n'y avait plus la domination étrangère à combattre, l'éloquent tribun du peuple ne voyait plus que des Italiens à aimer et à soutenir.

Avesani, intelligence supérieure, âme courageuse et élevée, esprit exercé dans les questions politiques, orateur remarquable parlant plusieurs langues, Avesani n'était pas seulement l'homme du barreau, il avait rendu de grands services et aurait pu en rendre encore au pays, placé à la direction des affaires. Mais son impopularité était telle que, de l'avis même de ses meilleurs amis, la proclamation de son nom sur la place Saint-Marc, eût peut-être soulevé la désapprobation générale. Manin , assure-t-on , lui fit dire qu'il le considérait comme aussi nécessaire que le pain qu'on mange ' ; mais qu'en luttant contre l'opinion il ne lui donnerait pas de popularité, et qu'il s'exposerait à perdre la sienne. Il y tenais avec raison dans ce moment surtout comme à un moyen de salut pour l'avenir de son pays. Lodovico Pasini, moins impopulaire qu Avesani , non-seulement ne s'était pas compromis dans le mouvement, mais il s'y était à peine mêlé. Voilà par quels motifs ces deux hommes marquants furent écartés du pouvoir.

Castelli, avocat d'un grand talent et devenu peu à peu populaire, avait passé plusieurs années de sa vie à lutter contre Manin , mais c'était un de ces rares adversaires qui, en dépit des combats, restent tou-

1 Expression vénitienne.

jours sympathiques, même à ceux qui les attaquent. Manin le proposa comme un des chefs du gouvernement.

Paleocapa (aujourd'hui ministre à Turin), écrivain distingué, ingénieur connu par des travaux remarquables, était aimé et estimé. Manin ne le connaissait point personnellement; mais il se rappelait l'avoir vu combattre les banquiers viennois dans la question du chemin de fer avec beaucoup de verve et de talent; de plus, il avait la pratique des affaires, ce qui était un avantage dans un gouvernement nouveau. Manin le porta donc aussi sur sa liste. Aux finances, cette branche si importante de l'administration publique, il mit Francesco Camerata, conseiller du magistrat caméral, fonctionnaire plein d'expérience et de sagesse, qu'il n'avait jamais vu, mais dont tout le monde s'accordait à dire du bien.

Leone Pincherle était l'ami intime de Manin, qui ne crut pas qu'une amitié comme la sienne, fondée sur l'estime réciproque , dût être un motif d'exclusion : outre sa supériorité incontestable, Pincherle avait l'avantage dans la situation d'être israélite, et c'en était un véritable aux yeux de Manin, qui désirait que sa présence dans le gouvernement servît en quelque sorte de programme de tolérance religieuse. Par des raisons analogues Toffoli, le tailleur, y représentait la démocratie ouvrière; ce choix signifiait que la république de Venise ne voulait pas marcher sur les traces de la république ancienne qui avait, sous le rapport des droits politiques, beaucoup accordé à l'aristocratie et peu au peuple. D'ailleurs, La révolution ayant été faite en partie par les classes laborieuses, il était juste et utile de les représenter dans le gouvernement nouveau. Paolucchi à la guerre,

Bucchia à la marine; le premier déjà connu de nos lecteurs, le second était un officier de mérite, professeur de mathématiques à l'école navale de Venise. A la tête de la garde civique, Manin aurait voulu placer Solera.

Son projet d'organisation gouvernementale à la main, le héros de la révolution se rendit à la municipalité où déjà un grand nombre de personnes étaient réunies: « Voici mon programme, dit Manin; le temps nous manque pour la discussion; il faut l'adopter sans délai. » Le comte Salvi, un des chefs de sestiere, objecta « qu'il ne trouvait pas raisonnable d'accepter un projet aussi important sans le discuter. — Libre à vous, répondit Manin, mais je maintiens mon programme et n'y changerai rien. » Le comte protesta et sortit. Alors Mengaldo s'adressant à Manin lui dit d'un ton affectueux et pénétré : « Tu veux donc m'éloigner? ne sera-ce pas un déshonneur pour moi qui n'ai mérité en rien un tel affront ? » Manin aurait pu opposer au commandant de la garde civique la réponse qu'il avait reçue de lui la veille dans la matinée du 22 , alors que celui-ci ne croyant pas à la possibilité de s'emparer de l'arsenal et de chasser les Autrichiens, avait si durement refusé au pauvre avocat l'appui moral de ses bataillons ; mais le cœur de Manin ne sut pas résister à cet appel touchant d'un vieux soldat; il lui tendit la main, raya le nom de Solera qu'il mit au département de la guerre et laissa à Mengaldo le commandement de la garde civique.

Dans la nuit du 22 au 23 , les signataires de la capitulation en avaient donné communication à tous les magistrats et administrateurs de la ville en les invitant à continuer leurs fonctions respectives. Le patriarche s'empressa de reconnaître , dans le mouvement i 20

politique qui venait de s'accomplir, un véritable bienfait de la Providence. A deux heures après midi, la garde civique , au grand complet , se rassembla sur la place Saint-Marc pour assister à la bénédiction du drapeau tricolore. Cette imposante cérémonie eut lieu à la porte extérieure de la cathédrale, en présence des signataires de la capitulation et de l'état-major de toutes les troupes. Le patriarche, dans un discours chaleureux et patriotique, exhorta l'armée citoyenne à rester fidèle à sa bannière nouvelle comme elle devait l'être aussi à une autre bannière plus ancienne et non moins glorieuse, celle du Christ, son divin maître, et le saint pasteur ajoutait : « Au reste , il n'y a pas au monde de devoir plus doux à remplir aujourd'hui que la croix des chrétiens est devenue un symbole de liberté et que celui qui la porte est le grand, l'adoré Pie IX. »

Aussitôt après la cérémonie religieuse , le général Mengaldo , monté sur une estrade dressée au milieu de la place Saint-Marc , proposa à la garde civique et au peuple assemblés les noms des membres du gouvernement vénitien. La liste tout entière de Manin fut reçue avec d'unanimes acclamations; chaque nom désigné , était immédiatement salué par des applaudissements frénétiques. A cet instant solennel une voix s'écria : « Attention ! faites honneur au drapeau de la république des États-Unis d'Amérique ! » Le consul de cette nation agita lui-même dans les airs son glorieux drapeau pendant que la garde civique lui présentait les armes au milieu des vivat de la multitude. Le drapeau de la nouvelle république française reçut les mêmes ovations. Les acclamations les plus fréquemment entendues dans cette mémorable journée furent : « A. Manin, président de la république! A la repu-

blique I A la fraternité ! A l'union italienne ! A la malheureuse ville de Milan ! son sort incertain rend notre joie incomplète ! Aux victimes de la patrie ! Aux frères Bandiera et à Domenico Moro, leur illustre compagnon d'infortune ! »

Le compositeur Pacini mit en musique un hymne national à la garde civique. Cet hymne fut chanté sur la place pendant que le patriarche ordonnait des prières d'action de grâces dans toutes les églises.

Ainsi Venise, après une révolution populaire accomplie par l'énergie persévérante de ses bons citoyens, proclame la république en plaçant à sa tête l'avocat Manin, son véritable et courageux rédempteur. L'acclamation de la place Saint-Marc légitima d'abord la création de ce gouvernement issu de la volonté générale; puis vinrent les adhésions de tous les corps de l'État, de la municipalité , de la congrégation centrale vénète, et enfin plus tard l'adhésion de tous les gouvernements provisoires des provinces.

Les représentants de Sardaigne, de Suisse et d'Amérique s'empressèrent de reconnaître ce nouvel état de choses. Rien ne devait manquer à la consécration solennelle de la république de Venise. A ces vœux, aux témoignages sympathiques de l'Europe entière vint se joindre la sanction religieuse. Le successeur du Christ sur la terre, Pie IX, alors dans tout l'éclat de sa gloire, n'hésita pas à bénir la nouvelle république et peu après elle reçut de sa main1 le témoignage authentique de cette bénédiction.

' Voir aux documents.

FIN DU PREMIER VOLl'ML

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