‹ Histoire de la république de Venise sous ManinChapitre 38 sur 57 · Que les liefs soient abolis · texte numérisé non relu

Que les liefs soient abolis

16. Qu'on fasse la révision générale de toutes les lois ; afin que celles qui répugnent à la raison, ou au sens moral, ou à la civilisation moderne, ou à notre caractère, ou à nos mœurs, soient rapportées ou changées. L'uniformité des lois dans une monarchie polyglotte, c'est une grave erreur du gouvernement, c'est un grand malheur pour les populations.

Voilà comment, dans ma pensée, se trouveraient accomplies les promesses des lois constitutives de 1815, et comment on recueillerait tout d'un coup aujourd'hui le fruit de ces améliorations qu'elles contenaient en germe, et qui auraient pu et dû, au fur et à mesure, se développer dans les trente-deux ans qui se sont écoulés.

J'ajoute trois vœux d'une autre nature qui concernent les besoins de la prospérité matérielle; s'ils étaient exaucés, ils pourraient aussi servir indirectement à l'utilité générale du royaume, mais ils profiteraient plus directement à notre territoire, à cette province et à cette ville. Les voici :

1. Qu'on encourage efficacement la construction d'un chemin de fer de Vérone par Trente et Inspruck aux contins bavarois, en promettant à la société qui s'en chargerait les mêmes privilèges importants que Charles- Albert accordait aux constructeurs du chemin de fer par le Luckmaner.

2. Qu'on achève avec la plus grande activité la digue, la coutre-digue et le phare du port de Malamocco.

3. Que le magistrat de santé de Venise soit indépendant de celui de Trieste ou d'une autre ville.

Ayant ainsi rempli, autant que je le pouvais, mon second devoir, il ne me reste plus qu'à recommander cette note à la bienveillante indulgence de l'illustre congrégation centrale, en la priant de croire que je n'ai été mû que par le profond amour de notre patrie commune pour le service de laquelle aucun sacrifice ne me paraîtra jamais grand, aucun danger ne saurait m 'épouvanter.

Et vous, nos dignes députés, en votre sagesse éclairée, soutenus par votre expérience des affaires et par les vœux des représentants provinciaux et communaux, vous saurez voir beaucoup mieux que moi ce qui convient le plus au bien durable de la nation. Je suis sûr que vous vous en occuperez avec un soin tout particulier, avec savoir, avec amour, avec constance , avec courage : et vos noms , bénis par les générations présentes, seront glorifiés par la postérité.

A l'illustre congrégation centrale des provinces vénètes,

Instance de Daniele Manin , ci-domicilié à Saint-Luc , par laquelle il adresse des remercîRients , son instance du 21 décembre 1847, n° 3352, ayant été accueillie, et expose quels sont, à son avis, les principaux désirs du pays.

Signé Dàmele Manin. Présenté le 8 janvier 1848.

PETITION DE M. L' AVOCAT JEAN FRANÇOIS AVESANl A LA CONGRÉGATION CENTRALE DES PROVINCES VÉNÈTES.

Présentée le H janvier 18iS à 2 h. 1-2 au a" 279.

Illustre congrégation centrale ,

Moi aussi, je suis un habitant du royaume, et j'ai mes désirs à faire connaître à la congrégation centrale que Sa Majesté a instituée pour les accueillir.

J'en ai quelques-uns qui intéressent la dignité même de la congrégation centrale et celle de la commission qui a été nommée par suite de sa résolution du 5 janvier courant.

On assure que le second mémoire de M. l'avocat Manin , contenant le détail des besoins et des désirs du pays , quoique enregistré , ne se trouve ni dans les mains de la congrégation centrale, ni dans celles de sa commission; mais qu'il a été remis par M. le comte Nani, député directeur de la chancellerie, au gouverneur, et retenu par celui-ci.

La congrégation centrale comprendra qu'il est de sa dignité de faire connaître que cette soustraction de ses actes est fausse et qu'elle a cessé.

De plus , on assure encore que la commission attend des informations et des rapports des autres députés centraux, pour les différents besoins et désirs qu'on recueille de divers côtés.

Cette position de la commission, s'il est vrai qu'elle l'ait choisie et acceptée , est anormale et condamnée par l'opinion publique.

Les commissions sont instituées pour s'enquérir et faire des rapports aux autres membres du corps entier, et non pour en recevoir d'eux.

L'opinion publique croit voir dans ce bouleversement des idées reçues et journellement observées , une tendance à fuir la grande question générale qui agite les âmes , à la transformer en de minutieuses questions de localité, à susciter des conflits de votes municipaux , tandis que tous nous nous confondons dans un seul et même vœu général, enfin à provot 21

quer ainsi d'en haut des concessions incomplètes et impuissantes à le satisfaire.

La commission doit s'occuper de ce désir général qu'elle ne peut ignorer. Laissons à un autre temps les choses moindres , municipales et provinciales.

Et puisque le second mémoire de M. l'avocat Manin donne le détail de ces besoins et de ces désirs, la commission doit les examiner un à un et donner son vote motivé pour leur adoption ou leur rejet.

En attendant , et pour ce qui concerne la chose la plus importante, c'est-à-dire la plus grande autorité qu'on désire dans le vice-roi , y compris tout ce qu'elle comporte , je suis d'avis que la congrégation centrale doit représenter à Sa Majesté, que ce désir n'est point une idée libérale et radicale moderne ( dénomination par laquelle les ministres rétrogrades repoussent toute innovation , en épouvantant leurs maîtres) ; mais que ce n'est que la reproduction des institutions données à ces mêmes provinces par le souverain prédécesseur , Napoléon , qui est regardé comme le plus grand despote du monde.

Dans le royaume d'Italie, l'autorité du vice-roi était entière, et, pour quelque affaire que ce fût, l'intervention de Paris n'était pas nécessaire.

Il n'existait aucun ministère à Paris qui s'occupât des affaires intérieures du royaume d'Italie. Seulement un ministre pour les affaires étrangères y siégeait auprès de l'empereur.

Au contraire, il existait auprès du vice-roi un ministère complet pour les affaires du royaume : ministère de l'intérieur, ministère de la justice, ministère du culte, ministère des finances , ministère du trésor, et tous italiens.

Toute l'armée était italienne. \

Le royaume payait un tribut à l'empire d'une somme annuelle fixe, et tout le reste se dépensait dans le royaume et était administré séparément par le ministre des finances du royaume même. Chaque année il en publiait en un gros volume le compte rendu. Ces comptes rendus passent dans toute l'Europe pour un chef-d'œnvre de comptabilité , d'administration publique des finances et de statistique.

Les jugements, soit civils , soit criminels avaient lieu pu-

bliqucment et la procédure était orale. Tous les employés, grands ou petits, étaient italiens.

Que Ferdinand concède donc ce que Napoléon concédait ; ce n'est point une utopie impraticable, puisqu'elle a été mise en pratique; ce n'est point une idée libérale ou radicale, puisqu'elle a été l'idée d'un grand despote.

Ferdinand ne perdra rien pour cela de sa souveraineté, comme Napoléon n'en perdait rien; il ne fera que régner paisiblement et économiquement sur un peuple paisible , plutôt que de régner avec inquiétude sur un peuple inquiet, tout en dépensant peut-être un million de francs de plus par jour pour s'armer contre l'opinion publique comme s'il s'agissait d'une puissance, et pendant qu'on lui fait croire, avec une admirable contradiction, qu'il ne s'agit pas d'une puissance , ni de l'opinion publique, mais seulement de quelques malintentionnés.

Que l'empereur accorde un grand pouvoir à un vice-roi , son oncle , en amoindrissant celui d'un autre oncle ; qu'il ne fasse point dépendre son vice-roi de tel ou tel autre sujet, son ministre à Vienne, cela ne diminue en rien sa souveraineté. Mais certainement, l'autorité des personnes susdites, ses sujets, diminuera; d'ailleurs ces mêmes personnes ne souffriraient pas qu'on les accusât d'une ambition poussée jusqu'à la prétention de la mettre en balance avec l'intérêt du peuple et celui du souverain , et lui faire dépenser pour cela un million de francs par jour.

Est ami de son souverain celui qui l'engage à concéder ce qui ne coûte rien à sa souveraineté, et rend au contraire son règne paisible et calme son peuple.

Mais il n'est pas l'ami de son souverain celui qui lui conseille de dilapider le trésor pour combattre la résistance de son peuple , et les troubles de son royaume.

Si celui qui donne ce conseil est sincèrement ami de son souverain, il se trompe et conséquemment trompe sans le vouloir le souverain.

C'est une erreur que de croire ou de faire croire qu'il ne faut rien concéder dans la crainte qu'on ne vous demande de nouvelles concessions. Quand les désirs honnêtes des modérés sont satisfaits , il ne reste que les immodérés qui sont et qu'on

peut alors croire peu nombreux.

C'est une erreur que de croire et de faire croire qu'il ne faut rien concéder au peuple agité, en donnant pour prétexte la dignité souveraine.

D'abord , le peuple ici n'est pas armé ; il est désarmé , et , malheureusement, une page sanglante de l'histoire de ces derniers jours vient de le démontrer.

Peut-être conseillera-t-on d'attendre que le peuple vienne soutenir ses demandes les armes à la main? Mais comment peut-on penser à lui défendre d'élever la voix de la prière jusqu'au trône comme elle s'élève à Dieu ; le trône, dis-je, auquel il est bien plus difficile de faire arriver les cris du peuple? Et conseiller décomprimer cette voix du peuple, sera-ce là un bon conseil?

Le peuple a attendu pendant trente-trois ans , en silence, et attendu inutilement. Si quelques âmes courageuses élèvent pour lui la voix, on les méprise parce que leur nombre est minime , et on les nomme fanatiques. Et quand tout le peuple crie, alors au lieu de confesser sa propre- erreur, on dit au contraire que ce cri universel ne doit pas être écouté ; précisément parce qu'il est universel.

La dignité du souverain serait blessée par ce langage contradictoire , et non parce qu'il aurait prêté l'oreille à la voix de son peuple.

Il est une vérité enseignée par l'histoire ancienne et malheureusement par la moderne aussi ; c'est qu'au contraire ; en ne voulant pas concéder promptement, je ne dis pas le peu, mais l'honnête, on est forcé de trop concéder ensuite; car le parti des modérés aura déserté pour accroître celui des immodérés.

Qu'on prenne bien garde à la récente manifestation qu'on a attribuée non-seulement à la voix du peuple qui peut ne point arriver jusqu'au trône, ou y arriver altérée; mais à un fait incontestable , la privation à laquelle le peuple s'est condamné , privation qui, nécessairement liée à celle du trésor, ne saurait être cachée au souverain.

Si toute une population a cherché une manifestation de ce genre, en se condamnant à une privation , il fallait l'écouter, et non pas la provoquer, et non pas faire naître une scène de sang qui a augmenté l'irritation au lieu de la calmer, comme, par une erreur incroyable, on l'avait pensé.

«^tte grive erreur a été réparée par la dernière proclamais >n de Son Altesse Impériale le sérénissime archiduc viceroi, en date du 9 courant, adressée aux habitants de Milan, proclamation qui garantit à cette population : 1° sa haute protection contre tout abus de pouvoir; 2° sa résolution, déjà réalisée, d'appuyer auprès du trône ses vœux , et l'assurance où il est qu'ils seront exaucés par la grâce souveraine.

La congrégation centrale vénète ne doit pas cesser pour cela de faire connaître que les besoins et les désirs de ces provinces sont les mêmes que ceux des provinces lombardes , sans être ni moins vifs, ni moins urgents.

Déjà même la Gazette piénionta/se, outre les autres journaux italiens, imprime les vœux de notre royaume, et les réponses du gouvernement.

Que la congrégation centrale vénète pense enfin qu'elle agit à la face de l'Europe.

Qu'elle pense que le monarque, loin d'agréer un silence qu'on qualifierait mal de respectueux , ou une peureuse dissimulation , aurait le droit de rejeter sur elle tout reproche des conséquences qui en dériveraient; car il a voulu que tous les députés lui jurassent, et ils ont tous juré ainsi : « Que nos propositions et que nos opinions seront uniquement dirigées vers le bien général , sans aucune vue particulière , et dictées seulement par la vérité et le devoir. ■

Je termine par un avertissement, c'est que je n'entends point exclure les autres propositions de M. l'avocat Manin, pour avoir démontré comment, en grande partie, il ne s'agirait que de copier le despote , au lieu de recourir à des innovations que quelques personnes croient condamner en les appelant libérales. La condition des temps présents exige quelque chose de plus que ce que le grand absolutiste avait concédé il y a quarante-deux ans.

Dans le royaume d'Italie, il existait aussi un corps législatif, sans un vote délibératif , duquel on ne pouvait décréter des impositions , ni faire de nouvelles lois. 11 est vrai que Napoléon a ensuite dissous , et qu'il n'a plus convoqué, comme il le devait aux termes du statut, le corps législatif; mais il est également vrai qu'on range cet acte despotique parmi les causes qui firent tomber son étoile.

Que la congrégation centrale , en pesant ces différentes pro-

positions, se pénètre de cet enseignement de l'histoire, el qu'elle dise, nomme elle a jure* de dire au monarque, la vérité.

LETTRE DE TOMMASEO A L'eVÊQUE D'UDINE.

Très-Illustre et Rév. Monseigneur,

J'ai longtemps hésité, moi laïque et inconnu de Votre Révérende Sainteté à vous adresser la parole; mais des conseils influents et la voix de ma conscience me forcent à parler.

Monseigneur, on a presque violemment ôtélavie à un Italien, à un de vos enfants, à un innocent; beaucoup d'autres ont été menacés. On a provoqué, insulté nos personnes et toute notre malheureuse nation. La voix de la ville entière qui en est témoin, et la voix du sang répandu à Trévise, à Milan, à Pavie, crient devant votre âme, Monseigneur, et devant Dieu. Vous, prêtre et Italien, qui avez parlé au peuple en lui recommandant la soumission , vous devez maintenant parler au prince en lui conseillant la justice : vous devez lui certifier que le danger plane sur sa tête : vous devez prier le vice-roi de ces provinces de ne point appeler ses bien- aimés (diletti) les Milanais seulement , mais tous ceux qui souffrent , qui attendent et qui ont droit à ces améliorations qu'il a lui-même, dans sa probité, confessées nécessaires. Vous avez rendu à César beaucoup plus qu'il n'appartient à César ; rendez à l'humanité et à l'honneur ce qui appartient à l'humanité et à l'honneur. Rappelez les promesses faites par l'Autriche en 1815, de donner à l'Italie un gouvernement national, un vice-roi indépendant des dicastères auliques; des députés représentant, non pas d'une façon dérisoire, les droits et les besoins de l'Italie; des censeurs obligés de permettre que les défauts et les erreurs du gouvernement soient publiquement signalés : rappelez ces promesses qui sont les bases de notre soumission et demandez-en l'accomplissement. Au droit opposez le devoir, à la force la raison, à la passion la charité : prouvez que le véritable intérêt du prince n'est point ennemi de l'intérêt de ses sujets, mais qu'il en dépend

aujourd'hui plus que jamais. Les Autrichiens écouteront voUv voix et celle des autres prélats : ils apprendront à respecter l'épiscopat , dont ils se servent comme d'un dicastère aulique. Le salaire que vous avez reçu ou que vous pouvez recevoir de Majesté (au souvenir de la parole de l'apôtre) vous le regarderez comme de la boue , si vous pensez à votre âme. Et si vous pensez que ce salaire est souillé de sang , pour rien au monde vous ne recevrez le prix du sang.

Ce n'est pas l'empire qui vous a fait évêque. c'est l'Église : ce n'est pas l'Autriche qui vous salarie , mais le peuple : les bienfaits de l'Autriche, fussent-ils gratuits, ils ne seraient pas plus grands que les bienfaits de Dieu. Quelle honte pour l'Église du Christ de voir que des magistrats et des commissaires de police osent donner au gouvernement des conseils plus pieux que n'osent en donner les évêques ! Quelle honteque les ennemis de l'Église se fassent les défenseurs des droits des peuples et que les hommes de religion n'aient de paroles que pour commander le silence et la lâcheté! Comment conformer de telles paroles avec l'autorité de ces pages divines qui ont inspiré aux Ambroise et aux Chrysostome le généreux langage dont retentissent encore le temple du Seigneur et toute la terre? Le pasteur muet et indolent qui laisse déchirer ses brebis, au jour suprême n'aura pas le nom de pasteur mais celui de mercenaire : le prêtre , s'il n'a pas des entrailles de citoyen, est un blasphème vivant. Monseigneur, croyez-vous si désirable de n'être célèbre en Italie que par cette seule encyclique au bas de laquelle le dernier au rang de vos prêtres ne voudrait désormais laisser tomber son nom ?

Je sais bien que vous n'avez pas prévu tous les mauvais effets qui devaient en rejaillir : et je ne doute point de la droiture de votre âme. Mais c'est le cœur affligé et humilié que j'écris ces lignes, pourtant sans rancune et sans haine, avec une confiance secrète et invaincue : Dieu en sait le motif. Par charité, ne dédaignez pas ma voix, elle n'est point ennemie. Parlez, non pour exciter, mais pour prévenir des malheurs ; en pitié de la nation et du prince, parlez : parlez puisqu'il en est temps encore, pour n'avoir pas à vous écrier un jour : Malheur à moi qui me suis tu !

Excusez mon audace , et croyez-moi.

Signé Nicolo ToxxiSEo.

NOTES DU DIRECTEUR GÉNÉRAL DE LA POLICE, DÉNONÇANT AU PRÉSIDENT DU TRIBUNAL CRIMINEL DES PROVINCES VÉNÈTES LES RELATIONS INTIMES DE MANIN ET DE TOMMASEO AVEC LA TOSCANE.

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