DES CHEFS D ÉCOLES POLITIQI'ES
L'influence exercée en Italie par les sociétés secrètes a été considérable ; mais elle est loin d'avoir été égale partout. Ainsi à Venise elle a été presque nulle. Le peuple vénitien, commerçant avant tout, s'occupait de ses affaires et songeait peu à la politique. Seulement il gémissait du joug de l'Autriche, qui lui a toujours été odieux. L'aristocratie s'était rangée à la suite des oppresseurs, non par sympathie véritable, mais par désœuvrement, et parce qu'elle trouvait plus doux de passer son temps dans les salons à ne rien faire que de vivre modestement en travaillant. La classe moyenne, nous venons de le voir, était loin de cette indifférence soumise aux volontés étrangères. Dans toutes les entreprises, dans toutes ses relations d'affaires, elle ne perdait pas une seule occasion de combattre l'Autriche. Dirigée par des chefs habiles et dévoués à la cause nationale, elle avait fini par conquérir peu à peu une force d'autant plus grande, qu'elle était disciplinée et décidée à poursuivre le but que son noble guide, Manin, voulait atteindre : l'indépendance politique par l'agitation légale.
En outre, cette classe moyenne de Venise renfermait presque tous les éléments vitaux de l'avenir d'un peuple : l'instruction, l'esprit de nationalité, la persévérance; et, avec l'amour de la liberté, elle professait
le respect des lois et le culte de la justice, ce dernier boulevard de l'émancipation devant lequel doit s'arrêter le zèle des réformateurs. A ces diverses qualités, la classe moyenne de Venise, comme la classe ouvrière, enjoignait une autre qui n'est pas la plus commune, c'est un bon sens pratique qui l'éloigné de toute exagération, de quelque part qu'elle vienne.
Dans ces dernières années , deux écoles politiques se sont partagé les opinions en Italie, celle de Mazzini et celle de Gioberti. La première , par l'importance qu'elle donnait aux sociétés secrètes, par l'énergie éclatante de ses doctrines, par la guerre ouverte qu'elle avait déclarée aux rois et aux princes italiens en même temps qu'à l'Autriche, effrayait les timides et était réduite à combattre clandestinement avec un petit nombre d'affiliés. Chaque État établissait un cordon sanitaire contre l'invasion des ouvrages et des partisans de Mazzini, considéré comme un fléau politique. Il n'y avait pas de souverain qui se crût assez gardé derrière la quadruple armée de ses soldats , de ses espions, de ses douaniers et de ses fonctionnaires, si une page signée du chef de la jeune Italie entrait d'aventure dans ses États.
A Venise, soit surveillance de la police autrichienne, soit indifférence du public, on ne connaissait presque rien des ouvrages de Mazzini. Et Manin nous a avoué qu'il n'avait vu de lui qu'une préface aux poésies de Giusti1. Nous ne savons pas si pour sa part il dut le regretter beaucoup, parce que, tout en rendant justice au patriotisme ardent et au courage de Mazzini, ce qui est exagéré ou déclamatoire doit être antipathique à la nature simple et positive de Manin. Homme
1 Nous croyons même qu'elle n'est pas de Mazzini.
d'opposition ou Je gouvernement, il aimait à ne pas sortir du monde des choses possibles, et s'il comprenait chez les autres les voyages à travers le domaine de la poésie, il n'y faisait jamais d'excursion pour son propre compte. A notre avis c'est encore un des points qui le distinguent des autres chefs révolutionnaires et des esprits avancés de la péninsule, tous plus ou moins rêveurs, tous plus ou moins séduits par la théorie pure, et tous faisant bon marché des infirmités de notre pauvre monde matériel, qui a cependant la prétention de vivre malgré eux. Volontiers ils eussent dit comme l'Église en ses jours de deuil : Puluis ps et in pulverem reverteris. Loin de nous la pensée de jeter du ridicule sur ces esprits éthérés qui, en sélevant ainsi à des hauteurs où personne ne peut les suivre, ont cependant largement contribué à relever le moral abaissé d'une partie des populations italiennes. Les rêveurs politiques offrent cet avantage que le mal qu'ils font ne blesse que le bon sens, qui en fait prompte justice, tandis que les côtés généreux, charitables, humanitaires de leurs doctrines, resteront éternellement et serviront de barrière à l'envahissement des instincts brutaux. Le tort de l'école de Mazzini, à nos yeux, c'est le point de départ qui s'appuie sur une idée grande, mais fausse et à jamais impraticable, l'unité absolue de l'Italie! Cette idée, qui n'est qu'un rêve , a été érigée en dogme et a perdu tout simplement le parti démocratique en 1849. L'histoire des événements de la péninsule, celle de son génie, de sa vie sociale, économique et politique, n'est qu'une longue et énergique protestation contre cette orgueilleuse et folle prétention de vouloir tout soumettre à une unité vingt fois essayée et toujours inutilement par des gouvernements républicains, par
des monarchies, par des papes réformateurs. En résumant ces observations, nous dirons que si Mazzini compte, à juste titre, un grand nombre d'amis politiques, il a encore un plus grand nombre d'adversaires dans les rangs mêmes de la démocratie européenne. Au jour des luttes sanglantes, que tous se soutiennent et s'entr'aident contre l'ennemi commun, l'Autriche; que d'une extrémité à l'autre de la péninsule une ligue se forme ; rien de mieux. A ces heures solennelles de la vie d'un peuple, il faut que chaque citoyen devienne un soldat et triomphe ou meure. Mais le lendemain de la bataille, il est nécessaire que les divers peuples de l'Italie s'appliquent à ne pas sacrifier l'union à l'unité.
L'union contribuera au développement de la prospérité et de la grandeur italiennes. L'unité, en exigeant l'impossible, fera retomber immédiatement la péninsule sous le joug étranger.
L'école de Gioberti , plus modérée sans être beaucoup plus pratique que celle de Mazzini, comptait plus de disciples. Sa prédication , moins violente , s'adressait directement à l'âme des lecteurs. Elle n'avait pas cette façon d'agir arbitraire de la première, qui semble ne pas même vouloir admettre de contradicteurs, et à cause de cela sans doute la seconde en avait moins. On laissait quelque chose à faire à tous les intéressés dans la question. Le libre arbitre que Mazzini supprime chez ses adversaires était respecté par Gioberti. Il exprimait enfin, dans un langage brillant, coloré, toujours poli, d'utiles vérités, que Mazzini aurait dites d'un ton impératif et presque césarien , comme le mot d'une consigne qu'un général jette à un soldat. Il y a d'excellentes vérités qui ne valent pas mieux que des mensonges lorsqu'elles sont pré-
sentées au bout d'une éponge remplie de fiel. Pour notre part, et sans être Italien, nous avouons qu'il nous a toujours été impossible de lire deux pages de suite signées Mazzini, sans être blessé de ces sentences définitives qui ressemblent à des jugements sans appel. Après tout, si l'auteur de Royauté et République a éloquemment réussi à démontrer que le pape n'est pas infaillible, il ne doit pas avoir la prétention de l'être à sa place. Qu'il cesse donc ces allures de matamore qui n'ont rien de démocratique, et qui le font plus ressembler au héros de la Fable, allant combattre des ennemis imaginaires, qu'à ce qu'il est réellement, c'est-à-dire un homme de grand cœur et de grand talent, destiné à jouer encore un rôle important dans l'avenir italien.
Les livres de Gioberti firent grand bruit à Venise, d'abord il Primato, puis le Jésuite moderne. Le premier de ces ouvrages arrivait sous Grégoire XVI. L'idée qu'il fallait attendre le bonheur de l'Italie de l'initiative du pape y était longuement exposée. Malheureusement cette idée avait peu d'à-propos ; elle se présentait dans un moment où la situation des États romains ne venait pas en aide aux raisonnements du grand écrivain. La conduite aveugle du vieux pontife, dirigée par le cardinal Lambruschini, était peu faite pour justifier les magnifiques espérances placées par l'auteur du Primato dans l'administration supérieure de l'Italie, confiée aux mains débiles du chef séculaire de l'Eglise. Pourtant ce livre avait réveillé dans toute la péninsule le sentiment un peu engourdi de l'espoir d une prochaine indépendance. Il y avait dans l'œuvre du prêtre patriote des phrases éloquentes frappées au coin du plus pur libéralisme. Le peuple, s'il ne comprenait pas tout l'ouvrage, retenait du moins ces
phrases et les faisait circuler comme une monnaie nationale destinée à entretenir le feu sacré aux foyers populaires. C'était, par conséquent, un grand service rendu à la cause commune. Les hommes d'élite, à Venise, ne partageaient pas en tout point l'enthousiasme des masses pour les conceptions poétiques de Gioberti. Ils se contentaient d'applaudir à l'effet produit par certains passages entraînants de l'historien, qui soulevait, sans s'en douter encore, les passions qui aidèrent plus tard à accomplir la révolution. Quant à Manin, disciple du Dante et de Machiavel, il goûtait peu ces productions. S'il aimait à rendre justice à leur valeur littéraire, cette valeur même n'avait à ses yeux qu'un mérite relatif, celui d'aider à la réalisation de son plan politique. Dans son esprit, tout ce qui n'était pas positivement utile aux intérêts nationaux de l'Italie comptait à peine. Castelli, à un point de vue bien différent, disait, en parlant du Primato : « Ce livre a l'air d'avoir été écrit par un homme en délire î » Jugement injuste et que nous ne rapportons ici que dans la pensée de faire connaître les diverses impressions produites à Venise par les œuvres très-populaires et très-goûtées de Gioberti; œuvres remarquables à plus d'un titre, qui contribuèrent beaucoup à favoriser le mouvement des idées d'indépendance en Italie. C'est en répandant le goût et l'habitude des discussions politiques dans les masses, que l'on développe chez un peuple la haine de la servitude. L'école de Gioberti n'aurait-elle rendu que ce service, qu'elle aurait droit à la reconnaissance du pays.
Après Gioberti était venu Balbo avec son livre des Espérances de l'Italie; ce livre moitié papal, moitié sarde, eut un grand succès dans les provinces vénètes
et lombardes. On peut le considérer comme le programme du parti modéré d'alors; il posait devant l'opinion publique les termes de ce problème difficile : à savoir comment et quand l'Italie pourrait reconquérir son indépendance. En discutant ainsi publiquement ce problème, il fortifiait le développement d'une opinion libérale, moins puissante et moins active Cfiie l' Association de la jeune Italie, mais plus conforme aux penchants naturels des masses, et plus propre par conséquent à gagner leur adhésion morale et à obtenir leur concours matériel indispensable au succès. Dans la pensée intime de Balbo, comme dans celle de Gioberti, son ami et son maître, la question pratique se résumait tout entière dans le renversement de la domination allemande, et afin d'atteindre ce but, dans l'union fédérative des divers États et princes de l'Italie. Seulement Balbo était d'avis qu'on confiât la présidence de cette ligue nationale au rQi de Sardaigne, tandis que Gioberti inclinait en faveur du pouvoir papal. L'un disait : « Charles-Albert est le plus puissant des princes italiens, il a une armée, il a une flotte, à lui doit appartenir le commandement. >. L'autre écrivain, prêtre lui-même, soutenait la suprématie du sacerdoce et faisait valoir la supériorité de la puissance morale et religieuse sur la puissance matérielle et militaire. «Que l'initiative vienne du pape, disait-il, et à sa voix, l'Italie se soulèvera, et la France et l'Espagne, pays catholiques, ne soutiendront certainement pas l'Autriche contre le successeur du Christ. » A cette différence près, les ouvrages de Gioberti et de Balbo enseignaient les mêmes principes et étaient en quelque sorte des compléments les uns des autres. Un argument que Gioberti avait oublié de faire valoir reparaissait l'année suivante dans un livre
deBalbo. L'accord mutuel de ces deux grands écrivains ajoutait encore plus d'éclat à leurs succès.
A son tour, le marquis d'Azeglio, artiste, grand seigneur et homme de lettres, apparut sur la scène politique apportant sa brochure intitulée : Degli ultimi casi di Homagna. De nobles pensées, des sentiments pleins d'une ardeur patriotique exprimés sans emphase et avec une grande hardiesse , en firent un véritable événement en Italie. Nous avons été alors dans ce pays même1 les témoins sympathiques de ce glorieux succès. Chose remarquable , c'était la première fois qu'on laissait circuler en public, dans certaines parties de l'Italie du moins, un livre dénonçant avec mépris à l'opinion les actes arbitraires et odieux de l'administration pontificale. Pour cela, il a fallu nécessairement que d'un côté l'indignation générale fût bien grande; de l'autre, que les princes italiens euxmêmes fussent bien convaincus de l'aveuglement fatal du gouvernement ecclésiastique , sinon ils eussent voué aux rigueurs de la censure l'œuvre de M. d'Azeglio. Une qualité surtout plaisait dans cette éloquente brochure; c'est qu'on sentait, en la lisant, que celui qui l'avait écrite saurait tenir un mousquet et en faire dans ses mains une arme redoutable contre l'Autriche, à l'heure où il serait temps d'abandonner la plume. L'énergie personnelle, un peu chevaleresque, qui domine dans les œuvres de d'Azeglio, et leur donne comme un parfum de poudre , nous a toujours séduit. Sans doute nous n'avons pas été seul à ressentir cette impression , elle a dû se communiquer à d'autres lecteurs et les électriser à leur tour. La sainte guerre de l'indépendance a noblement justifié depuis, surd'Aze-
1 A Florence, où M. d'Azeglio habitait.
glio, nos prévisions et nos espérances. Nous n'attendions pas moins de son caractère, et c'est avec bonheur que nous rappelons ces faits qui nous apportent la consolante pensée , qu'il reste encore çà et là en Italie quelques gentilshommes qui se souviennent que leurs aïeux savaient dignement porter l'épée. Rappelons donc, en rentrant dans les limites de notre sujet, que le livre de d'Azeglio, Degli ultimi casi di Romagna, eut un grand retentissement à Venise. Une phrase surtout avait frappé Manin , cette phrase était celle-ci : Cospiriamo alla faccia Jel sole! Conspirons à la face du soleil î pensée qui répondait merveilleusement au plan de conduite que l'illustre avocat vénitien s'était tracé dans toutes ses luttes contre le gouvernement autrichien. Manin ressentait aussi une grande sympathie pour l'opinion de d'Azeglio dans son peu de foi pour tout ce qu'il appelle secrète armée (faisant allusion aux sociétés secrètes). Nous avons toujours crû à une certaine affinité de sentiments qui, par une chaîne magnétique quelconque , unissait les uns aux autres les hommes doués des mêmes instincts ou ayant les mêmes passions; et cela, sans traduction apparente de pensées, sans transmission d'idées par le langage. La nature a bien à sa disposition, il faut le croire, quelques mystères que la raison humaine, malgré ses progrès, n'a pu encore pénétrer. L'énergie de d'Azeglio, la simplicité naturelle de son style, la fermeté de son caractère, l'impartialité de ses appréciations devaient plaire à Manin. Et quoiqu'il y eût une différence notable dans leurs opinions respectives ^ l'avocat républicain de Venise savait tenir compte à l'écrivain grand seigneur de tout ce que son livre renfermait de véritablement patriotique. Peut-être aussi, à son insu, et cela est une supposition toute gratuite de notre part,
Manin, qui brûlait d'effacer la honte attachée à son nom par la conduite du dernier doge de Venise, n'étaitil pas indifférent à l'aspect de ce brave gentilhomme, soucieux de soutenir l'honneur de ses aïeux en combattant alors dans les rangs de l'armée italienne contre les oppresseurs de son pays.